Petit exercice d’écriture : raconter une histoire avec beaucoup de personnages dont certaines caractéristiques m’ont été imposées au départ. Ces personnages seront exposés en fin d’article, pour ne pas gâcher la surprise.
Diatomée a aussi réalisé cet exercice et propose Les Cosmiques.
Les Briochés s’unissent pour aider leur nouvel ami, Alaska, à retrouver ses parents, qui ont vraisemblablement été enlevés par des brigands. Au fil de l’aventure, ils rencontrent de nouveaux alliés.
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Les Briochés
Fourpi, assis sur une vieille caisse retournée, regardait ses amis bricoler tout en mâchouillant son quatre heures. Chaque coup de scie était ponctué par un coup de ses pieds sur le bois. Le vacarme se répercutait en échos sur les tôles du toit du garage. C’est à peine s’il les entendait se disputer.
— T’es sûre de ton coup ? répétait son ami.
— T’inquiète Jo, je sais c’que j’fais, lui répondait Candy en épongeant son front sur sa manche.
— Jonathan…
— Oh excuse-moi, Jonathan !
Elle donna de nouveaux coups de scie en lui souriant, obligeant son acolyte mécontent à écarter prestement les doigts. La planche bascula alors, leur faisant lâcher prise à tous les deux. Candy partit d’un éclat de rires alors que Jonathan secouait les mains d’un air affolé.
— Tu t’es coupé ? brailla Fourpi en accourant vers lui, les miettes de son biscuit dans son sillage.
— Nan, j’ai des épines plein les doigts !
— Dommage, intervint une voix hostile, on aurait bien aimé voir les grosses saucisses qui te servent de doigts faire quelques moulinets.
— Ouais, des saucisses grillées, s’étrangla un nouvel intervenant, ahaha !
Fourpi et Jonathan firent volte-face en même temps et le rire de Candy cessa, remplacé par les ricanements mesquins des intrus. Près de la porte de l’ancien atelier, la bande à Mathieu se déployait déjà pour bloquer les issues. Le chef paraissait de mauvaise humeur tandis que les trois autres se marraient ouvertement en pensant à la vanne sur les saucisses grillées.
Ils étaient tous dans la même classe de sixième, seulement, Mathieu et ses trois copains avaient repiqués le CE2 et leur première année de collège. Ils se prenaient pour les rois du collège ; ils étaient plus grands, plus forts, mais aussi plus bêtes que Fourpi, Candy et Jonathan.
Ces derniers échangèrent un regard d’indignation. Ils les avaient suivis jusque dans leur repaire secret !
— Qu’est-ce qu’y a, bande de toquards ? ! s’écria Fourpi en enfonçant ses poings sur ses hanches. On vous a rien d’mandé !
— Eh ben les Briochés, rétorqua Mathieu, vous l’avez pas encore bouffé le roquet ?
Ses trois compagnons ricanèrent de plus belle, pour son plus grand plaisir, tandis que Candy rosissait et que Jonathan regardait ses doigts boudinés. Tous deux étaient un peu enveloppés, ce qui ne les avait jamais chagrinés, jusqu’à ce qu’ils intègrent la 6B et se retrouvent confrontés aux moqueries perpétuelles de ces quatre idiots. Jonathan avait en plus la peau colorée, de par ses origines lointaines indiennes. Cela n’arrangeait pas son cas. Fidèle à lui-même, Fourpi ne s’offusqua pas de l’insulte qui lui était réservée. Il était effectivement du genre à faire beaucoup de bruit, ce qui pouvait paraitre disproportionné par rapport à sa petite taille et à son poids plume. Il avait 11 ans, comme ses deux amis, mais il en paraissait bien deux de moins.
— Alors, poursuivit Mathieu en avançant vers eux tout en scrutant les environs, qu’est-ce que vous fabriquez ici ?
Il donna un coup de pied dans la planche restée à terre avant de se planter de toute sa hauteur devant Fourpi. Celui-ci s’étira davantage en levant les yeux pour fusiller son adversaire qui le dépassait d’une bonne tête.
— On te le dirait bien, lança vaillamment Candy, mais t’es sans doute trop bête pour comprendre.
— Te fous pas de moi, sale boudin.
— Hey ! gueula Fourpi en se jetant en avant, les deux bras repliés devant lui pour avoir plus d’impact.
Mathieu recula à peine d’un pas, mais lui, tomba à terre.
— Aïe !
Il avait atterri sur la scie rouillée. Il essuya rapidement le sang qui commençait à perler sur son coude et revint à la charge. Mathieu s’écarta de sa trajectoire. Ses copains riaient de plus belle en se resserrant autour d’eux et roulant des poings.
— Arrêtez ! couina Jonathan en aidant Fourpi à se relever.
— On se fait chier ici, décréta Mathieu en s’éloignant tandis que les deux amis se soutenaient.
Le bras ensanglanté de Fourpi était couvert de saletés.
— Nan, attends, lança l’un des amis de Mathieu. On dirait qu’il veut s’amuser, le p’tit merdeux.
Il attrapa Fourpi par le col de son k-way et repoussa Jonathan de l’épaule. Ce dernier tomba sur les fesses.
— Lâche-moi, pauv’ débile !
— On vous a dit d’arrêter ! s’écria Candy.
Accroupie auprès de Jonathan, elle avait les larmes aux yeux cette fois. Quand ils s’affrontaient à l’école, les choses n’allaient jamais aussi loin. Il y avait toujours un surveillant pas loin pour les retenir.
— Laisse-le, Anthony, ordonna Mathieu. On se casse.
— Tu veux jouer demi-portion ?
Anthony ne voulait rien savoir. Ignorant les directives de son chef, il colla une mandale à Fourpi, qui cessa un instant de le marteler de coups de pieds. Il serra les dents, fronça les sourcils et…
— Rahhhh, lâche-moi !
Joignant les coups de poings aux coups de pieds, Fourpi s’agitait dans tous les sens sans parvenir à toucher son adversaire, qui le maintenait sans difficulté à l’écart.
— Quel guignol, commenta-t-il, faisant retrouver le sourire à ses copains qui paraissaient ne plus savoir si la situation était encore marrante.
— Bon, t’as fini ? lança Mathieu, de plus en plus mécontent.
— Pas encore…
Anthony colla un bon coup de poing dans le ventre de Fourpi qui cessa de respirer sous le choc. Mathieu écarquilla les yeux, ses deux acolytes échangèrent un regard inquiet, Jonathan tendit la main vers son ami et Candy poussa un hurlement à vous fendre les tympans. Hurlement dont l’écho fut prolongé par les aboiements menaçants d’un chien. Surpris, Anthony laissa tomber Fourpi à ses pieds.
— Aller, on se tire !
Il entraîna ses compagnons vers la sortie la plus proche. Les aboiements se faisaient plus pressants et l’animal commençait à se frayer un chemin entre les planches à moitié déclouées de la porte principale du garage. Mathieu traina un peu derrière les trois autres, incertain. Quand Fourpi s’accroupit, crachant et pestant, il les rejoignit enfin. Au moment où un husky sibérien pénétrait dans le garage en jappant, ses yeux bleus étincelants scrutant les enfants agenouillés dans la poussière, la bande avait déjà regagné l’avenue principale.
— Cosmo ! criait un garçon. T’es où mon chien ?
— Wouaf !
Le nouveau venu se glissa à son tour entre les planches. De taille et de corpulence moyenne, il semblait pouvoir se fondre n’importe où. À l’exception près qu’il portait uniquement un t-shirt trop large et un bermuda, avec un bonnet en laine dont dépassaient quelques mèches blondes. Cette journée d’automne était douce, ce qui annonçait des vacances bien parties, mais tout de même, le vent du nord pouvait se montrer rude.
— Ah tu les as trouvés ! T’es un bon chien, Cosmo.
Le husky lui sauta sur les pieds pour réclamer des grattouilles.
— Qu’est-ce qu’y s’est passé ? poursuivit le garçon. On vous a entendu crier.
— Y’avait la bande à Mathieu… commença Jonathan d’une petite voix.
— T’es qui, toi ? l’interrompit Fourpi en essayant de se remettre debout.
Il retomba à genoux, soutenu par Candy qui pleurait silencieusement.
— Je m’appelle Alex. Et vous ?
— T’es pas d’ici ?
— J’suis arrivé en ville hier. On emménage, avec mes parents et Cosmo. On vient d’Alaska.
Il s’avança tranquillement vers eux, le chien à ses côtés.
— Alors, dit-il en désignant Fourpi d’un signe de tête, qu’est-ce qu’y t’est arrivé ? C’est qui la bande à Mathieu ?
— Ça te regarde pas.
Boudeur, Fourpi lui tourna le dos en croisant les bras. Alex s’arrêta à quelques pas, mais Cosmo continua d’avancer et fourra sa tête velue et toute douce sous le bras de Candy, comme pour la consoler.
— C’est vrai que t’es un bon chien, lui murmura-t-elle à l’oreille.
Caresser l’animal l’apaisa enfin. Jonathan aussi se sentait plus tranquille.
— Tu nous as sauvé la mise, reconnut-il en se levant. Ton chien leur a fichu la trouille.
Il tendit la main et Alex la saisit vigoureusement.
— Moi c’est Jonathan.
— Salut, Jonathan.
— Elle, c’est Candy.
Candy, enfouie dans la fourrure de Cosmo, lui lança un « Tchuss ».
— Et lui, c’est Fourpi.
— Salut, répéta Alex, malgré la bouderie persistante de Fourpi. C’est sympa ici. Vous fabriquez des trucs ?
Il désigna les planches éparpillées et la caisse d’outils poussée dans un coin.
— On était en train de fabriquer une boîte à découper, confia Candy avec une légère pointe de fierté.
— Cool, à quoi ça sert ?
— Bah, ça sert à découper les gens.
— Ah. Ok.
— C’est un tour de magie, précisa Jonathan, amusé par l’hésitation polie d’Alex.
— Ah, je vois ! Super ! Et vous avez essayé de mettre Fourpi dedans, c’est ça ?
La blague fit rire Alex, mais les trois autres ne la trouvèrent pas à leur goût.
— J’arrive pas à croire qu’ils sont allés aussi loin, confia Candy en serrant un peu plus Cosmo contre elle.
Le chien semblait adorer les câlins.
— Au collège, ils auraient jamais osé, renchérit Jonathan.
— Ces types sont dans votre classe ?
— Ouais…
— Bon, ça va, intervint Fourpi en grimaçant. C’est sympa d’être intervenu, mais on a pas besoin de ta pitié. Tu peux t’en aller.
— Fourpi ! le réprimandèrent en chœur Candy et Jonathan.
— Wouaf !
— Je connais personne ici, confia Alex. J’pourrais vous aider pour la boîte si vous voulez.
— C’est pas la peine, insista Fourpi, merci.
— Ok…
— T’es pas sympa, Fourpi. Il dit qu’il connait personne. Et Cosmo est trop doux en plus !
— On s’en fout, s’énerva Fourpi en ôtant rapidement sa main du poil du chien. Et puis, qui nous dit qu’il ira pas raconter à tout le monde qu’il nous a sauvés, hein ?
Devenu tout rouge, Fourpi fut pris d’une quinte de toux qui lui arracha une grimace supplémentaire. Il se tint les côtes à deux mains.
— J’irai rien raconter, répondit Alex après avoir attendu patiemment que Fourpi se reprenne. J’habite pas loin, si vous voulez. On pourrait regarder pour nettoyer ton bras. Ça a l’air dégueulasse. Et puis, ma mère a fait une tarte aux noix. Avec un verre de lait, c’est un délice.
Candy et Jonathan fixèrent tous deux Fourpi qui, sous le poids de leurs regards à la fois insistants et gourmands, finit par se résigner.
— Bon, d’accord. J’ai envie de pisser en plus.
— Super, s’enthousiasma Alex, c’est parti !
Pendant ce temps, la bande à Mathieu traversait le parc à toute allure. Ils s’arrêtèrent de courir quand ils dépassèrent les toboggans où une dizaine de gamins faisaient la queue et se bousculaient pour glisser. Un garçon se réceptionna mal et atterrit sur les genoux. Sa mère accourut aussitôt, bien plus inquiète et bouleversée que le petit qui pleurait à chaudes larmes pour évacuer son humiliation. Mathieu les observait en reprenant son souffle. Derrière lui Anthony interrompit les jérémiades de ses camarades, qui avaient eu peur du chien, en se vantant de la branlée qu’il avait collée à Fourpi.
— Partez devant, lança Mathieu. Je vous rejoins plus tard.
— Tu fais quoi ? demanda le plus petit de la bande.
Il paraissait nerveux et peu désireux de repartir avec Anthony qui reniflait désormais avec dédain, mécontent que Mathieu ait interrompu son monologue.
— J’ai un truc à faire. À toute.
Mathieu repartit en sens inverse. Il jeta un dernier coup d’œil au garçon dont les genoux écorchés saignaient.
— C’est tout sale, minaudait sa mère. On va aller nettoyer ce gros bobo.
À quelques rues de là, derrière l’église, une jeune fille vêtue d’une longue cape bleu nuit arpentait le cimetière en fredonnant. Elle dansait entre les tombes, virevoltant de ci de là comme une ballerine, à peine déséquilibrée par sa lourde besace. Ses longs cheveux blonds paraissaient presque blancs sous le soleil bas de cet après-midi d’automne. Parfois, elle levait son visage souriant vers la douce lumière, ou elle caressait délicatement la mousse qui poussait sur les pierres tombales.
— Je ne comprends toujours pas pourquoi tu viens t’amuser ici ? lui lança un garçon assis à l’ombre de l’édifice, sur les marches.
Tout aussi blond qu’elle, ses cheveux lui tombaient dans le dos comme un rideau de soie. Ils avaient jusqu’au même teint pâle. Seuls ses yeux bleus intenses dénotaient par rapport au regard sombre de sa sœur.
— Et moi, je ne comprends pas pourquoi tu me suis sans cesse, répondit-elle d’une douce voix.
Accroupie derrière une stèle, elle passa un doigt délicat sur le fil d’une toile d’araignée.
— « Veillez l’un sur l’autre », cita le jeune garçon.
— Tiens tiens, on est sacrément chanceux aujourd’hui, lança une voix depuis la grille du cimetière. Regardez les gars, voilà les bizarroïdes. Vous avez vraiment l’air de jumeaux diaboliques, vous savez ça ? Ou plutôt, de jumelles, hahaha !
Anthony poussa la grille et s’avança entre les tombes, suivit de ses deux acolytes. La jeune fille se redressa élégamment tandis que son frère la rejoignait prestement.
— Viens Brume, on s’en va.
— Brume, qu’il l’appelle ! s’esclaffa Anthony. C’est quoi ce nom ?
— C’est un surnom, intervint le petit resté en retrait derrière Anthony.
— Je sais bien, abruti.
— Quand vous aurez terminé de vous disputer comme un vieux couple, vous pourrez peut-être dégager le chemin. Mon frère et moi aimerions partir. Jean…
Brume paraissait calme. Elle fit quelques pas vers Anthony, se positionnant entre lui et son petit frère à qui elle tendait la main. Le bas de sa cape caressait les feuilles mortes qui jonchaient le sol. Jean serra ses doigts sans quitter le tissu épais des yeux. S’il fallait se mettre à courir, il valait mieux éviter de mettre les pieds dessus.
— Et si on a pas envie de vous laisser passer ?
Derrière Anthony, ses deux amis baissèrent les yeux. Ils n’avaient pas besoin d’une autre bagarre, surtout quand Mathieu n’était pas là. Et puis cette fille, elle leur fichait la trouille. Elle était trop bizarre avec ses robes à volants, ses bottes noires aux semelles compensées et ses araignées dans les cheveux. Elle avait l’air déguisée pour Halloween même quand ce n’était pas le jour. Bien que cette fois, il était tout proche. Il n’empêche qu’en classe, elle murmurait toujours des mots étranges qui leur donnaient la chair de poule.
— Alors préparez-vous à de fâcheuses conséquences, répondit Brume en glissant sa deuxième main dans sa besace.
— Brume…
— Écoute ton frangin, la foldingue, lança Anthony en se plantant bien sur ses pieds.
Il avait du mal à masquer son inquiétude cependant. Brume lui sourit, mais son regard glacial et profond comme le fin fond de l’univers fit frissonner les trois garçons. Elle sortit une sorte de petite pierre violette, de la taille d’une gomme, qu’elle serra dans sa paume. Jean tira sur la main qu’il tenait.
— Arrête Brume, on va partir par la forêt. Viens.
— C’est ça, fillette, cours vite avant que ta tarée de sœur te foute encore plus la honte.
— On ne veut pas de problème.
Jean avait l’habitude d’être insulté et bousculé par les plus âgés de la classe. Son style réservé et son apparence efféminée lui valaient souvent quelques remarques. Il n’en avait que faire. Ce qui l’inquiétait le plus, c’était que sa sœur était convaincue de pouvoir maitriser ces trois patibulaires.
— N’essaie pas de discuter avec eux, Jean. Ils ne sont pas assez intelligents pour comprendre quel péril les attend.
— On dirait que t’es pas très futée non plus.
Anthony désigna ses deux copains et lui-même et ajouta :
— On est plus nombreux et plus costauds. Tu veux une démonstration ?
— Senim, acum, peri e mortem.
Brume leva sa pierre devant le visage hébété du garçon et répéta :
— Senim, acum, peri e mortem.
Anthony la dévisageait sans comprendre et ses deux amis prirent leurs jambes à leur cou sans demander leur reste. Derrière elle, Jean secouait la tête.
— Qu’est-ce que tu racontes la foldingue ?
Anthony se rapprocha davantage, mais s’arrêta net après la troisième répétition de Brume. Elle s’était penchée vers lui, l’œil malicieux.
— Mortem, murmura-t-elle alors avant de souffler sur sa pierre.
Un nuage de poussière violette s’en échappa et Anthony se mit à crier en se frottant les yeux.
— Aller, viens !
Jean tira sur la main de sa sœur et l’entraîna avec lui dans les bois, à l’orée du cimetière. Ils coururent sans se retourner pendant un bon moment avant de s’arrêter derrière le tronc tordu d’un vieux chêne.
— Tu dois arrêter ça, Brume, la réprimanda Jean en vérifiant qu’Anthony ne les avait pas suivis.
— Mais ça fonctionne à chaque fois, rigola-t-elle. Ça va juste le démanger pendant quelques heures.
— Un jour, ils comprendront que c’est du flan et ça finira mal pour nous.
— Je refuse de me laisser faire. Ils sont bêtes comme des manches, en plus d’être intolérants. Tu as vu comme ils te traitent ? Ils ne méritent pas d’être pris au sérieux.
— Je sais. Et merci. Mais je ne tiens pas à ce qu’ils s’en prennent à toi.
— Ma magie me protège.
— Brume !
— D’accord, petit frère. Je ferai attention.
— Cette formule, s’apaisa Jean, c’était quoi ? Du latin ?
— Oh non, ce n’était pas du latin, lança une voix fluette.
Jean et sa sœur sursautèrent. Assise sur une branche basse, dans un arbre non loin de là, une gamine en salopette, les manches de sa chemise retroussées et les cheveux en bataille, les observait en balançant ses jambes dans le vide.
— Une Sœur Lumière ! s’exclama Brume en retrouvant le sourire inquiétant qu’elle avait manifesté auprès d’Anthony. La deuxième ne doit pas être loin.
Sans se donner la peine de vérifier alentour, elle ajouta :
— J’aime assez peu être interrompue et épiée par toutes les bêtes de foire de la classe. Qu’est-ce vous voulez ?
— Rien du tout. On passait par là et on t’a entendu déblatérer tes âneries.
— Alors vous nous avez suivis ?
— Alors, intervint la deuxième sœur Lumière, cachée jusque-là derrière le tronc sous les pieds de sa sœur, nous nous sommes dit qu’il valait mieux t’aider à corriger ton incantation.
Les cheveux plus longs et plus roux que ceux de sa sœur, Sentoline ajusta ses lunettes sur le haut de son nez et ajouta :
— Comme l’a dit Serpentine, ce n’était définitivement pas du latin.
— Eh bien je ne vous ai rien demandé, mesdemoiselles « Je sais tout ». Merci bien. Vous êtes trop petites pour comprendre ces choses-là. Retournez donc en primaire.
Brume réajusta sa besace sur son épaule et partit d’un bon pas à travers les arbres, veillant à ne pas accrocher sa jolie cape dans les branches et les ronces.
— Désolé, s’excusa Jean auprès des jumelles.
Il suivit sa sœur après avoir adressé un dernier sourire aux deux filles.
— Tu sais, Serpentine ?
— Quoi, Sentoline ?
— Je crois bien que Jean est le seul à ne jamais nous traiter de gamines ou de tête d’ampoule. Lui, il s’en fiche qu’on ait que dix ans et qu’on ait sauté une classe.
— C’est vrai.
— Il a le regard vif et intelligent.
— En effet.
— Et il semble bien seul et triste.
— …
Les deux sœurs échangèrent un regard complice avant d’emboîter le pas à Jean.
Une odeur de noix grillées et de lait chaud embaumait le salon. Assis devant la télévision, Fourpi, Candy et Jonathan ne s’y intéressaient pas vraiment. La bouche pleine, ils contemplaient les cartes et autres papiers mystérieux accrochés aux murs. Alex souriait gaiement, une main derrière les oreilles de Cosmo et l’autre sur le manche de sa cuillère pleine de tarte.
— Dis donc, Alaska, lança Fourpi, dont le coude écorché était badigeonné d’éosine et couvert d’un gros pansement, ils font quoi tes parents dans la vie ?
— Alaska ? s’étonna Alex. Cool ! J’ai déjà un surnom !
Il passa une main dans les mèches qui dépassaient sur son front – il avait gardé son bonnet, et ajouta :
— Mes parents, ils sont chasseurs de trésor.
— Ouahhhhh ! ! ! ! s’extasièrent les trois amis.
— Ouais, c’est la classe, pas vrai ?
— Ils en ont déjà trouvé, des trésors ? interrogea Jonathan, fasciné.
— Bien sûr. C’est les meilleurs.
— Quoi, par exemple ? demanda Candy. Des instruments super vieux ?
— Ouais, des trucs comme ça.
— Ils sont où ? s’enquit Fourpi en se penchant sur le côté de la table basse pour regarder s’il n’y avait pas un coffre-fort quelque part.
— Ils les gardent pas à la maison. Ils les donnent aux musées.
— Ouahhh ! s’exclamèrent de nouveau Candy et Jonathan.
— Bah, c’est nul, lâcha au contraire Fourpi. C’est pas comme dans les films.
— Si, c’est tout pareil.
Inquiet à l’idée de paraitre moins cool et de perdre les premiers amis qu’il avait pu se faire, Alex – alias Alaska – réfléchit à la meilleure façon de leur montrer combien le travail de ses parents était génial, sans trop en dire non plus. Il n’était pas vraiment autorisé à en parler.
— On est venu habiter ici pour ça…
— Pour quoi ? Un trésor ? ! lâcha Fourpi en recrachant quelques morceaux de tarte devant lui.
— Humm… répondit mystérieusement Alaska.
— Y’a un trésor ici, dans notre patelin ? ! ? insista le gamin, perplexe.
— J’ai pas le droit de le dire.
— Heyyy, arrête un peu !
— Aller, Alaska, dis-nous ce que c’est ! insista Candy en tapant des mains.
— J’peux pas, les gars.
— J’suis sûre que c’est un truc génial. C’est peut-être un…
Candy s’interrompit et se leva vivement, le doigt pointé sur la baie vitrée. Les trois garçons se retournèrent et Cosmo avança à pas de loup jusqu’à la vitre, babines retroussées. Trois hommes vêtus d’uniformes de travail gris traversaient le jardin. L’un d’eux, équipé d’une sacoche d’outils, tendit le bras de part et d’autre de la maison. Il tenait une grosse clé à molette. Les deux autres se dispersèrent, l’un vers l’entrée, l’autre vers le garage.
— C’est ton père ? murmura Jonathan.
— Non.
Alaska s’accroupit, tirant le bras de Candy et Jonathan, qui suivirent le mouvement. Fourpi les imita aussitôt.
— Cosmo, souffla Alaska, viens.
Le chien recula vers eux sans quitter l’homme des yeux.
— On dirait qu’il nous voit pas, marmonna Candy. On peut voir à travers le rideau, mais pas lui.
— On dégage de là avant qu’il s’avance plus. S’il colle son nez au carreau, on est grillés ! remarqua Alaska.
— C’est qui, bon sang ? brailla Fourpi
— Chuuut !
Les quatre amis quittèrent le salon aussi vite que possible, moitié accroupis, moitié courant, Cosmo sur leurs talons. Ils gravirent l’escalier et se précipitèrent dans la chambre d’Alaska, au premier étage. La sonnette de l’entrée retentit. Une fois, puis deux.
— Des brigands qui sonnent à la porte ? s’interrogea Jonathan, agglutiné aux trois autres derrière le battant.
— Tu devrais peut-être aller ouvrir, Alaska ? suggéra Candy.
Alaska jeta un coup d’œil à Cosmo, qui restait dressé sur ses pattes, les oreilles aux aguets.
— Non. Je suis pas censé ouvrir quand mes parents sont pas là.
— Service des eaux, hurla un homme derrière la porte d’entrée. On vient relever le compteur.
Jonathan et Candy se détendirent aussitôt.
— Ça a pas l’air de brigands, renchérit Fourpi.
— Je sais pas. Ma mère m’aurait dit si je devais laisser entrer le service des eaux aujourd’hui.
— Peut-être qu’ils ont pas prévenu.
— Oui, peut-être…
— Service des eaux !
Nouveau coup de sonnette. Alaska commençait à se redresser, tournant légèrement la poignée, quand un bruit sec, rappelant le bois qui craque, leur parvint.
— Ils ont enfoncé la porte ! brailla Jonathan.
— Chuuuut ! ! !
Candy lui plaqua une main sur la bouche et Alaska serra ses doigts autour du museau de Cosmo pour l’empêcher de japper.
— Qu’est-ce qu’on fait, articula Candy, sans qu’un mot ne passe la barrière de ses lèvres.
Fourpi s’empara de la chaise de bureau et la calla sans un bruit sous la poignée. Au rez-de-chaussée, des objets étaient renversés et cassés. Les enfants échangèrent un regard paniqué. Alaska murmura quelques mots à l’oreille de Cosmo avant de lui libérer le museau. Le chien resta silencieux, mais en alerte. Fourpi commençait à fulminer. Ils ne pouvaient pas rester là à attendre que des cambrioleurs les découvrent. Ces types étaient peut-être plus dangereux que des voleurs. Il balaya la pièce du regard. Jonathan et Candy restaient serrés l’un contre l’autre à côté du lit, terrifiés, et Alaska et Cosmo fixaient la porte dans l’attente du moment où elle serait enfoncée. La situation était critique et ils ne pouvaient clairement pas s’enfuir par la fenêtre. La chambre se situait au premier étage et il ne doutait pas qu’Alaska serait capable de sortir par-là, d’une façon ou d’une autre, mais Candy et Jonathan, bien qu’équipés d’assez longues jambes, avaient toutes les chances de s’écraser par terre. On ne peut pas dire qu’ils étaient très sportifs. Cosmo ne pouvait pas escalader le mur et lui… Eh bien, il devait l’admettre, il était bien trop petit pour une telle hauteur. Pas de fuite possible, donc. Il devait faire quelque chose. Il commença à arpenter la chambre. La lampe de bureau ne pourrait pas servir à assommer quelqu’un, elle était fixée à la table. Il y avait des peluches et une collection de voitures miniatures, des boules à neige remplies de paysages de montagne, des livres – beaucoup de livres – des boîtes de jeux de société, des figurines de monstres et une batte de baseball. Une batte ! Il s’en empara et finit son tour d’horizon. Quelques affaires étaient encore emballées dans des cartons, empilés à côté de la porte. Une doudoune à capuche fourrée dépassait d’une des boîtes.
— S’ils entrent, souffla Fourpi entre ses dents écartées, pousse la pile de cartons sur eux…
Alaska hocha la tête avant de se placer contre le mur, prêt à pousser. Fourpi se précipita sur ses deux amis pétrifiés et les éjecta derrière le lit, les forçant à s’accroupir.
— Restez là. Faut pas qu’on nous voit par la fenêtre.
Il se plaqua contre le mur près de ladite fenêtre et écarta légèrement le rideau épais. La chambre donnait sur la cour arrière, ouverte sur les bois.
— Oh, merde !
— Quoi ? Y’en a d’autres ? s’enquit Alaska.
— C’est Mathieu, cracha Fourpi.
Jonathan poussa un couinement et resserra ses bras autour des épaules de Candy, qui avait fermé les paupières. Fourpi écarta un peu plus le rideau.
— Il avance vers la maison. Il a dû nous suivre l’enfoiré. Oups !
Fourpi lâcha vivement le rideau et s’écarta de la fenêtre.
— Hey, les gamins ! hurla Mathieu depuis la cour.
— Et merde, répéta Fourpi. Il m’a vu.
— Ohhh ! Je sais que vous êtes là, pas la peine de vous planquer.
— Qu’il la boucle, râla Alaska en tirant sur les bords de son bonnet.
Les trois cambrioleurs semblèrent s’être figés dans leur tâche. Il n’y avait plus un bruit. Une voix s’éleva alors du salon, sous le plancher de la chambre.
— Y’a quelqu’un dehors, on ferait mieux de se tirer !
Fourpi, Alaska, Candy et Jonathan croisaient les doigts tout en pestant intérieurement contre Mathieu. Cosmo avait de nouveau sorti les crocs.
— Hey oh ! s’écriait Mathieu. Je suis venu en paix. Aller, laissez-moi entrer.
— Attendez, éructa l’un des brigands. Le gosse qui braille dehors, c’est à qui qu’il cause, hein ? Y’a des gamins dans la baraque.
Un meuble renversé, des pas dans l’escalier. Fourpi se jeta sur la fenêtre et l’ouvrit en grand.
— Va chercher ton père ! s’égosilla-t-il en se penchant dehors.
Mathieu le dévisagea sans comprendre, freiné dans son élan de nouveau cri.
— Ton père ! répéta Fourpi en virant au rouge tandis que la poignée de la porte derrière lui était malmenée.
— Quoi, mon père ? J’suis désolé, ok ? Je voulais pas que ça…
— Y’a des voleurs dans la maison, on est piégés !
— Fourpi ! cria Candy.
Fourpi tourna vivement la tête. Alaska se tenait prêt à faire tomber les boîtes et Cosmo s’était mis à aboyer. L’un des cambrioleurs avait réussi à entrebâiller la porte. Il avait passé son bras pour repousser la chaise, qui bloquait toujours l’accès. Ses pieds glissés sur le parquet avaient plié le tapis comme un accordéon au pied du lit, l’empêchant d’aller plus loin.
— Vite, fulmina Fourpi en se penchant par la fenêtre, la batte brandie. Il nous faut un flic ici !
Mathieu sembla enfin comprendre. Il hésita un instant, se demandant si les Briochés n’étaient pas en train de lui faire une sale blague pour se venger. Il passerait un sale quart d’heure s’il faisait venir son père, pendant son travail, alors qu’il n’y avait rien de grave. Il s’apprêtait à répondre à Fourpi quand la porte arrière de la maison s’ouvrit à la volée, laissant apparaitre un homme en tenue de plombier. Mathieu releva les yeux vers la fenêtre de la chambre. Fourpi avait disparu.
— Il est là, dans le jardin ! hurla le plombier.
— Chope-le.
L’autre voix venait de la maison.
— Vite, on pousse le lit ! criait Fourpi à l’étage. Faut bloquer cette porte !
Il n’y avait plus de doute, Fourpi avait dit vrai. Mathieu se mit à courir à travers la pelouse, parallèlement à la maison, tandis que le brigand s’élançait vers lui. Il le contourna habillement et se précipita sur le VTT gris et blanc, appuyé contre une cabane, près du chemin qui ramenait à l’allée principale. Il enfourcha la bécane, dépassa le coin de la maison et la porte d’entrée défoncée, avant d’emprunter le passage entre les sapins qui menait à la rue.
— AU SECOURS !
Son poursuivant dérapa sur les graviers, au bout de l’allée.
— APPELER LA POLICE ! criait Mathieu en décrivant des cercles dans la rue. AU SECOURS !
Quelques voisins avaient commencé à regarder par la fenêtre et certains étaient même sortis dans la rue. Le brigand revint sur ses pas et trébucha à l’entrée de la maison avant de disparaitre à l’intérieur. Mathieu revint lui aussi dans l’allée, appelant toujours à l’aide. Il vit les trois hommes déguerpir comme des lapins par les bois d’où il était arrivé. Il allait descendre de vélo pour retrouver les Briochés à l’intérieur quand ces derniers se ruèrent dehors, accompagnés d’un garçon et d’un chien que Mathieu ne connaissait pas.
— Ils sont partis par-là !
Le gamin en bonnet désignait la forêt. Fourpi courait déjà dans le jardin avec le chien, la batte de baseball à la main. Les deux bouboules trainaient sur le seuil. Ils avaient l’air terrifié. Mathieu réalisa, après une brève hésitation, que pour une fois, ce n’était pas à cause de lui.
— C’était qui, ces types ? demanda-t-il en posant le pied à terre.
— Des cambrioleurs, répondit le garçon au bonnet qui lui tendit la main.
Mathieu fit avancer le vélo entre eux et lui présenta le guidon.
— Alaska, dit le garçon en posant une main sur la selle, pour retenir l’engin, tout en tendant toujours l’autre à Mathieu.
Celui-ci la serra finalement, surpris.
— Merci, lui dit Alaska.
— Alaska ! s’écriait Fourpi en revenant vers eux. Y’a des traces dans la boue. On devrait pouvoir les suivre !
— Pourquoi vous voulez les suivre ? demanda Mathieu en reculant d’un bond pour que le chien ne lui saute pas dessus. Ils ont pu voler quelque chose ?
— Ton père arrive ? lui demanda Fourpi, essoufflé et méfiant.
— Je sais pas. J’ai crié à l’aide, peut-être que quelqu’un a vraiment appelé la police.
Ils se tournèrent tous vers la haie de sapins et l’entrée de la propriété d’où quelques voisins les observaient en discutant, l’air réprobateur.
— J’en ai pas l’impression, souligna Alaska. Qu’est-ce qu’on fait ?
— Tu crois vraiment qu’ils ont pu faire du mal à tes parents ? interrogea Jonathan, encore inquiet, mais essayant de retrouver son sens de la logique. Ils sont sans doute venus aujourd’hui parce qu’ils savaient qu’ils seraient absents. Ce ne sont que des voleurs.
— Ils avaient le carnet de ma mère ! Enfin, je crois… Et puis, t’as entendu ce qu’ils ont dit avant de s’enfuir ? « Tant pis, ils finiront bien par nous dire où il est ! »
— Attendez les gamins, intervint Mathieu. Va falloir me dire c’est quoi ces histoires !
— Le père et la mère d’Alaska sont en danger, résuma Fourpi, surexcité. Ces malfrats les détiennent surement en otage et ils vont les torturer pour obtenir des informations !
— Quoi ? ! Mais qu’est-ce qui vous fait dire ça ? C’est du délire.
— Ils sont chasseurs de trésors, précisa Alaska. Et ma mère prend toutes ses notes dans ce carnet. Elle ne le quitte jamais. Si ces voleurs l’avaient avec eux, c’est qu’ils lui ont pris.
— Ok. Faut aller trouver mon père. Il saura quoi faire, il est flic, rappela Mathieu, guère rassuré.
— On a plus le temps ! s’énerva Fourpi. Avec Cosmo, on peut suivre leur trace.
— Et tu comptes faire quoi ? s’énerva Candy, toujours tremblante devant la porte. On a bien failli y passer tout à l’heure.
Les garçons se dévisagèrent, affolés par la colère de la jeune fille. Cosmo, qui paraissait jusque-là aussi nerveux et excité que Fourpi, alla se frotter dans les jambes de Candy.
— Si t’as peur, tu peux rentrer chez toi, lui dit Fourpi avec douceur. Mais on peut pas laisser tomber Alaska. Il fait partie d’la bande, maintenant.
L’intéressé rougit légèrement. Ils échangèrent un regard profond et hochèrent la tête. Jonathan lui donna une tape sur l’épaule. Mathieu se sentit tout à coup bien seul. Cette manifestation d’amitié le touchait plus qu’il n’aurait pu l’imaginer. Et même s’il ne l’avouerait jamais, il était un peu envieux. Les liens qu’il entretenait avec ses amis n’étaient pas aussi forts. Il ne s’agissait que de praticité, en fait. Ils semblaient plus impressionnants aux yeux des plus jeunes s’ils trainaient ensemble, Anthony, lui et les autres. Au fond, ils ne s’entendaient pas si bien. Mais c’était le seul moyen de ne pas se retrouver exclus parce qu’il avait repiqué…
— Je n’ai jamais dit que j’avais peur, rétorqua Candy. Je dis juste qu’il faut être équipés. On sait pas sur quoi on va tomber, ni même où on va atterrir ! Le minimum, c’est une torche et des provisions.
— OK ! Suivez-moi.
Alaska abandonna son vélo sur les graviers et se précipita dans la maison, repoussant sans cérémonie le battant fracassé. Les autres lui emboitèrent le pas, mais Mathieu resta là, un peu chamboulé. Il avait du mal à suivre le raisonnement de ces gamins et il se sentait de trop.
— Bah alors, tu viens ? lui lança Alaska depuis le seuil alors qu’il s’apprêtait à faire demi-tour.
— Quoi, je fais partie de l’aventure, moi aussi ?
— Bien sûr !
Il haussa les épaules et le suivit à l’intérieur. Le couloir et le salon étaient sans dessus-dessous. Fourpi était accroupi à côté d’un sac à dos dans lequel il enfouissait tout ce que Candy lui tendait – corde, lampe, piles, papier, crayon, allumettes, talkie-walkie, sifflet, tournevis, clé à molette, marteau…
— T’es sûre pour le marteau ? Ça pèse, ce truc.
— On sait jamais.
— Tenez, oubliez pas ça, lança Jonathan.
Il émergea dans la pièce les bras chargés de biscuits, de bonbons et de briques de jus de fruits.
— On va prendre le harnais et la laisse de Cosmo aussi, dit Alaska en se joignant aux autres pour remplir le sac.
Mathieu les regarda s’acharner un instant sur la fermeture, puis il soupira.
— Tenez.
Il vida son propre sac par terre – yo-yo, cahiers et livres s’écrasèrent sur le parquet – puis le lança à Fourpi.
— Je porterai celui-ci, dit-il en essayant de paraitre à son aise. Et il faut prendre de l’eau aussi. On va crever de soif, si on boit que du jus.
Fourpi lui lança l’un de ses habituels regards de provocation, comme s’il était prêt à se le farcir, là sur le champ. Puis, Alaska remercia chaleureusement Mathieu et Fourpi, après un coup d’œil à son nouvel ami, hocha la tête en direction de Mathieu avant de répartir les charges dans les deux sacs.
Cosmo et Alaska, perché sur son VTT, devançaient les autres de quelques dizaines de mètres. Le museau au sol, le husky pistait les cambrioleurs, ou quelque autre passant dont il était curieux de découvrir l’odeur. Alaska se fiait plutôt aux empreintes de bottes laissées dans la boue. Il était français et assez casanier avant d’aller vivre en Alaska où il était devenu un vrai aventurier. Il avait l’habitude de se balader avec le chien dans les plaines et les montagnes enneigées d’Alaska où il leur arrivait souvent de suivre quelques petits animaux pour s’amuser. Les traces de renards ou d’orignal étaient plus faciles à repérer dans la neige que ces marques de chaussures dans la gadoue.
Derrière eux, Candy avançait bon train, les mains enfoncées dans les poches de son pantalon trop large et le regard sévère. Elle ne disait rien, mais faisait mine par moment de lancer le pied, comme si elle frappait quelque chose au sol. Jonathan, trottinant à ses côtés, la savait contrariée. Ils s’étaient montrés très craintifs, tous les deux. Or, la jeune fille avait toujours fait preuve de courage devant lui. En fait, depuis qu’il l’avait rencontrée en classe de CP, elle l’avait toujours défendu. Avec Fourpi, ils l’avaient accepté rapidement et ils lui avaient fait sentir le bonheur de ne pas être seul et d’être soutenu. Aujourd’hui pourtant, Candy avait eu peur ; peur pour Fourpi d’abord, lorsqu’Anthony l’avait frappé, puis peur pour elle et leurs amis quand les intrus avaient pénétré chez Alaska. Découvrant cette fragilité depuis toujours dissimulée, Jonathan la trouvait encore plus attachante. Il se sentait aussi moins minable que s’il avait été le seul à paniquer. Il savait néanmoins que Candy s’en voulait d’avoir flanché et il ne lui viendrait pas à l’idée d’aborder le sujet avec elle.
Fourpi et Mathieu fermaient la marche. Le second s’interrogeait toujours sur le bien-fondé de cette aventure. Il imaginait parfaitement la réaction de son policier de père s’il arrivait quoique ce soit aux gamins avec qui il s’était embarqué. Il était le plus âgé de la bande et, malgré le fait qu’il ait redoublé deux classes, certainement le plus intelligent et le plus mature. Il avait tout intérêt à convaincre ses nouveaux acolytes de laisser tomber et de prévenir la police du cambriolage. Pourtant, il savait qu’aucun d’entre eux ne l’écouterait et il admirait secrètement leur courage. Il suivait donc la bande, conscient de la surveillance accrue qui pesait sur lui. Car si Fourpi ne gambadait pas devant avec les traqueurs, c’était uniquement parce qu’il s’était donné pour mission supplémentaire de surveiller Mathieu. Il pouvait comprendre qu’Alaska l’ait inclus dans l’aventure. Il les avait aidés à faire fuir les cambrioleurs après tout et le jeune garçon venu de l’étranger ne connaissait pas du tout la réputation de Mathieu. Il ne l’avait jamais vu à l’œuvre non plus. Mais Fourpi savait, lui, et il refusait tout net d’accorder sa confiance à ce grand dadet. Même sans ses amis, Mathieu pouvait s’avérer dangereux. Fourpi ne serait pas étonné qu’il les laisse tomber au pire moment ou même qu’il les trahisse ! D’ailleurs, quelque chose clochait avec Mathieu ce jour-là…
— Pourquoi t’avais tous tes cahiers dans ton sac ? lâcha Fourpi, sans préambule en frappant la batte de baseball dans sa main. C’est les vacances, que je sache !
— Hein ?
Mathieu lui lança un regard surpris. Il ne croyait pas Fourpi capable d’engager la conversation. Quand il lut l’éclat de soupçon dans ses yeux perçants, il sourit. Ce gamin ne lâchait jamais le morceau.
— En fait, répondit Mathieu, soucieux de se montrer le plus honnête possible, j’ai passé la journée en cours de soutien.
Fourpi, ses yeux ébahis levés vers lui, mit le pied dans un trou et trébucha. Il évita la chute uniquement grâce à la batte qu’il utilisa d’instinct comme une canne. Mathieu le regarda se redresser et frotter énergiquement les plis de son pantalon comme si de rien n’était. Il ne put réprimer un nouveau sourire. Quelle fierté !
— Et après tes leçons, tu t’es dit que t’allais venir nous faire chier ! poursuivit le gamin, grincheux.
Mathieu poussa un soupir.
— Je suis tombé sur Anthony et les autres…
Ils restèrent silencieux un moment, les yeux rivés sur Cosmo qui décrivaient des rondes au loin, à la recherche de nouvelles traces. Ils avaient dépassé la couronne d’arbres dégarnis qui entourait le village : à gauche, le bois qui descendait jusqu’au cimetière, à droite, un champ labouré à flanc de colline. Un brouillard dense commençait à se déverser dans la vallée.
— Comment va ton bras ? demanda finalement Mathieu.
Il continuait de regarder au loin, nerveux. Fourpi vit sa pomme d’Adam coulisser derrière la fermeture éclair de sa veste de jogging. Il fronça les sourcils.
— J’ai connu pire.
— Hey ! s’écriait Alaska, à la bordure du champ. Y’a des traces de 4x4 ici. On fait quoi ?
— J’arrive ! gueula Fourpi en s’élançant dans la boue.
Il quitta rapidement les feuilles décomposées et les ronces pour rejoindre le chemin de terre et de cailloux qui le séparait de ses amis. C’est alors que, surgissant d’entre les arbres, un enchevêtrement de velours, de soie et de cuir lui tomba dessus.
— Aïe !
— Regarde où tu vas, nabot !
— Brume, tout va bien ? s’enquit Jean en se précipitant vers sa sœur, qui avait du mal à se défaire des pattes de Fourpi.
Il la tira par le bras et l’aida à se relever tandis que Fourpi sautait sur ses pieds, hargneux. Il s’apprêtait à lancer une réplique cinglante lorsque ses yeux se posèrent sur le livre que Mathieu venait de ramasser.
— « Grimoire », lut-il alors que le grand le rendait à Brume, mécontente. Qu’est-ce que c’est ?
— Quelque chose de très précieux. J’espère pour toi que tu ne l’as pas abîmé. Idiot.
— Brume, soit gentille, lui murmura Jean tout en enlevant une feuille de ses mèches soyeuses.
Elle arracha le grimoire des mains de Mathieu et le renfonça dans sa besace avant d’inspecter sa tenue.
— Ma cape est toute sale !
— C’est toi ! La sorcière ! s’écria Fourpi en rougissant.
— Fourpi, t’es dingue ? intervint Candy en brandissant la batte qu’il avait laissé tomber. Ne la traite pas de sorcière !
Ils se réunirent tous autour des nouveaux venus. Le soleil avait disparu derrière la colline et les volutes humides de brouillard glissaient sur le sol pour descendre jusqu’au village.
— Mais non, corrigea Fourpi, sautillant littéralement sur place. Je l’insulte pas. C’est une sorcière. Et t’aime bien ça, pas vrai ? ajouta-t-il en se tournant vers Brume.
Prise au dépourvu, elle releva dignement le menton en les observant.
— J’ignorais que vous trainiez avec ce lourdaud, les minus, lança-t-elle en désignant Mathieu. Et lui, c’est qui ?
— Salut, je m’appelle Alaska. Sans vouloir être impoli, on a à faire. Désolé pour ta cape, elle est super ! À plus.
Il fit signe aux autres de le suivre, tandis qu’il retournait vers les traces de 4x4. Cosmo aboyait joyeusement autour des enfants, cherchant et fuyant à la fois les caresses de Jean qui s’était accroupi pour être à sa hauteur.
— Attends, Alaska ! cria Fourpi. Je dis pas de conneries. Cette fille, c’est une sorcière. Pas vrai, les copains ?
Jonathan et Candy opinèrent. Mathieu, pas certain d’être légitime à répondre, se contenta de hausser les épaules. Faisait-il partie des copains ? Il avait pourtant à dire. Il avait déjà eu l’occasion de voir la sorcière à l’œuvre puisque ses amis adoraient la taquiner et qu’elle-même ripostait toujours à coup de sortilège et de poussière magique. Un jour, elle avait menacé l’un de ses copains des pires maux s’il ne la laissait pas passer devant lui à la cantine. Il avait refusé. Le lendemain, il avait le visage couvert de boutons purulents. Anthony aimait bien embêter celle qui se faisait appeler Brume, mais Mathieu avait toujours préféré se tenir à l’écart. Elle le considérait pourtant bien comme faisant partie des « lourdauds ». Cela l’agaçait.
— Comment ça, une sorcière ? demanda Alaska en revenant devant Brume, intrigué.
Cette dernière fit un pas en arrière en plongeant la main dans sa besace. Jean se releva aussitôt et se posta dans son dos. Cela devenait une habitude. Derrière eux, le bois avait disparu dans les nuages et un vent glacial les enveloppa soudain. Brume inspira profondément et les yeux bleus perçants de son frère semblèrent s’illuminer.
— Non, intervint Jean en saisissant le poignet de sa sœur. C’est assez pour aujourd’hui. Vous vous êtes bien moqués, nous, on rentre.
Il tira sur le bras de Brume tout en donnant une dernière caresse à Cosmo, qui semblait l’apprécier tout particulièrement. Le husky sautait autour de lui, dissipant les nuages de brouillard.
— On se moque pas et on veut pas vous embêter. Promis, juré, craché, lança Fourpi en joignant la parole à l’acte. C’est juste que…
Il se tourna vers les autres, en quête de leur approbation.
— Elle pourrait nous aider !
Candy, Jonathan, Alaska et Mathieu ne répondirent pas. Plantés les uns à côté des autres, ils s’étaient resserrés derrière Fourpi à mesure que le brouillard les enveloppait et que l’aura des nouveaux venus s’amplifiait.
— Eh ben quoi ? lança Fourpi, surpris par leur torpeur.
— Euh, Fourpi… hasarda Jonathan. Si son frère ne l’avait pas arrêtée…
— Parfaitement ! Je vous aurais lancé un sort ! assuma Brume, fièrement drapée dans sa cape.
Jean soupira.
— Génial ! s’exclama Fourpi.
Il se posta devant Brume, les mains sur les hanches. Elle faisait bien deux têtes de plus que lui.
— Écoutez, commença-t-il. Toi et Blue-Ray (il désigna Jean) vous pouvez nous couvrir pendant qu’on sauve les parents d’Alaska. On a besoin de votre magie. Vous en êtes ?
— Blue-Ray ? interrogea Jean, repris en échos par Alaska et Mathieu.
— Vous couvrir ? répéta en même temps Brume.
— Ouais, écoutez…
Fourpi leur fit un résumé de la situation ; comment ils avaient été surpris par les brigands et comment les parents d’Alaska se trouvaient en danger. Il était persuadé que les formules et les objets magiques de la fratrie de sorciers leur seraient d’un secours énorme.
— Je ne suis pas un sorcier, rétorqua Jean, mal à l’aise.
— Bien sûr que si, Blue-Ray. Et t’assures, mon pote !
Jean secoua la tête, faute de mieux.
— Fourpi, pourquoi tu l’appelles « Blue-Ray » ? hésita Mathieu.
— C’est évident, intervinrent Jonathan et Candy.
— Oui, reprit cette dernière, ses yeux lancent des rayons bleus magiques.
— Exactement ! confirma Fourpi.
Jonathan et Alaska, aussitôt convaincu, approuvèrent d’un hochement de tête tandis que Brume ne put réprimer un sourire.
— Ok… marmonna Mathieu, perplexe.
Jean resta inerte un moment. Il n’avait même pas la force de secouer la tête de dépit. Comment avait-il pu se retrouver au centre de l’attention aussi soudainement ? Il détestait cela. Mais en y réfléchissant…
— Alors, les sorciers ? C’est ok pour vous ? insista Fourpi.
Brume jeta un coup d’œil à son frère, toujours tourmenté à l’idée de trop attirer l’attention. Il passait le plus clair de son temps seul ou avec elle à prétendre qu’il la chaperonnait comme sa mère le lui avait demandé. Elle savait qu’il était timide et qu’il avait du mal à se faire des amis. Se retrouver dans la classe de sa grande sœur, considérée comme cinglée, ne l’aidait pas non plus. Il se présentait peut-être une occasion pour lui de faire quelques connaissances et d’être vu pour ce qu’il était profondément. Si cela devait commencer par une réputation de magicien, pourquoi pas ? Il n’y avait rien de mal à cela.
— C’est d’accord, lança Brume en levant un doigt devant le nez de son frère pour stopper toute protestation. On va vous aider à retrouver les parents d’Alaska.
— Génial ! répéta Fourpi, imité par Alaska et Jonathan.
— Écoute, lui dit aussitôt Candy en la prenant à part, en tant que filles, il faut qu’on se serre les coudes, d’accord ? Je te couvre et tu me couvres.
— D’accord.
— Hey, Blue-Ray, lança Alaska en saisissant la main de Jean qu’il serra avec vigueur, merci.
— Ok, ok les copains ! s’écria Fourpi. Faut qu’on se jure de se protéger les uns les autres, ok ?
Il jeta un regard en biais à Mathieu qui hocha la tête, déterminé à lui montrer qu’il pouvait lui accorder sa confiance aussi facilement qu’aux autres. Ils se mirent en cercle et tendirent tous le bras pour rejoindre leurs mains au milieu.
— Juré ! s’écrièrent-ils en chœur.
— Croix de bois, croix de fer, si je mens, je vais en Enfer, ajouta Brume avec un sourire en coin.
— Très bien, conclut Fourpi, alors suivons ces traces de 4x4.
Ils se réunirent tous autour des traces de pneus.
— On dirait qu’ils sont partis sur le plateau, fit remarquer Candy.
— C’est un long chemin. Il fait déjà presque nuit, compléta Jonathan. Qu’est-ce qu’on fait ?
Tous se tournèrent vers Fourpi, qui interrogea Alaska du regard.
— Vous pouvez rentrer, dit ce dernier. On s’est peut-être un peu trop emportés…
— Elle aura été courte cette aventure, lança Brume en croisant les bras sous sa cape, que le vent commençait à agiter.
— Le brouillard descend dans la vallée, intervint Mathieu en jetant un coup d’œil à la sorcière. Le plateau sera dégagé. On peut arriver en haut avant qu’il fasse trop noir.
— Et pour redescendre ? demanda Fourpi.
— On a pris une lampe, rappela Candy.
— Ouais, et on sera avec les parents d’Alaska, répondit Mathieu en haussant les épaules.
Tant pis pour la rouste qui attendait le fils du policier. De toute façon, s’ils rentraient tous à la maison, Alaska continuerait tout seul et cela, c’était inacceptable. Pour quoi passerait-il, lui, en tant qu’aîné, s’il abandonnait les autres ? Brume devait ressentir la même chose, supposa Mathieu. Ils avaient presque le même âge et malgré ses grands airs et son étincelle de folie, elle paraissait se soucier énormément de son frère. Mathieu leur jeta un nouveau coup d’œil et regretta d’avoir toujours laissé les autres les brutaliser.
— Aller, lança-t-il un peu plus fort. Ils prennent de l’avance. Faut qu’on se bouge.
— C’est parti ! renchérit Fourpi en donnant une tape dans le dos d’Alaska.
Celui-ci abandonna son VTT au bord du chemin et ils se hâtèrent tous, Cosmo courant gaiement devant eux. L’ascension fut plus longue qu’ils l’avaient escompté et lorsqu’ils atteignirent enfin le sommet de la colline, battue par des vents violents et glacés, il n’y avait pas âme qui vive. Le croissant de lune qui disparaissait à intervalles réguliers derrière les nuages, couplé à leur lampe torche, ne leur permettait pas de discerner par quel chemin avaient fui les brigands.
— On gèle ici, grelotta Fourpi. Comment tu fais pour trainer en t-shirt, Alaska ?
Alaska, la peau rougit et la goutte au nez, sourit.
— Toute la chaleur s’échappe par le haut, dit-il en désignant son bonnet.
Il n’en avait pas l’air moins frigorifié pour autant.
— Y’a une cabane là-bas, s’écria Candy, le bras tendu vers un pâturage désert. Faut se mettre à l’abri.
— En voilà, une bonne idée ! renchérit Brume en avançant contre le vent, son capuchon sur la tête et les mains agrippées autour de sa broche pour retenir sa cape contre sa gorge.
Ils approuvèrent tous et se précipitèrent vers la hutte faite de rochers et de mousse. Un débat mouvementé eut lieu devant l’entrée pour décider qui passerait le premier. À l’évocation d’araignées ou d’animaux nocturnes voraces, il fut décidé que Mathieu devait se dévouer, même si Brume s’était proposée avec ferveur. L’aîné précéda donc ses acolytes, la torche dans une main et la batte de Fourpi dans l’autre.
L’entrée était étroite, s’ouvrant sur un couloir qui débouchait sur une vaste salle au plafond bas. Têtes baissées pour ne pas se cogner, ils suivirent à la queue leu leu et finirent par se serrer les uns aux autres derrière les pierres hautes et plates disposées au sol, comme des bancs. Mathieu braqua la torche sur les parois et le plafond. La voûte disposait d’une ouverture étroite. Il s’accroupit dessous pour regarder dedans. Il n’y voyait rien. Alors qu’il orientait le faisceau dans le conduit, les autres retinrent leur souffle dans l’obscurité.
— Ça a l’air de déboucher sur l’extérieur. On dirait des branches, qui se balancent au-dessus.
Mathieu redirigea la lumière dans la hutte. Les gamins avaient l’air terrorisés.
— C’est pour évacuer la fumée, expliqua Alaska en désignant le cercle de cailloux noircis et de charbon aux pieds du garçon. On pourrait allumer un feu ?
Comme pour appuyer le bien-fondé de cette proposition, un courant d’air polaire s’engouffra par une fente, entre deux rochers.
— Cette cabane est sinistre, murmura Candy.
— J’adore, sourit Brume.
— Vous avez de quoi faire du feu, les filles ? s’enquit Jonathan tout en se frictionnant les mains.
— C’est vrai que ça ne serait pas de refus… reconnut Alaska.
Il virait au bleu. Brume s’assit sur l’un des bancs, glissa sa besace dans son dos et lui fit signe de la rejoindre.
— Tu auras plus chaud sous ma cape, lui dit-elle en écartant le velours pour lui laisser une place.
Alaska se réfugia auprès d’elle tandis que Mathieu les dévisageait. Il aurait bien aimé profiter de cette place, lui aussi.
— J’ai des allumettes, informa Candy. Il nous faut du bois sec et des brindilles.
Tous tournèrent la tête vers le couloir sombre qui menait dehors. Le vent mugissait sournoisement contre ses parois.
— On a choisi notre nuit, râla Fourpi. C’est une vraie tempête, dehors.
— Écoutez ! chuchota tout à coup Blue-Ray.
Tout le monde se figea, aux aguets. Brume resserra la cape autour d’Alaska et elle. Cosmo s’aplatit au sol, à leurs pieds. Fourpi empoigna plus férocement sa batte et Mahieu fit pivoter la lumière vers le sol.
— Y’a quelqu’un dehors… murmura-t-il du bout des lèvres.
— J’entends rien, siffla Fourpi au bout d’un moment de tension extrême.
Il s’assit à son tour près de Brume, batte entre les jambes, et ajouta :
— Ce serait pas une excuse pour pas aller chercher de bois