Premier contact, nouvelle

Publié le 07/05/2023 dans Mes écrits.
couverture du livre

Premier contact est une nouvelle écrite dans le cadre d’un exercice dont les consignes étaient les suivantes :

  • écrire une histoire d’amour,
  • développer 4 personnages aux personnalités différentes (1 fille plutôt introvertie et artiste, 1 fille extravertie, 1 garçon bienveillant et amical, 1 garçon qui se fait facilement des amis, mais ne se livre pas trop),
  • situer le récit au lycée, en Seconde.

Environ 3 heures de lecture.

Premier contact

1 : Du BG ou je ne m’y connais pas !

Le professeur : S’il vous plaît, jeunes gens, calmez-vous !

Monsieur Leclair, professeur de français et professeur principal de la Seconde D ; ma classe depuis – je consulte ma montre – deux heures et douze minutes. Je lui souhaite bien du courage. Personne ne semble avoir remarqué ses cris et gesticulations.

Monsieur Leclair : Allez, mettez-vous en rang ! Les grands, au fond.

Je déteste les photos de classe, surtout quand elles sont prises le jour de la rentrée. Si c’est vraiment indispensable, autant les faire en milieu d’année, quand tout le monde se connaît. Ce serait plus authentique.

Lucile : Dis, Mìryn, tu m’écoutes ou quoi ?

Lucile, ma meilleure amie. Heureusement, nous sommes dans la même classe. Elle est autant excitée que je suis angoissée par cette nouvelle année qui commence.

Moi : Désolée, j’étais ailleurs. Tu disais ?

Lucile : Il y a du BG1 ou je ne m’y connais pas ! Regarde un peu celui-là !

Elle désigne du menton le garçon debout sur le banc du second rang, à quelques pas de nous. Cheveux châtains, genre décoiffé, sourire chaleureux : il est absolument craquant. Je jurerais qu’il a entendu Lucile.

J’ai toujours admiré l’audace de Lucile. Elle a une telle confiance en elle, c’est dingue. Et elle est vraiment jolie avec ses longs cheveux bouclés et ses yeux azur, si grands qu’on peut y voir son âme. Je sais, c’est cliché, mais je le pense. Pour ne rien gâcher, elle sait mettre sa silhouette en valeur. Elle a de belles fesses rebondies et une poitrine plutôt généreuse. Bref, Lucile attire bien des regards. J’ai cru, pendant un temps, que j’étais amoureuse d’elle. Ce n’était pas le cas. Je lui enviais simplement ses formes époustouflantes.

Moi, je suis plate, allongée et, comme dit ma sœur, pâlotte. Je ressemble à un salsifis. Ma tignasse brune et mes fringues « à la Mìryn » sont mes seuls atouts. Enfin, selon moi.

Lucile, à l’inconnu si attirant : Salut.

Elle tend la main pour qu’il la hisse sur le banc et nous présente, tout naturellement. Je me place juste devant eux.

Monsieur Leclair, élevant encore la voix avec un léger accent hystérique : Voilà ! Merci mesdemoiselles ! Faites donc comme vos camarades !

Le prof est tellement content que ça bouge enfin, qu’il se moque complètement que Lucile se trouve au deuxième rang, alors qu’elle devrait clairement se mettre au premier. Elle est plus petite que moi !

Le BG : Mìryn, c’est pas commun comme prénom.

Le beau gosse s’est penché vers moi et me sourit. Ses iris gris sont tachetés de vert et de bleu.

Le BG : Moi, c’est Tony.

Moi : Sa… Salut.

Je bégaie. Pourquoi ? !

Monsieur Leclair : Bien. Tout le monde est en place. Enfin ! Souriez, qu’on en finisse.

Tony se redresse et le photographe nous fait crier « OUISTITI ! ». Tout le monde se disperse en un éclair pour aller vers la salle de classe. Lucile papote toujours avec Tony. Je ne comprends pas ce qu’ils disent. Je l’entends encore murmurer son prénom à mon oreille. Tony… Quelque chose s’est passé, là. Je ne sais pas trop quoi. Je n’ai pas de mots. J’ai besoin de dessiner.

Monsieur Leclair paraît plus impressionnant dans l’environnement confiné de la salle de classe. Plus personne ne bronche. Assise à côté de Lucile, je me contente d’écouter tout en dessinant sur ma feuille. Je me sens déjà mieux.

Lucile : Qu’est-ce que tu gribouilles ?

Les chuchotements de Lucile, en classe comme ailleurs, ont toujours été les moins discrets qui puissent exister. Je me dépêche donc de cacher mon croquis, avant que Monsieur Leclair ne fonde sur nous.

Monsieur Leclair : Quelque chose à dire, mesdemoiselles ?

Et voilà, juste à temps.

Lucile, sans gêne : Comment ?

Monsieur Leclair, un sourire aux lèvres : Avez-vous quelque chose à dire sur vos dernières lectures ?

Lucile, faisant mine de réfléchir : Hum… Il y avait ce roman d’amour, comment s’appelait-il déjà ? Et si c’était vrai… ? Et l’intégrale de Captain America, bien sûr.

Quelques rigolos ricanent tandis que Monsieur Leclair se pince l’arête du nez en fermant les yeux.

Monsieur Leclair : Et la copine, à côté ?

Moi : Euh…

DRIIIIIIING

Sauvée. Quelle chance.

Monsieur Leclair : Bien ! Tout le monde me fera un résumé de sa dernière lecture LITTÉRAIRE pour le prochain cours. Vous pouvez remercier vos camarades. Et n’oubliez pas de consulter vos plans pour vous orienter dans l’établissement, aucun retard ne sera… blablabla.

Nous quittons la salle. Lucile part pour son cours d’italien tandis que je m’arrête au coin du couloir pour déchiffrer mon plan.

Tony : Alors, qu’est-ce que tu gribouillais ?

Moi : Quoi ? Oh, Tony. Salut.

Tony, riant : Salut.

Quelle débile, je redis « Salut » !

Moi : Je gribouillais… C’est tout.

Tony, désignant mon emploi du temps : Arts plastiques ? Je vais au bâtiment A aussi. J’ai pris l’option théâtre.

Moi : Cool.

Tony : On y va ensemble ?

Moi : Oui, super.

On descend l’escalier en silence. J’ai l’impression de balancer les bras comme un orang-outan. Je n’ai jamais ressenti une telle gêne de toute ma vie. Et pourtant… En Cinquième, j’ai écrit une lettre d’amour et le garçon l’a lue devant tout le monde. Je ne savais plus où me mettre. Heureusement, Lucile était là pour m’épauler. Et pour rendre justice…

Cette fois, c’est différent. Tony est différent. Il a quelque chose de…

Tony : Tiens, je crois que c’est là.

Quoi, on est déjà arrivés ? Je n’ai pas dit un mot ! Il pousse la porte pour me laisser passer devant lui.

Un petit gars trapu : Hey Tony ! Content de te retrouver, mec !

Tony : Cédric ! Salut mon pote.

Ils viennent de checker. Trop bizarre. Le dénommé Cédric a même dû sauter un peu pour y mettre du punch.

Tony : À plus tard, Mìryn.

Je fais un signe de la main et regarde Tony s’éloigner en courant avec son copain. Lucile avait vu juste, il a sacrément la classe. Je n’arrive pas à croire que j’ai déjà craqué sur lui. AHHH, je pensais que le lycée me ferait grandir !

? : OH-MON-DIEU !

Je me retourne pour trouver l’origine de cette exclamation trop intense, à mon avis. Un type, genre Fashion Victim, me dévisage, main plaquée sur la bouche. C’est bête de le qualifier comme ça, mais c’est la première chose qui me vient. On dirait qu’il est là pour défiler. La mode du commun des mortels ? Très peu pour lui ! La moindre mèche de sa coiffure est aussi étudiée. Il a du style. Je… Kiffe ? Ça doit être le bon mot.

Moi : Qu’est-ce qu’il y a ?

Le Fantasque, un doigt pointé sur le bas de ma veste : Cet écusson, il est trop mignon !

J’attrape le coin de tissu pour examiner ledit écusson : une chouette avec des yeux globuleux sur une pomme de pin.

Moi : Euh, merci.

L’Exubérant : Tu l’as cousu toi-même ?

J’avance vers la salle d’arts plastiques en confirmant. Il me suit, surexcité.

L’Incomparable : C’est super classe ! Tu en as d’autres ?

Moi : C’est modèle unique.

Je hausse les épaules en laissant mes affaires sur une table. Quelle réponse ! Mais que puis-je bien dire d’autre ? Je couds ou brode ce qui me vient. Je n’en tire pas des centaines d’exemplaires. L’Excentrique s’assoit à côté de moi et s’empare de la bretelle de mon sac.

Le Singulier, caressant les traits de peinture sur le tissu : Et ça ! ?

Moi : Les feuilles d’arbre ?

L’Atypique, me corrigeant alors que c’est moi qui les ai peintes, ces feuilles ! : Le lierre.

Moi : Euh…

L’Exotique : J’adore ton style. Je m’appelle Camille.

J’observe la main qu’il me tend avant de comprendre qu’il s’attend à ce que je la serre. Il abandonne quand la prof arrive et commence à se présenter. Discrètement, je m’empare de sa main sur la table et lui murmure mon prénom. Il me sourit de toutes ses dents. On dirait que je me suis fait un ami.

Madame Boulanger nous apprend qu’un projet portant sur le mouvement Romantique nous occupera toute l’année, avec évaluations ponctuelles et note finale. J’aime le Romantisme. Les tableaux comme le Voyageur contemplant une mer de nuages de Caspar David Friedrich m’émeuvent.

À côté de moi, Camille a posé les coudes sur la table et le visage sur ses paumes. Il a l’air aux anges. Soudain, il lève la main avec enthousiasme.

Camille : Oui, nous !

Il se tourne vers moi, tout sourire.

Camille : Pas vrai, Mìryn ?

Moi : Comment ?

Je n’ai pas suivi. Je me suis arrêtée au Romantisme…

Madame Boulanger : Vous vous chargerez donc des costumes. C’est parfait.

Moi : Les costumes ?

Mais de quoi parlent-ils, bon sang ?

Camille, me tapotant l’épaule : T’inquiètes, on gère !

Moi : Ah bon ?

La prof est déjà passée à autre chose. Elle discute décors et rideaux, groupes et… Cours de théâtre ?

Moi : Camille, qu’est-ce qui vient de se passer ?

Camille : T’es un peu perchée, toi, non ?

Moi : Ouais, carrément ! Explique-moi, s’te plaît.

Camille : On va bosser toute l’année avec la troupe de théâtre sur une pièce. Nous, on s’occupe des décors et tout ça, et eux, ils jouent. Tu vois le genre ?

Moi : Mais attends, c’est un truc de dingue ! T’as dit qu’on s’occuperait des costumes ? ! ? C’est impossible !

Camille : Bien sûr que non. Rien n’est impossible quand il s’agit de mode. T’inquiètes, je gère.

Il désigne sa chemise bariolée, à moitié dissimulée sous une espèce d’écharpe poilue. Je décroche un sourire. Il est drôlement passionné quand même.

Moi : C’est quelle pièce, au fait ?

Camille : Hernani, de Victor Hugo.

Moi : Bah, la pièce a été écrite à la période Romantique, mais elle parle d’une autre époque.

J’attrape un crayon et sors un papier du fond de mon sac pour commencer à dessiner.

Moi : C’est le XVIe siècle. C’est plus un style opulent…

J’ajoute quelques traits sur la robe esquissée.

Moi : Y a des bijoux, beaucoup d’or. C’est l’époque des Conquistadors, tout ça. Les Espagnols se la pètent vachement. Attends…

Je complète avec des rubans aux poignets et des traits qui marquent la structure rigide sous les volants de la robe. Camille reste silencieux. J’ai dû dire une connerie.

Moi : Enfin, je crois… Qu’est-ce que t’en penses, toi ?

J’attire la feuille vers moi, prête à la faire disparaître, mais il la bloque sous sa paume.

Camille : Je savais qu’on allait assurer ! ÇA, ça me plaît.
Moi : Génial !

Camille : Et ça, qu’est-ce que c’est ? Oh, ton petit copain ?

Moi : Quoi ?

Il a retourné la feuille et découvert le portrait en pied de Tony, que j’ai entamé pendant le cours de français. Inspire, expire.

Moi : Oh, c’est rien. Un brouillon.

Camille : C’est ce que tu dessinais tout à l’heure ? Ta copine t’a grillée.

Moi : Attends, tu es dans ma classe ?

Camille : Bah oui. Alors toi, t’es vraiment à la masse !

Je croyais qu’il était dans une autre classe de Seconde et qu’on se retrouvait juste pour l’option. En tout cas, je ne suis pas assez à la masse pour ne pas craindre qu’il reconnaisse le sujet de ce dessin. Je le lui arrache des mains au moment où Madame Boulanger passe devant notre table. Elle s’empare de la feuille.

Madame Boulanger : Oui, c’est bien tout ça. Le style féminin correspond à l’époque de la pièce, c’est sûr. Pour ce qui est du garçon, il semble un peu trop moderne, post-romantique en tout cas.

Pull ajusté aux manches retroussées, jeans un peu large et chaussures de skate. C’est sûr, c’est plutôt moderne. Quelle méprise ! Par contre, la coupe de cheveux peut facilement rappeler celle d’un Don Juan du XVIe.

Madame Boulanger : Concentrez-vous davantage sur les étoffes. On ne connaît pas encore la distribution des rôles, vous représenterez les personnages plus tard, si ça peut vous aider. (S’adressant à toute la classe.) N’hésitez surtout pas à vous renseigner sur la pièce. Nous assisterons aux leçons de théâtre dès le prochain cours.

Elle s’éloigne.

Moi : Ce projet est dingue, non ?

Ça va nous prendre tout notre temps. Comment peut-on créer les costumes d’une pièce pareille ? Et avec quel matériel ?

Camille : C’est énorme.

Moi : Attends…

La pièce de théâtre, les élèves de cette option, Tony…

Camille : Ouah, tu es toute rouge ! À quoi tu penses ?

Moi : Camille, tu verras que je ne suis pas du genre à dire ce que je pense à tout va.

Camille : Ouais, tu es plutôt du genre à le dessiner. Pas vrai ?

Il brandit le portrait de Tony que Madame Boulanger lui a rendu. L’angoisse ! J’inspire un bon coup pour me retenir de le lui arracher des mains une nouvelle fois. Après tout, il est plutôt mauvais ce croquis. Aucune chance qu’il le reconnaisse. Moi, je n’avais même pas remarqué que Camille était dans ma classe – et il ne passe pas inaperçu ! –, pourquoi aurait-il remarqué Tony, lui ?

Camille, d’un ton assuré, avec un sourire en coin : C’est Tony.

Moi, couinant : Qui ça ?

Camille : Heureusement que t’as pas pris théâtre, toi. T’es nulle.

J’abandonne.

Camille : On mange ensemble ?

Quoi ? C’est tout ? Lucile m’aurait bombardée de questions et harcelée jusqu’à ce que je craque. Camille se contente de… De me proposer de déjeuner avec lui.

Moi : Ouais, super. Je dois retrouver Lucile, je te la présenterai.

Camille : Yes !

La cloche sonne. Camille me rend le dessin, qu’il a lissé et rangé dans une pochette transparente.

Nous quittons la salle en nous échangeant nos numéros de portables. Camille est tout excité de prendre en photo mon écusson de hibou pour le mettre dans son répertoire. Je me contente de l’appeler « Camille », sans avatar.

Nous suivons le couloir de théâtre et rattrapons bientôt Tony et son ami Cédric. Nous rejoignons le parc ensemble. Je dois me défaire de ma gêne ridicule. Si je suis dans cet état chaque fois que je vois Tony, il va penser que je suis débile. En plus, Camille ne fait aucune allusion. Il est fiable. Il n’y a pas de quoi être nerveuse.

1. Beau Gosse

2 : Le lundi, ce sera notre jour !

Devant le réfectoire, je fais un signe à Lucile, qui se fraye un chemin dans la foule jusqu’à nous.

Lucile : J’ai amené des copains !

Elle est accompagnée de Théo, Lilou et Megan, qui sont en cours d’italien avec elle. Tony présente Cédric à tout le monde. Ils étaient au collège ensemble. Je termine par introduire Camille, puis notre petite bande se retrouve dans la file d’attente pour aller manger.

Je suis stupéfaite de constater combien Lucile semble à l’aise. J’aurais dû m’en douter, après tout, mais quand même… La voir déambuler dans cet environnement inconnu comme si c’était sa propre maison, accrochée au bras de Tony à la moindre occasion : « Oh regarde, Tony, du pamplemousse ! Et si j’en prenais ? ». Je ne sais pas… Ça me met dans un drôle d’état.

Megan, à Tony, Cédric, Camille et moi : Vous faites quoi, en classe d’arts ?

Camille : On fait des dessins, des maquettes, ce genre de trucs. Et Tony et Cédric font du théâtre.

Megan, sceptique : Ah, d’accord. Et c’est bien ?

On dirait qu’elle se demande si elle a bien fait de poser la question.

Tony : C’est super ! Et puis, on a un projet commun. Ça va être génial.

Camille et Cédric, en chœur : Alors ça, c’est sûr.

Lucile, qui piochait allégrement des frites dans l’assiette de Théo, se tourne brusquement vers Tony.

Lucile : Qu’est-ce que c’est, ce projet ?

Tony répète ce que son prof de théâtre leur a appris sur la pièce et Cédric et Camille ajoutent quelques détails avec enthousiasme.

Lucile, boudeuse : La chance, vous allez bien vous amuser.

Théo, en reprenant les frites qu’elle lui a volées : Nous aussi !

Megan : Oui, tu disais que c’était cool, l’italien.

Lilou, ricanant : Et que le prof est canon.

C’est tout Lucile, ça.

Lucile : Ouais, bah c’est pas si fun que ça. J’aimerais mieux essayer quelque chose d’un peu plus… Original.

Camille, souriant : Original…

Il doit penser qu’elle voit les artistes comme des marginaux et qu’il y a une expérience de folie à vivre en intégrant leur groupe. Il a raison. C’est exactement ce qu’elle pense. Elle est du genre à vouloir tester plein de trucs, juste pour voir. Elle comptait prendre l’option arts plastiques avec moi, mais quand il a fallu rendre les formulaires, elle s’est dégonflée. Je n’ai pas été trop surprise. Elle avait déjà essayé de se mettre au dessin, pour qu’on puisse partager cette passion, mais elle n’a pas accroché. Elle a dit que c’était mon truc, qu’il m’appartenait. Mais je crois plutôt que c’est parce qu’elle était déçue de ne pas manifester un talent immédiat.

Lucile : Je vais demander à changer d’option.

Alors là, elle m’épate !

Moi : Ce serait génial !

Lucile, m’ignorant : Je vais essayer d’intégrer le groupe de théâtre.

J’ai dû mal entendre.

Camille, par-dessus les protestations de Théo, Lilou et Megan : C’est EX-TRA !

Cédric, à Lucile : Tu aimes le théâtre ?

Lucile : J’aime les nouvelles expériences.

Cédric : Pourquoi pas les arts plastiques, alors ?

Il m’ôte les mots de la bouche.

Lucile : Tu crois que je ne serai pas capable d’assurer en théâtre ?

Oh là là, cette question ! Et sur ce ton si condescendant ! Qu’est-ce qui lui arrive, à Lucile ?

Cédric : J’en sais rien. C’est juste que c’est pas aussi simple qu’on pourrait le penser. Nous, on en faisait déjà au collège, comme la plupart des membres de la troupe.

Lucile : Oui, eh bien, mieux vaut tard que jamais ! Je ne sais pas dessiner, alors le choix est vite fait. Et puis, j’adore lire des pièces.

Elle est plus du genre à lire des bandes dessinées. Sa blague sur Captain America n’en était pas une… Je ne l’ai jamais vue comme ça : capricieuse et caractérielle. J’essaie de capter son regard, mais elle s’obstine à m’éviter. Elle se tourne de nouveau vers Tony en croisant les bras sous sa poitrine, ainsi mise en avant.

Lucile : Je peux le faire, c’est sûr.

Tony : Lance-toi, si t’en as envie.

Lucile, s’agrippant de nouveau au bras de Tony : Exactement.

Moi, dans un murmure involontairement lugubre : J’espère que tu pourras changer d’option.

Après m’avoir lancé un regard noir, Lucile annonce qu’elle ira parler à Monsieur Leclair juste avant de reprendre les cours de l’après-midi. Le repas se poursuit. Tout le monde parle un peu de lui. Je reste laconique.

Nous finissons par retourner dans le parc. Camille sautille jusqu’à un banc. Je le suis de bon cœur.

Théo : On va en fumer une.

Lilou et Megan ont déjà sorti leur paquet de cigarettes.

Lucile, prête à les suivre : Tony, tu viens avec nous ?

Tony : Non, merci. À plus tard.

Il s’en détourne pour nous rejoindre, Camille et moi. Cédric l’accompagne.

Moi, haussant la voix pour que Lucile, qui s’en va déjà, m’entende : Tu ne vas pas voir Monsieur Leclair ?

Lucile : J’irai plus tard. Garde-moi une place en maths…

Moi : Bien sûr.

Lucile : … Tony.

Ah, ce n’est pas à moi qu’elle s’adresse.

Tony, aussi étonné que moi : Euh, OK.

Cédric, donnant une tape sur l’épaule de Tony : Elle t’a dans la peau, mec.

Tony : La ferme.

Moi : Cédric a raison. Elle a vraiment craqué sur Tony.

Cédric : La vache ! Je me disais bien aussi… Vous êtes pas super copines toutes les deux, pas vrai ? T’essayes même pas de la couvrir !

Moi : Quoi ?

J’essaie de rembobiner. La couvrir ? Pourquoi ? « Super copines », « elle t’a dans la peau »… Bon sang, ma pensée m’a échappé !

Moi : Non ! C’est pas ce que je voulais dire !

Cédric et Camille éclatent de rire.

Camille : Complètement perchée.

Cédric : C’est clair.

Moi : Oh non, c’est pas vrai…

Camille : Bah de toute façon, c’est pas un scoop.

Cédric : Vous êtes en froid toutes les deux ? C’est à cause de cette histoire d’option ?

Moi : Hummm…

Camille : Elle pourra pas en changer. Elle a fait mauvaise impression à Monsieur Leclair, ce matin.

Cédric : Ah bon ?

Pendant que Camille et Tony racontent notre mésaventure du cours de français, je me morfonds dans mon coin. Lucile a bel et bien flashé sur Tony. Je le savais depuis le début. Dès qu’elle l’a vu, elle l’a qualifié de BG. Ce n’est pas rien, ça. Est-ce qu’elle pense que moi aussi, je l’aime bien ? Ça expliquerait son comportement distant de ce midi.

Tony, me sortant de mes pensées : Qu’est-ce qui va pas, Mìryn ?

Moi : Rien.

Camille : Elle n’est pas très bavarde, mais elle peut avoir l’air intense.

Cédric, rieur : Balance.

Moi : Oh, c’est cette histoire d’option, là.

Tony : Tu voudrais que Lucile aille en arts plastiques avec toi ?

Cédric, surpris : Moi, j’aurais plutôt dit qu’elle veut que Lucile reste en italien.

Tous les trois me regardent en attendant que je donne la bonne réponse. Qu’est-ce que je veux, au fond ? Ne pas avoir craqué sur le même garçon que mon amie. Ne pas être en froid avec elle.

Moi : Vous n’y êtes pas. J’aimerais juste comprendre pourquoi elle est en pétard contre moi.

Tony : Vous vous connaissez depuis longtemps ?

Moi : Depuis la maternelle.

Tony et Cédric : Ouah !

Moi : Ouais, on a toujours été copines. On allait même en colonie ensemble, pendant les vacances. C’est pour ça, c’est bizarre. Elle est jamais fâchée comme ça.

Cédric, ricanant de plus belle : Elle est fâchée parce qu’elle en pince pour Tony.

Tony, plaintif : Pourquoi tu remets ça sur le tapis ?

Exactement ! Et puis, qu’est-ce que ça a à voir avec moi ?

Cédric : C’est trop marrant de la voir sortir les dents devant toutes les filles qui te tournent autour, mec.

Moi : Mais moi, je ne lui tourne pas autour !

Camille, par-dessus les rires assourdissants de Cédric : Il voulait dire « les filles qui traînent avec lui ». Toi, Lilou, Megan et sans doute toutes les filles du cours de théâtre qu’elle aimerait avoir à l’œil. Pas vrai, Tony ?

Tony, distant : Qu’est-ce que j’en sais ?

Moi : On verra bien ce que dira Monsieur Leclair.

Je lance un regard sévère, mais discret, à Camille. « Quoi ? » lis-je sur ses lèvres. Je secoue la tête. La cloche retentit en même temps qu’une contracture désagréable dans mon estomac.

Cédric, bondissant sur ses pieds : On se verra plus tard. J’ai histoire-géo. Hey, j’adore te taquiner Mìryn, t’es trop marrante.

Moi : Euh, merci.

Cédric : À plus, les mecs.

Camille et Tony : Salut.

Nous nous dirigeons vers le bâtiment des Sciences. Tony demande à Camille de s’asseoir avec lui. Il ne compte donc pas garder de place pour Lucile. Cette perspective m’enchante jusqu’à ce qu’elle arrive, ravale sa déception, et se dirige vers la chaise vide à côté de moi.

Lucile, déballant ses affaires : Pourquoi tu fais cette tête ?

Il y a toujours du bruit dans la salle, le prof ne fait pas encore attention à nous.

Moi : Quelle tête ?

Lucile : Celle que tu fais quand tu es inquiète.

Elle paraît encore bougonne, mais elle veut discuter. C’est bon signe.

Moi : Je me demandais seulement si tu avais pu voir Monsieur Leclair.

Lucile : Pas encore.

Moi : Ah.

Le prof de maths a relevé la tête. Il attend que les derniers arrivés s’asseyent. Lucile ouvre son manuel et pose les mains dessus, menton relevé, prête à écouter le cours. Ça va être plus compliqué que ce que j’espérais… Pourtant, elle finit par se pencher vers moi et murmure, le plus discrètement du monde – ce qui ne lui ressemble pas du tout :

Lucile : Tu as flashé sur Tony ?

C’est bien ce que je pensais. Je ne veux pas qu’on se dispute pour un garçon. Et puis, si elle réagit aussi intensément, c’est qu’il doit vraiment lui plaire.

Moi : Non.

Lucile, furieuse : Alors pourquoi tu m’as pas dit que vous serez ensemble sur cette pièce débile ?

Moi : J’en ai pas eu l’occasion !

Pour nos voisins de table, nos sifflements doivent paraître un peu inquiétants. Il faut que cette conversation se termine.

Moi : Et toi, tu l’aimes bien ?

Lucile : Oui !

Moi : OK, alors fonce.

Je lui souris en espérant qu’elle se contente de ça. Elle semble un peu plus calme et, après un instant de réflexion, me sourit à son tour. On dirait que les choses sont arrangées.

Lucile, après quelques minutes d’équations différentielles : Il t’a dit quelque chose sur moi ?

Moi : Euh, on n’a pas vraiment parlé, tu sais. On n’était pas dans le même cours, ce matin.

Lucile : Oui, mais après la cantine ?

Effectivement, à ce moment-là on a parlé d’elle. Mais Tony ne m’a rien dit de particulier. Je lui fais « non » de la tête. Elle est déçue.

Les deux longues heures d’algèbre se terminent par une liste de devoirs. Avant de ranger mon agenda, je vérifie mon emploi du temps : allemand, salle 202, bâtiment L. Lucile a anglais, trois salles plus loin. Nous nous y rendons ensemble et devant la porte de la salle d’allemand, elle me donne un coup de coude. Tony est déjà installé.

Lucile : J’arrive pas à croire que vous êtes dans le même cours.

Comme si j’y étais pour quelque chose. Elle reste plantée devant la porte, si bien que je n’ose pas entrer.

Camille : Aller, on y va !

Camille, qui passait par là, l’attrape par le bras et la traîne derrière lui. Apparemment, il va en cours d’anglais, lui aussi. Je les regarde disparaître dans leur salle avant d’entrer dans la mienne. Tony m’invite à le rejoindre.

Tony : Alors, ça va mieux avec Lucile ?

Moi : Super.

Tony : C’était quoi le problème, finalement ?

Moi : Euh…

Toi… Je ne peux pas lui dire ça. J’ai déjà bien assez gaffé sur ce sujet. Bon sang, il est tellement mignon quand il me dévisage comme ça. On dirait que ce qui va sortir de ma bouche est la chose la plus importante au monde. Je vais avoir du mal à me ressaisir.

Moi : Elle croyait que je ne voulais pas lui dire, pour le projet commun en arts.

Donner une semi-vérité ; c’est la meilleure chose à faire.

Tony : Ah bon ? Bizarre. Pourquoi t’aurais pas voulu ?

Moi : Je sais pas.

Tony : Et elle peut changer d’option, alors ?

Moi : Elle…

Le prof d’allemand : Sprechen Sie Deutsh, Bitte.

Nous tournons tous les deux la tête, ébahis. Le professeur s’est avancé jusqu’à notre table et il nous contemple, le front et les pommettes plissés par son sourire… Bienveillant ?

Moi, maladroitement : Entschuldigung.

Le professeur balaie mes excuses de la main, avant de retourner au tableau. Je suis estomaquée. On discute de tout, sauf du cours ? Pas grave, le temps qu’on le fait en allemand ! Je tourne la tête vers Tony qui hausse les épaules, tout aussi surpris. Nous échangeons finalement un sourire et je me sens plus détendue.

Le cours est assez dynamique et ludique. Finalement, la consigne du jour se résume bel et bien à « Parlez en allemand ». Nous en profitons donc, avec Tony, pour discuter de tout et de rien. Notre vocabulaire restant limité à nos connaissances dans la langue, nous survolons quelque peu les sujets et finissons souvent nos phrases sur un fou rire. Le professeur, Herr Bernard, vient nous corriger ou nous donner les tournures appropriées de temps en temps.

Moi : Euh, qu’est-ce que tu fais ?

Tony, me regardant d’un air innocent : T’en veux ?

Il me tend un morceau du mini Babybel qu’il vient de croquer.

Moi : Merci. D’où sort ce fromage ?

Tony : De la cantine.

Herr Bernard, chantonnant en passant près de nous : Deutsch, Bitte.

Tony, hésitant : Der Küche ?

Moi : On dit « Aus der Küche », je crois.

Et nous nous remettons à rire. J’avale ma part de fromage, tandis que Tony roule la coquille rouge en une petite boule qu’il dépose au coin de la table.

Tony : Alors, « Mìryn » ça vient d’où, comme prénom ?

La question à laquelle je ne peux échapper. Merci papa, merci maman. Mais bon, j’ai l’habitude.

Moi : Mes parents sont des grands fans du Seigneur des Anneaux.

Tony me dévisage d’un air étonné.

Moi : Tu sais, ce bouquin de fantasy avec des elfes, des nains et tout ça. Il y a eu des films aussi.

Tony : Oui, je connais. C’est quoi le rapport ?

Moi : C’est censé sonner comme de l’elfique !

Herr Bernard : Sprechen Sie Deutsch !

Tony, faisant semblant de prendre quelques notes : Ça, on aura bien du mal à le traduire.

Ses épaules tremblantes trahissent ses ricanements.

Moi : Ich habe nicht diesem Vornamen gefragt.

Herr Bernard : Sehr gut !

Si je n’avais pas vu qu’il arrivait près de nous, Herr Bernard m’aurait fait sursauter. Faisant rouler la boule de cire rouge sur la table, Tony attend que le professeur soit reparti de l’autre côté de la salle.

Tony : Je ne me moquais pas, tu sais. C’est cool comme prénom.

Moi : Mais c’est tout naturel d’en rire un peu. Ça devrait être interdit de s’inspirer de ses œuvres préférées pour choisir le prénom de ses enfants !

Tony, hésitant : Je croyais que tu étais fâchée. Tu avais l’air si sérieuse quand tu m’as répondu en allemand que tu ne l’avais pas choisi, ce prénom…

Moi : Le prof était juste derrière moi !

Tony, soulagé : Bien joué ! Nan mais, sans rire… Le Seigneur des Anneaux ?

Moi : Ouais.

Tony : Au moins, ils ne t’ont pas appelée Arwen.

Il rigole et j’essaie de garder un air naturel. Un échec.

Tony, choqué : Quoi, c’est ton deuxième prénom ?

Moi : Ma sœur s’appelle Arwen.

Tony : Non ! ?

Je confirme d’un hochement de tête.

Tony : Oh. Désolé.

Je ne peux m’empêcher d’éclater de rire devant sa mine contrite. Il se reprend vite et me prie de me faire plus discrète. Nous finissons par ricaner tous les deux en essayant de nous cacher derrière nos bras repliés. Le cours se termine sur une interro spéciale « verbes forts ». À cause de notre indiscipline, à Tony et moi ? Peut-être pas. Nous apprenons finalement que nous serons évalués là-dessus chaque semaine.

Tony aime faire parler les autres ; il parvient facilement à ses fins avec moi. Il a vu des croquis sur mon agenda et m’apprend qu’il dessine également. Nos camarades du cours d’anglais finissent par nous rejoindre dans la cour. Il me suffit d’apercevoir Lucile pour me sentir coupable. Est-ce que j’avais le droit de passer un si bon moment avec Tony ?

Lucile s’assoit de l’autre côté de Tony et se lance dans une description détaillée du cours d’anglais. Tony est attentif, il l’invite à poursuivre. Il s’intéresse un peu à tout. Ça ne devrait pas m’atteindre, mais je me sens toute bizarre. Sur la sonnerie, Camille me souhaite bonne chance avant de disparaître avec Théo, Megan et Lilou. Lucile a du mal à se détacher de Tony.

Lucile : C’est fou que vous ayez une heure de libre, tous les deux. Dès le premier jour ! C’est vraiment injuste. Vous allez faire quoi ?

Lever les yeux vers Tony me semble extrêmement difficile. Est-ce qu’il aimerait qu’on passe cette heure ensemble ? Je n’en sais rien.

Tony, hésitant : Je sais pas. Mìryn, tu veux faire un truc ?

Lucile, récupérant son sac sur le banc, à la deuxième sonnerie : Tu m’as rabâché les oreilles tout le weekend avec cette histoire de librairie. T’as qu’à en profiter pour y aller.

Moi : Ah oui, tiens. Faut que je vérifie où c’est.

Tony : Je connais le chemin. On y va ensemble ?

Lucile grimace. De toute évidence, elle espérait que les librairies, ce n’était pas son truc.

Moi : Euh…

Lucile : Bon, bah moi, je vais en espagnol.

Tony : Oui, bon courage !

Nous la regardons s’éloigner d’un pas traînant.

Tony : Si on se dépêche, on sera revenu à temps pour le cours suivant. Tu veux déposer tes affaires, avant de partir ?

Moi : Les déposer ? Où ça ?

Tony : T’as pas de casier ?

Moi : Quoi, il y a des casiers ? ! Comme dans les séries américaines ?

Après s’être moqué un peu, Tony m’explique qu’il partage le sien avec son grand frère, qui est en Terminale. Il me conduit jusqu’à une vaste salle vitrée, nichée sous de grands arbres. Il y a des plantes en pots, des tables, des banquettes molletonnées, ainsi que deux rangées de casiers métalliques. Tony en déverrouille un et fait de la place dedans, sans ménagement pour les livres qui s’y trouvent. Je récupère mon porte-monnaie et mon téléphone avant de déposer mon sac. Tony met le sien par-dessus et claque la porte.

Tony : On y va ?

Moi : Oui.

Nous traversons la cour du lycée pour rejoindre l’avenue, de l’autre côté des grilles.

Tony : Alors, tu veux acheter quoi, à la librairie ?

Moi : C’est la papeterie qui m’intéresse, en fait.

Tony : Ah.

Il s’arrête un instant, dansant d’un pied sur l’autre, avant de placer sa main sous mon coude pour me faire bifurquer vers la droite.

Tony : Dans ce cas, c’est par là !

Moi : Oh, merci.

Il me faut quelques instants pour me remettre de mes émotions et réaliser qu’il a renouvelé sa question.

Moi : J’ai besoin d’une pochette épaisse pour ranger mes dessins. Et puis quelques crayons, des trucs comme ça.

Tony : Ouah, je vais voir les coulisses d’une artiste ! Quelle manie elle a, quels sont ses outils préférés…

Moi : Hey, tu dessines, toi aussi ! Tu sais ce que c’est, non ?

Tony : Ouais. Il faut que tu me montres tes dessins.

Moi, surprise : Euh, OK. Toi aussi.

Tony : Ça marche.

Vraiment ? Rien que d’y penser, ça me donne des boutons. C’est plutôt intime, les dessins. Changeons de sujet.

Moi : Pourquoi tu as choisi l’option théâtre ? Les arts plastiques ne te tentaient pas ?

Tony : Je dessine pour le plaisir. J’ai pas trop envie d’apprendre l’histoire de l’art et tous ces trucs.

Moi : Ah oui, je te comprends.

Tony : C’est là.

Tony passe devant moi, une cloche tintant gaiement sur son passage. Il me guide jusqu’à l’étage où foisonnent les accessoires de dessin, de peinture et autres joyeusetés.

Moi : Et pour le théâtre ?

Tony : J’ai commencé dans un club, quand j’étais au collège. On faisait une représentation à Noël, et une autre avant les vacances d’été. C’était cool. J’ai eu envie de continuer.

Moi : C’est difficile ?

L’exercice me paraît insurmontable.

Tony : De jouer devant des gens ?

Moi : Oui.

Tony : Bah, pour moi, ça va. J’avais un peu peur au début, puis on m’a dit que c’est comme tester les nouveaux parfums d’une glace. D’abord, on hésite, mais on finit par trouver celui qu’on préfère et les craintes disparaissent. J’ai essayé de le voir comme ça et ça a marché.

Moi : Ah oui, j’imaginais ça bien plus difficile que de goûter des glaces.

Tony : Ah ah. Tu vois ce que je veux dire ? Bon, il y a toujours un peu de stress.

Moi : Est-ce que ce n’est pas un peu… Comment dire ? Bizarre de se mettre dans la peau d’autres personnes ?

Tony : Je sais pas, mais j’aime ça ! Il faut faire preuve d’empathie, savoir s’ajuster. Puis, c’est comme la vraie vie, on est tout le temps en train d’adapter nos comportements en fonction des gens avec qui on est. Non ?

Moi : Ah bon ?

Tony : Je crois bien.

Moi : Ah.

Ce silence qui s’installe ne me plaît pas trop. Qu’est-ce que j’ai dit ? Et lui, qu’est-ce qu’il a dit ? Qu’il n’est jamais vraiment lui-même ? Je ne sais pas si je peux lui poser ouvertement la question. Quelle prise de tête !

Tony : On devrait se dépêcher, sinon on va arriver en retard.

Moi : Ah oui !

Je me concentre sur les étals de crayons gras et de plumes. Il me faut une dizaine de minutes pour me décider, sous le regard curieux de Tony. Je finis aussi par dénicher une pochette.

Tony, pendant qu’on fait la queue au comptoir : En fait, quand tu dessines, tu libères ce qui est en toi.

Moi : Oui, c’est ça.

Tony : Donc, quelque part, tu ne laisses pas ta personnalité s’exprimer pleinement auprès des autres. Pas vrai ?

Moi : Oui, j’imagine.

Tony : Alors, tu comprends.

Moi : Je crois.

Nous regagnons la rue et hâtons le pas pour rejoindre le lycée. Nous nous mettons même à courir quand nous entendons la cloche au coin de la rue. Tony se précipite jusqu’au casier pour récupérer nos sacs pendant que je tiens la porte qui nous sépare du couloir. Hilares et essoufflés, nous rejoignons Camille qui nous fait de grands signes.

Camille : On dirait que vous vous êtes bien amusés.

Tony lui donne une tape sur l’épaule avant de le dépasser pour entrer dans la classe.

Moi : Oh, mon sac !

Tony est assis près de la porte, souriant et yeux brillants. Il a posé mon sac sur la table, à côté de lui, et tapote la chaise pour que je m’y installe. Ce que je fais en inspirant, déterminée à ne pas croiser le regard de Lucile que je sens brûler dans mon dos.

Tony : Le lundi, ce sera notre jour !

Je crois qu’il s’est amusé, lui aussi, en cours d’allemand. Et l’heure que nous venons de passer ensemble a dû lui sembler tout aussi agréable que pour moi. Je ne peux m’empêcher de sourire bêtement et même d’éprouver un certain attachement envers la boulette rouge qui glisse de sa trousse et atterrit sur mes genoux.

3 : Dégage ou crève

Lucile, jetant son sac contre la vitre du bus : En fait, à quoi tu joues ?

Elle se glisse entre les sièges pour s’asseoir contre le carreau. Je prends place à côté d’elle. Il est 18 h, notre première journée vient de s’achever et ma meilleure amie me déteste.

Moi : Qu’est-ce que tu veux dire ?

Lucile : Ne joue pas l’innocente.

C’est vrai, je sais exactement ce qu’elle me reproche.

Lucile, dans un semi-cri : Tony !

Elle jette un coup d’œil autour d’elle, mais ne remarque pas le regard du chauffeur dans son rétroviseur.

Moi : Écoute, on s’entend bien. C’est tout.

Lucile : Mais tu sais qu’il me plaît.

Moi : Oui ! Mais on va être amenés à traîner ensemble, lui et moi, on est dans la même classe et on suit les mêmes options.

Ces mots la font grimacer.

Moi : Je suis désolée que ça te chagrine, mais je n’y peux rien. C’est comme ça. D’ailleurs, je le trouve marrant et sympa. Je ne vais pas faire comme s’il n’existait pas, juste parce que tu as flashé sur lui. Ce serait débile.

Lucile : Arrête un peu. Il t’aime bien, ça se voit ! Dès ce matin, je l’ai remarqué. Il t’a parlé à l’oreille ! Et il s’est précipité pour t’accompagner en ville.

Moi : Euh… C’est toi qui as parlé de la librairie.

Lucile, n’écoutant pas : Vous étiez ensemble pour aller à la cantine !

Moi : Parce qu’on s’est croisés dans le couloir ! Franchement, Lucile…

Lucile : Tu as dessiné son portrait !

Ah. Elle a donc bien vu mon « gribouillis » avant que je ne le dissimule.

Moi : Oui, c’est vrai. Tu l’as dit toi-même, c’est un beau gosse. Il m’a inspiré, voilà. Il y avait quelque chose dans son attitude que j’ai essayé de reproduire dans le dessin. C’était plutôt raté. En tout cas, ça ne veut rien dire. OK ?

Elle se tourne vers la vitre en faisant la moue.

Moi : Je te le répète, on s’entend bien. C’est tout.

J’ai imaginé cette conversation pendant la dernière heure de cours. Par contre, je n’avais pas pensé que Lucile aurait pu me parler du dessin ou affirmer, avec une telle conviction, que je plais à Tony. C’est vrai qu’il semble m’apprécier. Et moi aussi, je l’aime bien. Mais ça ne veut rien dire. On forme une belle bande, tous ensembles.

Moi : C’est pareil avec Camille, tu sais. On a la chance d’être tombées sur des gens géniaux.

Lucile : Alors tu n’as pas envie de sortir avec Tony ?

Moi : Mais non !

Notre escapade de l’après-midi était trop cool. J’adore discuter avec lui. Mais le choc de la première approche est passé. Je crois. Il est craquant, certes, mais au bout d’un moment j’ai arrêté de suffoquer en croisant son regard ou en apercevant un morceau de sa peau.

Lucile : Ça te fait rire ?

Moi : Non. C’est juste que j’étais en train de penser que oui, il est canon et que c’est sûr, il m’a fait de l’effet au début. Mais c’est tout.

Lucile : C’est tout ?

Moi : Oui, Lucile.

Lucile : Il a dit que le lundi, c’est votre jour.

Décidément, elle dresse l’inventaire.

Moi : Oui, parce qu’on a presque toutes nos options ce jour-là. Il m’a semblé être du genre à s’intéresser à tout le monde. Il va peut-être s’asseoir à côté de toi demain.

Lucile : J’espère. (Avec un air coupable.) Désolée, j’suis nulle. J’aurais pas dû t’agresser comme ça. BFF1 ?

Moi : Évidemment !

Nous échangeons un sourire et elle se lance dans l’exposé des moindres faits et gestes de Tony durant la journée. Je n’ai pas le cœur de lui signifier qu’elle a été tout, sauf discrète, et que les garçons ont déjà remarqué son attirance pour lui.

Moi : Au fait, tu fumes, maintenant ?

Lucile : Ah oui. Théo et les filles fument. C’est l’occasion de s’y mettre.

Moi : De s’y mettre ? Mais pourquoi faire ?

Lucile : Comme ça.

Alors là, ça me dépasse.

Moi : Quand vas-tu parler à Monsieur Leclair pour changer d’option ?

Lucile : Demain.

Moi : Tu es décidée alors ?

Lucile, gloussant : Absolument. J’ai une excellente raison d’essayer le théâtre.


Je suis vannée ! J’ai déjà passé une heure dans le canapé, livre en main, sans en lire une ligne.

Maman : Oh hé ! Le repas est prêt.

Papa, déposant sa revue quand j’entre dans la cuisine : Alors ma princesse, cette journée ?

Je me lance dans un récit concis. Je ne sais pas pourquoi, au dernier moment, je renonce à leur parler de Tony.

Moi, concluant : Ouais, y a plein de gens cools dans la classe. Ça va être super. Au fait, où est Arwen ?

Maman, levant les yeux au ciel : Elle va me rendre folle.

Papa, souriant : Son premier jour s’est bien passé ?

Maman, l’air mécontent : Si tu le découvres, fais-le-moi savoir ! Elle ne m’a pas adressé un mot depuis qu’elle est rentrée.

Papa : Je vais la chercher.

Papa se lève et traverse la cuisine pour aller la trouver. Maman et moi poursuivons le repas en regardant une série comique à la télé. Ni papa, ni Arwen ne nous rejoignent.


Mes affaires de cours sont éparpillées sur mon lit et, le nez plongé dans mon emploi du temps, je prépare les manuels et cahiers pour demain. Mon sac va exploser ! Ce doit être bien pratique de pouvoir laisser tout ça dans un casier. Tony est un sacré veinard. Tiens, je n’ai pas parlé de ça à Lucile. Elle ne m’a même pas interrogée sur notre sortie en ville. Elle enrageait trop de ne pas en être.

Alors que je m’apprête à reprendre la pièce de Victor Hugo, mon téléphone se met à vibrer.

Salut, demain je t’apporte des croquis. J’ai hâte de voir les tiens. À +

Des croquis ? Est-ce que ce serait… Tony ? Le temps que je me remette de mes émotions contrastées, un nouveau message apparaît.

Au fait, c’est Tony. Bye

Dans la foulée, un autre message me fait sursauter. C’est Camille.

Tony m’a demandé ton numéro ! ! ! Tu me raconteras tout demain 😉 Bisous

Tony a demandé mon numéro à Camille ! Bon, je dois me calmer. C’est quelque chose de très courant, quand on se fait de nouveaux amis, d’échanger ses coordonnées. Non ?

Le plus important, c’est que Tony veut qu’on se montre nos dessins demain ! C’est bien trop tôt. Je croyais que c’était des paroles en l’air. Je ne suis pas certaine d’être prête à partager ça avec lui. Je ne sais pas lesquels dévoiler…

Papa : Coucou ma luciole.

Je lâche le téléphone en poussant un cri.

Papa : Oh, excuse-moi je ne voulais pas te faire peur. Ça va ?

Moi : Oui papa, désolée. Je ne t’avais pas entendu frapper.

Papa : Hum. J’étais venu te dire bonne nuit. Et il est temps d’éteindre ton téléphone.

Moi : Ouep ! Juste une seconde.

J’envoie une réponse rapide à mes deux amis. À Camille :

C’est ça… Bonne nuit

À Tony :

OK, cool ! Tschüss 🙂

Court, naturel. Je m’efforce de ne pas y réfléchir plus longtemps et j’éteins l’appareil.

Moi : Bonne nuit papa.

Papa : Ma biscotte…

Il s’avance dans la chambre et s’assoit au bout de mon lit.

Moi, lissant le pli du drap sur la couverture : Qu’est-ce qu’il y a ?

Papa : J’aimerais que tu parles à ta sœur.

Moi : Euh…

Papa : Écoute, je sais que vous vous chamaillez beaucoup et qu’elle peut se montrer assez dure avec toi. Je sais aussi que tu as un grand cœur et qu’au fond, tu ne lui en veux pas.

Je ne commenterai pas. S’il le sait, alors…

Moi : Pourquoi veux-tu que je lui parle ?

Papa : Elle ne va pas bien.

Moi : Qu’est-ce qu’elle a ?

Papa : Si je le savais. J’ai l’impression que ce n’est pas à son père ou à sa mère qu’elle a besoin de se confier.

Moi : Elle peut venir me voir quand elle veut. J’ai pas mis de pancarte « Dégage ou crève » sur ma porte, moi.

Papa : Certes. Je crois que c’est pour ça qu’elle n’ose pas venir te trouver.

Moi : Papa, que veux-tu que je fasse ? Elle va me claquer la porte au nez.

Papa : Qui sait ?

Moi : Qu’est-ce qui te fait dire qu’elle ne va pas bien ?

Papa : Eh bien d’abord, elle n’a pas raconté sa vie à ta mère sur le chemin de l’école. Ensuite, elle n’est pas venue dîner. Elle m’a laissé entrer dans sa chambre et bavasser sans me jeter dehors. Et pour finir, elle a treize ans. Il me semble que ce sont des signes plutôt évocateurs.

Moi : En effet.

Papa : Tu es passée par là, tu sais ce que c’est.

Moi : Bon, d’accord. Je crois que j’ai une idée.

Papa : Laquelle ?

Moi : Papa ! C’est une histoire d’adolescentes, OK ? Tu es venue me demander mon aide, maintenant, laisse-moi gérer ça. Mais ne me demande pas de te révéler nos secrets, non plus.

Il se lève en se frappant les cuisses.

Papa : Très bien. C’est toi qui t’en occupes.

Je repousse la couverture et tâtonne du bout des pieds pour trouver mes chaussons.

Papa : Tu y vas maintenant ?

Moi : Évidemment ! Je ne vais pas attendre la semaine prochaine.

Papa : Ah bon. Très bien.

Laissant mon père pantois dans la chambre, je vais jusqu’à la cuisine et farfouille dans les placards. Après avoir trouvé ce que je cherche, je reviens sur mes pas. J’hésite un instant devant la pancarte qui, je le sais, m’est personnellement destinée. Mais je me décide tout de même à frapper. Trois coups, comme papa. Un leurre.

Arwen : Entrez.

J’entrouvre à peine et me faufile rapidement dans la chambre, coinçant presque les oreilles de mes chaussons en refermant.

Arwen, se levant brusquement de son fauteuil, les poings sur les hanches : Quoi ? !

Moi : Ça roule ?

Elle est plutôt grande pour son âge. Nous nous ressemblons beaucoup, mêmes yeux marrons que ceux de notre père, même chevelure épaisse et sombre que celle de notre mère, même silhouette allongée et plate que celle… D’aucun des deux, en fait. Pourtant, Arwen n’admettra jamais qu’elle risque de terminer salsifis, comme moi.

Arwen : Qu’est-ce que ça peut te faire…

Ce n’est pas une question. Arwen s’installe dans son fauteuil, à côté du bureau, et attrape son casque. Je note qu’elle ne me met pas dehors, même si elle montre qu’elle n’est pas disposée à discuter.

J’avance laborieusement dans un désordre de livres, de vêtements et de peluches pour m’asseoir au bout du lit, qui n’est encombré que de quelques chemises.

Moi : T’allais écouter quoi ?

Arwen : Qui ça intéresse, hein ?

Moi : Bah moi.

Arwen, faisant des moulinets avec son casque entre nous deux : Ça va. OK ? Tu peux aller dire aux parents que tu as fait ton job.

Moi, sortant le sachet de petits beurres au chocolat que j’ai chipé dans la cuisine : Tant mieux si ça va. T’en veux ?

Elle me regarde croquer dans le premier biscuit.

Arwen, tendant la main : Ouais, donne.

Gagné ! Nous grignotons en silence pendant un instant. Mes yeux se posent un peu partout dans la chambre, qui a bien changé depuis la dernière fois où j’ai pu y mettre les pieds. Finis les peluches de licornes et les pos

Akemi no Sekai
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