Megumi - Les Monts enchantés, roman

Publié le 13/06/2024 dans Mes écrits.

Megumi - Les Monts enchantés est un roman de low fantasy que j’ai commencé à écrire en 2010 et sur lequel je suis de nombreuses fois revenue avant de le terminer en 2015. Il existe en deux variantes, l’une avec une héroïne adulte, pour laquelle j’ai écris une suite, Megumi - Le ponson magique, et une autre avec une héroïne enfant. Voici le premier.

couverture du livre

Megumi est une jeune femme de 19 ans qui vit une existence ordinaire jusqu’au jour où un être fantastique apparaît devant elle. Il lui apprend qu’elle possède un don particulier. Sera-t-elle capable de le maîtriser pour sauver ses amis ?

Environ 7 heures de lecture.

Megumi - Les Monts Enchantés

1 : Les dessins

Le soleil disparaissait déjà derrière les montagnes enneigées lorsque Megumi tira vers elle le dernier carton d’objets à trier. Elle avait passé toute cette journée d’hiver assise sur le sol de sa chambre à ranger et à emballer les affaires qu’elle allait emporter dans son futur appartement.

L’éclairage diminuait au fur et à mesure que les ombres gigantesques des monts extérieurs se dessinaient de l’autre côté de la fenêtre. Megumi se leva et se dirigea vers la porte. Elle appuya sur l’interrupteur situé sur le mur d’à côté et revint vers le centre de la pièce. Elle était grande et sa taille mince et élancée rendait ses mouvements gracieux et fluides, bien qu’elle fût assez maladroite pour se cogner les orteils contre le pied de bois du lit. Elle sautilla en grimaçant de douleur, ses longs cheveux roux virevoltant autour de son visage rosé. Ils se déposèrent sur son dos avec légèreté lorsqu’elle fit demi-tour quelques secondes plus tard. Les yeux emplis de larmes, elle revint vers les boîtes éparpillées sur le sol et s’empara d’une grosse bobine de bande autocollante sur le coin du matelas.

Elle allait se rasseoir par terre pour fermer ses cartons quand un bruit assourdissant retentit. Elle sursauta et lâcha le ruban adhésif qui roula jusqu’à l’armoire, la percutant de plein fouet, avant de tourner sur lui-même et de tomber à plat. Le son qu’elle avait entendu provenait de ce placard.

Megumi avança dans cette direction, tendit les deux mains vers les poignées des portes et les ouvrit à la volée. Une caissette bleue grossièrement décorée de fleurs tracées au feutre rouge rebondit sur l’étagère la plus haute puis dégringola sur le sol. Le couvercle lâcha sous le choc, renversant des dizaines de feuilles de papier qui glissèrent un peu partout.

Megumi reconnut la boîte de dessins qu’elle utilisait lorsqu’elle était enfant. Il était étrange qu’elle se trouve ici puisque la jeune femme l’avait rangée au grenier quelques années plus tôt. La trappe pour y accéder, située en haut de la penderie, était béante. Megumi pensa que le poids d’un animal avait dû la faire céder. Elle écoutait souvent les rongeurs gratter dans le plafond le soir. Il lui était même déjà arrivé d’imaginer qu’ils déplaçaient des objets à cause du vacarme qu’elle les entendait faire là-haut. L’un d’eux avait peut-être poussé la boîte par l’ouverture.

Il s’agissait d’une bonne coïncidence, car la jeune femme avait complètement oublié que les griffonnements de son enfance se trouvaient ici. Elle était ravie de pouvoir les regarder de nouveau avant de s’en séparer. L’appartement dans lequel elle allait vivre à Sapporo était trop petit pour qu’elle y emporte toutes ses affaires. Elle devait en abandonner une partie dans la maison de ses parents. Ses dessins retourneraient au grenier avec le reste des objets dont elle n’aurait pas besoin durant ses études.

Elle s’accroupit pour réunir les feuilles jaunies par le temps qui s’étaient éparpillées sur le plancher et les rangea dans leur contenant. Elle le glissa sous son bras et revint s’installer sur le coussin déformé sur lequel elle n’avait cessé de bouger toute la journée, changeant sans arrêt son appui pour trouver une position confortable. Elle mit la boîte bleue sur le dernier carton qu’elle venait de préparer et s’empara du dessin sur le haut du tas.

Il représentait une petite maison située en bord de mer. Des mouettes tracées à la manière des enfants volaient autour d’un bateau attaché à un ponton. Megumi sourit. Elle n’était pas très douée à l’époque. La date inscrite au dos de la feuille lui indiqua qu’elle l’avait réalisé à l’âge de six ans. Elle ne s’étonna plus de voir que les oiseaux s’apparentaient à la lettre « V ».

Amusée par sa découverte, la jeune femme prit un second croquis. La page sur laquelle il était représenté était plus grande que les autres. Elle avait été pliée en quatre pour pouvoir être rangée dans la boîte rectangulaire. Ce crayonné apparaissait très sombre et beaucoup plus réaliste que le précédent. Surprise par ce style très différent, Megumi retourna la feuille pour vérifier qu’il n’y avait rien de plus. Une date figurait au dos du document. « 15 juin 1999 », elle était âgée de sept ans. Il semblait incroyable qu’une seule année ait séparé la création de ces deux images. Celle-ci était tracée au fusain, ce qui paraissait assez inhabituel pour une enfant aussi jeune. Le dessin des mouettes quant à lui, était coloré de manière éclatante avec des craies grasses et des feutres. Megumi commença à se demander si ce croquis très obscur était bien l’un des siens.

Elle approcha la feuille de papier de son visage pour mieux percevoir les détails. Les traits noirs et épais se reflétèrent dans ses grands yeux absinthes, fixés sur l’image. Une armée prête à combattre semblait se dresser sous son nez. Des dizaines de soldats étaient alignés derrière un homme chevauchant un gros animal. Megumi n’avait jamais rien vu de tel, elle ne se rappelait pas avoir imaginé ou même dessiné cela un jour.

Les personnages portaient chacun un casque, ainsi qu’une dague, une épée ou un arc. Ils avaient pourtant l’air fragiles. Leurs petits corps fins et leurs longs bras frêles soutenaient difficilement les armes qu’ils brandissaient au-dessus de leurs têtes à deux mains. Tout était vraiment minuscule et Megumi ne pouvait être sûre de son interprétation, mais elle avait l’impression qu’une partie d’entre eux était des grenouilles plus grosses que les amphibiens qu’elle connaissait. L’autre groupe paraissait constitué d’oursons ou de panda nains.

Le cavalier, qui contrairement à ses acolytes ressemblait à un humain, était magnifique. Il portait également une épée, voulant défendre de son corps chacun des combattants présents à ses côtés. Ses cheveux emmêlés lui tombaient jusqu’aux épaules, mais cela ne semblait pas le déranger. Sa monture était tout aussi surprenante que lui. Il s’agissait d’une énorme bête qui se tenait sur ses deux pattes postérieures. Celles de devant, suspendues dans les airs, possédaient de longues griffes aiguisées pointées vers l’avant. Sa tête pourvue de cornes ressemblait à celle d’un dragon. Elle était légèrement tirée en arrière par les rênes auxquelles son cavalier s’agrippait. Celui-ci était calé entre le coup musclé et les gigantesques ailes déployées de l’animal.

Megumi contemplait l’action, ahurie. Elle avait le sentiment que tous ces personnages avançaient en hurlant, comme dans les scènes de guerres qu’elle avait déjà vues au cinéma. Après plusieurs minutes d’observation, elle remarqua que le dessin ne semblait pas complet. Toutes ces créatures se préparaient à un affrontement, mais quelles horreurs allaient-elles devoir combattre ?

Intriguée, elle plongea la main dans la caissette pour en saisir un autre. Celui qu’elle attrapa était du même style et avait aussi été réalisé sur un grand format. La jeune femme s’empara de la boîte et la retourna par terre juste devant elle. Plusieurs croquis semblaient appartenir à cette série. Elle prit un paquet de feuilles et commença à les trier.

Au bout d’un moment, elle avait rangé tous ses gribouillages d’enfant et quelques dessins énigmatiques étaient étalés sur le sol. Megumi s’agenouilla sur son coussin pour repousser tous les cartons qui l’entouraient un peu plus loin. Après avoir dégagé un espace suffisamment grand, elle déplia les papiers et les dispersa davantage pour les voir entièrement. Il y avait cinq croquis.

Megumi se redressa un instant, toujours appuyée sur son oreiller, pour les observer globalement. C’est alors qu’elle s’aperçut qu’ils pouvaient s’attacher ensemble à la manière d’un puzzle. Elle analysa attentivement les contours de chacune des images et commença à les faire glisser sur le plancher pour les disposer au bon endroit. La première qu’elle avait contemplée s’ajustait parfaitement à une scène similaire où la fin du bataillon de soldats-grenouilles et d’oursons apparaissait aux côtés d’un régiment d’hommes armés, également prêts au combat. Certains étaient à cheval. Ces personnages ne semblaient pas plus à leur place que le cavalier meneur de la troupe, car ils ne ressemblaient pas aux autres créatures.

Quelque chose de particulier attira l’attention de Megumi. Ces soldats, qu’elle avait d’abord perçus comme normaux, ne portaient ni casques ni cheveux épais et elle remarqua que leurs oreilles étaient bien étranges. Les détails très petits ne lui permirent cependant de distinguer qu’une forme grossière étirée vers le haut comme chez les elfes que l’on pouvait voir dans certains films fantastiques. Peut-être ne savait-elle tout simplement pas représenter cette partie du corps à l’époque ? Égayée par cette bizarrerie, Megumi prit distraitement un autre dessin sur le parquet en se demandant si le cavalier du dragon possédait lui aussi des oreilles de ce genre cachées sous ses longues mèches.

Lorsqu’elle reporta son attention sur la nouvelle illustration qu’elle tenait, la jeune femme fut tellement surprise qu’elle la laissa retomber par terre. La feuille glissa quelques mètres plus loin, stoppée dans sa course par un carton marron sous lequel elle vint se coincer. Megumi appuya ses deux mains sur le sol rugueux de sa chambre pour se relever, ses genoux craquant bruyamment. Elle s’étira, levant les bras au-dessus de sa tête, puis se pencha pour attraper ses chevilles en essayant de se convaincre qu’elle avait mal vu le croquis.

Après plusieurs secondes dans cette posture, elle ne pouvait plus contenir la douleur provoquée par l’exercice. Elle soupira longuement en se redressant et tourna le cou vers l’endroit où le dessin était tombé. Il était retourné contre le plancher. La jeune femme inspira une grosse bouffée d’air pour se donner du courage et avança à grands pas vers le carton qui reposait par-dessus la feuille. Déterminée, elle la ramassa et la regarda une nouvelle fois en fronçant les sourcils.

La fille représentée au milieu de la page lui ressemblait beaucoup malgré l’absence de couleurs. Elle était coiffée de manière similaire et faisait la même taille que Megumi qui commença à admettre que ce devait bien être elle qui avait réalisé tous ces dessins. Qui d’autre aurait pu le faire ? D’ailleurs, c’était bien son genre de se placer au cœur de l’action et d’être l’héroïne de l’histoire.

La jeune femme se tenait debout au milieu d’une foule d’individus qu’elle bénissait de sa main. Un halo lumineux les entourait. Les créatures agenouillées autour d’elle, ressemblant à de petits animaux vêtus de blouses et de salopettes, la saluaient comme si elle était une sorte de princesse. « Quelle idée ! » se dit-elle en se vautrant sur son coussin, mettant la feuille de côté. Aucun élément de ce dessin ne s’attachait aux premiers qu’elle avait réunis. Elle aperçut la même illustration un peu plus loin, mais elle était bien plus sombre.

Megumi se pencha pour l’attraper. La personne représentée était plus grande que la précédente. Elle dominait la scène de toute sa hauteur. Son regard fier et perçant semblait écraser son public composé également de petits êtres agenouillés à ses pieds. Ceux-ci paraissaient terrorisés. En s’y intéressant de plus près, la jeune femme remarqua qu’il s’agissait d’animaux velus au pelage rayé pour la plupart. Mais à l’instar des soldats-grenouilles, des oursons et des créatures qui entouraient la fille sur le croquis précédent, ils portaient des vêtements.

En observant plus attentivement le visage de la personne qui était visiblement leur maîtresse, Megumi trouva qu’il y avait quelque chose de malveillant en elle. Ses yeux brillaient d’excitation et elle souriait de manière plus que satisfaite. Elle était très belle, mais aussi vraiment effrayante. Ses longues phalanges effilées étaient tendues au bout de sa main grande ouverte. Elles lui servaient apparemment à soumettre les gens à son pouvoir. L’expression des individus de ce groupe ne ressemblait pas du tout à celle des autres créatures que Megumi avait vues sur les précédents dessins. Ils avaient l’air plus faibles et surtout opprimés. Ils se ratatinaient le plus possible pour éviter les éclairs foudroyants qui semblaient jaillir des doigts de leur bourreau. Megumi pensa qu’il devait s’agir d’une sorcière. Ne sachant pas encore où placer cette esquisse, la jeune femme la mit sur le côté.

Elle remarqua le flanc d’une petite montagne qui descendait sur le paysage représenté sur le nouveau dessin dont elle s’empara. À mi-hauteur de la feuille, des pointes acérées étaient coupées par le rebord du papier. Elle comprit qu’il s’agissait des griffes de la monture ailée du premier croquis quand elle fit se rejoindre les deux morceaux de la colline.

Une armée très différente de la précédente se tenait également prête à combattre. Les hommes qui la composaient ressemblaient à de véritables guerriers. Leurs yeux, bien que minuscules sur le crayonné, laissaient tout de même transparaître la haine dont ils étaient emplis. Ces individus étaient forts et désiraient se battre, chacun brandissant son épée comme pour fendre la terre. En comparant le groupe de soldats chétifs au nouveau bataillon qu’elle avait découvert, Megumi eut de la peine pour les petits êtres qui semblaient disposés à se faire massacrer. La jeune femme décréta qu’ils devaient être les gentils de l’histoire tandis que les guerriers jouaient le rôle des méchants. Elle se dit qu’elle ne pouvait pas avoir inventé un récit dans lequel les bons perdaient le combat.

Rassurée pour les grenouilles, elle réajusta le croquis en souriant pour en coller correctement les bords. Elle remarqua alors qu’entre les deux groupes, des faisceaux s’écrasaient sur le sol. Elle reconnut les jets lumineux qui provenaient des doigts de la sorcière. Elle reprit le dessin qui la représentait et le disposa à cet endroit de la frise. Le seul crayonné qui restait était celui de la jeune demoiselle qui lui ressemblait. Elle le mit à droite de l’image aux soldats pourvus d’oreilles pointues, de l’autre côté du montage, à l’opposé de celle de la méchante femme.

Lorsqu’elle releva la tête du sol, Megumi remarqua qu’il faisait déjà nuit. Elle se leva et avança vers son bureau pour s’emparer du radio-réveil posé contre le mur. Il était 17 h 30. La température de la pièce s’était rafraîchie. Megumi attrapa le gilet, à cheval sur le dossier de sa chaise, et l’enfila en se dirigeant vers la fenêtre. Elle ne pouvait plus voir les montagnes désormais perdues dans la noirceur du ciel. L’éclairage jaune de la rue illuminait une partie du trottoir recouvert d’une fine couche de neige. Les flocons continuaient de flotter avant de se poser délicatement sur l’asphalte devenu blanc. La jeune femme se dit que ce paysage lui manquerait quand elle habiterait en ville.

Elle ferma les rideaux et s’étira de nouveau. Ses genoux étaient comme rouillés. Elle fit une grimace en pliant les jambes à plusieurs reprises avant de revenir au centre de la chambre. Elle ramassa son oreiller et le balança sur le lit puis resta debout au-dessus des dessins, les mains sur les hanches. Elle les contempla quelques minutes sans bouger. Son corps lui parut soudain tout engourdi. Ses bras retombèrent lourdement sur les côtés et sa tête bascula brusquement vers le bas puis se relâcha, son menton touchant presque ses clavicules. Elle ferma involontairement les yeux, toujours fascinée par l’illustration, dont le négatif demeurait visible derrière ses paupières closes. Elle était comme hypnotisée.

La jeune femme finit par reprendre ses esprits au bout de quelques minutes, sans comprendre ce qui lui était arrivé. Le visage baissé vers le sol, elle fixa ses pieds chaussés de ballerines avant de relever ses épaules plusieurs fois en faisant des moulinets pour étirer son cou. Elle s’accroupit et ramassa tous les dessins qu’elle entassa brièvement dans leur carton sur lequel elle remit le couvercle. Elle s’en empara et se dirigea vers le placard où elle comptait le déposer. C’est alors qu’elle poussa un cri de surprise, lâchant la boîte qui se renversa de nouveau par terre.

2 : Le portail

Megumi pivota vers l’entrée de la chambre comme dans un rêve et s’y engouffra avant de dévaler l’escalier à toute allure et de se précipiter vers la première porte du rez-de-chaussée. Pressée de fuir, elle tourna trop tôt et percuta le coin du mur, appuyant sur l’interrupteur du couloir. Elle se souvint que ses parents étaient sortis seulement quand elle découvrit le salon vide. Elle resta tétanisée sur place une fraction de seconde, fixant le sapin de Noël qui scintillait au milieu de la pièce. Elle revint ensuite sur ses pas. Lorsqu’elle leva le regard vers le palier de l’étage, elle poussa un nouveau cri, d’affolement cette fois.

Un animal étrange l’observait, debout sur la dernière marche du haut, ses énormes yeux à moitié cachés sous un chapeau gris. Ses paupières verticales ne cessaient de cligner, dévoilant des iris violet et bleu et de grosses pupilles marron foncé. Sa peau orange luisait sous la lumière du lustre suspendu au-dessus de sa tête. Il ne semblait pas comprendre la réaction de la jeune femme qui se remit à courir de part et d’autre du rez-de-chaussée.

L’animal fléchit ses courtes pattes et bondit par-dessus la rambarde de l’escalier. Il portait un short tricoté en laine bleue trop grand pour lui, virevoltant légèrement autour de ses cuisses musclées. Sa peau orangée se détendit au moment où il atterrit, juste en dessous, sur la moquette mauve du corridor. Ses longs orteils amortirent sa chute avant que ses chevilles ne se déplient et que ses talons ne se posent délicatement sur le sol. Ses pieds semblaient être en caoutchouc, il n’avait pas de chaussures.

Megumi se trouvait déjà dans la cuisine, tenant la poignée de la porte de derrière, quand le visiteur arriva à côté d’elle. Il claqua des doigts et la clef se mit à tourner toute seule dans la serrure pour verrouiller. Elle atterrit ensuite dans sa main. Les phalanges élastiques de l’animal étaient effilées et allongées et se terminaient par de petites boules boursouflées. Il n’en avait que trois à chaque patte. Au bout de l’un d’eux pendait l’anneau du trousseau argenté de la jeune femme. Il avança d’un pas et actionna la lumière. Megumi écarquilla les yeux, ses pupilles s’élargissant sous l’effet de la clarté soudaine de la pièce.

La créature était occupée à accrocher la clef sur le crochet près de la porte tandis que Megumi tentait de nouveau de s’enfuir. Elle se tourna si vite qu’elle se cogna la tête dans les casseroles suspendues sous une étagère. Sonnée, elle tituba et se retint au plan de travail de l’évier. Ne sachant quoi faire, la panique s’empara d’elle encore davantage. Prise d’une véritable crise de nerfs, elle agrippa le haut de son crâne à deux mains, tirant sur ses longs cheveux dont quelques mèches glissèrent entre ses doigts et flottèrent jusque sur le sol. Elle se laissa tomber contre le meuble, les poignées des portes et des tiroirs s’enfonçant douloureusement entre ses omoplates et le long de son dos.

Elle finit par s’asseoir sur le carrelage et cessa de respirer. Elle n’essaya même pas de partir quand l’étrange créature s’avança vers elle. Celle-ci inclina sa tête volumineuse en maintenant son chapeau dessus, regardant sous la tignasse emmêlée de la jeune femme apeurée. Megumi avait plaqué les paumes de ses mains sur ses yeux.

L’animal se redressa puis hésita, une grosse patte orange suspendue à deux centimètres de l’épaule de son hôtesse. Il finit par la tapoter doucement. Il était aussi grand que Megumi lorsqu’elle était assise de cette manière. Le contact de la peau fraîche de la créature sur le haut de son bras la fit trembler. Elle se détendit néanmoins et dégagea son visage, fixant son étrange visiteur de ses yeux bouffis et embués.

— Tu ne t’es pas dwi blessée j’espère ! lui dit-il subitement avec une voix profonde et grave.

Megumi ne pensait pas qu’il parlerait, mais si elle s’y était attendue, elle aurait imaginé un timbre plus aigu et grinçant. Elle resta immobile quelques secondes puis se pinça violemment la cuisse.

— Aïe ! cria-t-elle.

Elle souffrit beaucoup. Il était pourtant improbable que ce soit la réalité. Elle avait fini par croire qu’elle s’était sûrement assoupie dans sa chambre et que l’observation de ses dessins lui avait fait visualiser cette curieuse créature. Mais elle avait bien senti la douleur sur sa jambe et ne s’était pas réveillée. L’animal sourit devant l’expression d’ahurissement total de la jeune femme. Une bouche minuscule se trouvait au milieu de son visage rond. Il n’avait pas de nez, mais seulement des narines qui se dilatèrent lorsque ses pommettes gonflèrent.

— Le Prince Nathaniel m’avait dwi prévenu que tu serais difficile à approcher, mais je ne m’attendais pas à ce que tu craques comme ça, avoua-t-il en riant, découvrant de petites dents blanches aiguisées.

Megumi ne réagit pas. Après la pression de ses mains sur ses paupières, c’était la douleur qui lui faisait monter les larmes aux yeux.

Elle observa mieux son mystérieux visiteur et remarqua qu’il était plus trapu et qu’il semblait plus adroit que les soldats-grenouilles représentés sur ses dessins. De plus, dans cette tenue, il n’avait pas l’air d’un combattant, il ressemblait plutôt à un touriste.

— Qui êtes-vous ? demanda-t-elle, tremblante, en pensant qu’elle devait vraiment être folle.

Elle conversait avec une espèce d’amphibien inconnu vêtu d’un short et d’un Borsalino !

— Je m’appelle dwi Tiny.
— Douwi Tiny ?

Megumi ne comprenait pas. Cet animal avait un drôle de langage.

— Ti-ny, articula-t-il de sa voix de gorge. Et je suis venu te dwi chercher.
— Me « dwichercher » ?

Tiny s’étonna de la réponse de la jeune femme.

— Pourquoi dwi dis-tu « dwi chercher » ? lui demanda-t-il, intrigué.
— Quoi ? s’interrogea Megumi.

Elle réfléchit une seconde puis secoua la tête.

— Laissez tomber, ajouta-t-elle. Mais pourquoi êtes-vous ici ?

Tiny prit un air grave complètement incompatible avec la tenue de vacances qu’il portait. Il n’était pas crédible du tout. Cependant, lorsqu’il répondit sérieusement, cela impressionna Megumi.

— Pourquoi ? répéta-t-il. Eh bien, il est dwi temps. Ça a dwi commencé.

La curiosité de Megumi l’emporta sur sa peur. Moins nerveuse, elle étendit ses jambes devant elle, ses mollets habillés de fins collants en coton blanc touchant le carrelage glacé de la cuisine. Elle ne tressaillit pas à ce contact, continuant à soutenir le regard de la créature. Au bout de deux ou trois minutes de silence oppressant, elle lui demanda enfin de lui expliquer clairement ce qui avait débuté. Son cœur battait si fort qu’elle pensait que Tiny devait l’entendre cogner dans sa poitrine.

— Il y a onze ans, raconta l’animal, une prophétie nous a été dwi délivrée. Elle nous a dwi mis en garde contre le retour de la Sorcière maléfique.

Tiny s’arrêta comme pour juger l’effet de ses mots sur la jeune femme. Elle ne fut pas surprise cependant. Elle venait de rencontrer une grenouille qui parlait, alors elle pouvait parfaitement admettre qu’une personne dotée de pouvoirs magiques existait. Elle savait même qui elle était, et elle pensait avoir une idée de sa puissance. Megumi était persuadée d’avoir représenté cette sorcière sur l’un de ses dessins.

— C’est dwi arrivé, continua Tiny, elle est revenue.

Megumi se sentait plus effrayée maintenant qu’elle imaginait ce dont cette femme était capable.

— Attendez, une prophétie ? réalisa-t-elle soudain. Qu’est-ce que ça veut dire ? Pourquoi venez-vous me chercher, moi ? insista-t-elle.

Elle commençait à comprendre. Elle aussi figurait sur un des dessins, cela ne pouvait pas être une coïncidence. Encore plus apeurée qu’auparavant, Megumi s’interrogeait sur l’origine de ces illustrations plus qu’inquiétantes.

— C’est toi qui nous as dwi prévenu de son retour, répondit tout simplement l’animal. Il semble que tu doives dwi jouer un rôle important dans la bataille.

Megumi resta bouche bée. Elle croisa le regard de la créature et eut la sensation de chavirer. Tout devint flou autour d’elle, elle ne sentait même plus la dureté du sol sous son corps.

— Les dessins, souffla-t-elle.
— Oui, c’est la dwi prophétie.

Megumi se surprit à penser une nouvelle fois qu’il ne pouvait s’agir que d’un rêve. Elle savait pourtant que ce n’était pas le cas. Elle se mordit discrètement la langue, juste pour en être complètement sûre. Elle étouffa une exclamation de douleur, le goût du sang lui envahissant la bouche alors qu’elle demandait en bégayant :

— Mais… Co-comment est-ce po-possible ?
— Je suis dwi désolé, le Prince m’a prié de t’emmener au plus vite, il va tout t’expliquer lui-même. Il faut qu’on emporte tes dwi dessins.

Tiny claqua des doigts pour la deuxième fois depuis son arrivée. Les petits bourrelés présents au bout de chacun d’eux vibrèrent en se frottant. Megumi remarqua que ses mains étaient recouvertes d’une matière gluante qui éclaboussa de fines gouttelettes le placard de la cuisine lorsque la peau lisse de l’animal se frictionna.

Une pile de feuilles atterrit entre les pattes de Tiny. Il avait fait apparaître les cinq dessins qui auraient dû être dispersés sur le sol de la chambre, là où la boîte était tombée. Il replia les papiers déjà épais puis les glissa dans la poche de son short. Il tendit ensuite un bras luisant vers Megumi et patienta. La jeune femme hésita un instant puis le saisit en se jurant qu’elle ne visionnerait plus jamais de films fantastiques. Tiny appuya très fort sur sa main, enroulée autour de son poignet. Il voulait lui faire comprendre qu’elle ne devait surtout pas le lâcher. Il la regarda un moment puis lui sourit, ses yeux colorés scintillants sous la clarté de l’ampoule électrique qui éclairait la pièce. Il tendit alors sa patte libre devant eux et claqua une nouvelle fois ce qui semblait être son index contre une sorte de pouce.

Megumi se sentit brusquement comme arrachée du sol. Elle avait l’impression qu’une perche la tirait par le cou pour la soulever de terre. La taille du quadrillage du carrelage de la cuisine diminuait sous ses pieds. Elle fixa le plafond avec crainte, s’attendant à le percuter à tout instant, mais cela n’arriva pas. Tiny et elle le traversèrent comme s’il n’avait pas été là. Megumi regarda défiler les murs de sa chambre dans laquelle le désordre était toujours présent et la lumière allumée. Ils continuèrent de monter doucement vers la pointe du toit à travers laquelle ils passèrent également sans se cogner.

Megumi vit rétrécir les petites maisons en briques rouges de sa rue. Les éclairages de la ville s’amenuisaient petit à petit, jusqu’à disparaître complètement. Des flocons de neige vinrent s’écraser sur le visage et les vêtements de la jeune femme. Ceux-ci glissaient sur sa peau au rythme du vent glacial. Elle grelotta puis aperçut le clocher de l’église juste avant de s’enfoncer dans la forêt obscure.

Elle ne voyait plus que les silhouettes noires des arbres à présent. Tiny l’emmenait vers le Nord. Elle croyait voler. Ils naviguaient entre les sapins de plus en plus grands et touffus. Megumi s’émerveilla de ce spectacle magnifique jusqu’à ce que la nuit trop sombre l’empêche de distinguer quoi que ce soit. Elle s’agrippa un peu plus à son compagnon, car elle savait que si elle le lâchait, elle aurait toutes les chances de s’écraser sur le sol épineux de la forêt. Cela n’enleva pas le sentiment d’exaltation qui s’était emparé d’elle quand elle avait fermé les paupières, le vent frais lui léchant le visage. Elle entendit une chouette chuinter au-dessus d’eux. Ses sens étaient décuplés. Elle parvenait même à humer l’odeur de la sève des conifères environnants.

Alors qu’elle s’enivrait de ces merveilles, Tiny stoppa brutalement leur course. Megumi sentit la terre ferme s’écraser sous ses pieds. Ses genoux fléchirent sous le choc. Elle inspira une longue bouffée d’oxygène en se redressant, titubant légèrement. Elle avait l’impression que ses organes et ses entrailles étaient restés dans la cuisine de la maison.

Elle avait dû parcourir plusieurs kilomètres, car l’air humide qui s’engouffrait dans sa gorge était différent de celui du village. Il avait cessé de neiger, mais le froid était plus mordant. Megumi ouvrit enfin les yeux. L’obscurité des lieux lui sembla moins intense que celle de la forêt. Elle se tenait près d’une rivière sur laquelle scintillaient les reflets de la lune de nouveau visible dans le ciel partiellement dégagé.

Le seul cours d’eau dont Megumi savait qu’il se trouvait au Nord de chez elle était situé dans la vallée, surplombé par deux magnifiques montagnes sauvages. La jeune femme observa les alentours et distingua les imposantes collines dans la pénombre. L’astre argenté venait à nouveau de disparaître derrière d’épais nuages. Megumi n’était jamais allée aussi loin lors de ses randonnées avec ses parents. Ils ne se promenaient pas au-delà de la forêt. Son père préférait les plaines parsemées de fleurs colorées et animées par le chant des chardonnerets. Des vaches y broutaient constamment en leur beuglant dessus à leur passage.

Megumi recommençait à avoir peur. Elle ne s’était jamais aventurée dans les montagnes, et encore moins au beau milieu de la nuit. Tiny fit un pas vers la rivière et plongea. La jeune femme sursauta. Elle avait oublié la présence de son compagnon. Elle réalisa alors avec horreur ce que l’animal venait de faire. Elle avança précipitamment vers lui et leva le bras comme pour le retenir, mais sans grande conviction. L’eau devait être glacée. Elle frissonna. Tiny émergea, une main maintenant son chapeau en place sur sa tête, et la regarda. La lune se refléta soudain sur ses globes oculaires, leur donnant une lueur argentée plutôt glauque.

— Qu’est-ce que tu dwi attends ? lui demanda-t-il d’une voix étrange.

Il avait la bouche pleine. Il pinça ses minces lèvres et cracha un jet aqueux au pied de Megumi qui le fixait avec de gros yeux. Elle évalua la distance qui la séparait de la rive opposée. Il devait y avoir plus de cinquante mètres, elle ne pouvait pas sauter. Elle retint un nouveau frisson, indignée. Elle ne voyait pas pourquoi Tiny s’était arrêté ici. Ils auraient pu planer au-dessus de la rivière.

Comme s’il avait entendu ses pensées, l’animal lui dit qu’il était impossible de pénétrer le portail magique autrement qu’en traversant le cours d’eau à la nage. S’ils l’avaient survolé, ils n’auraient découvert que les monts et les vallées habituellement visibles pour les humains. Megumi imagina une immense grille en fer forgé engloutie dans les profondeurs de la rivière, mais elle n’osa pas interroger Tiny sur le sujet. Elle s’inquiétait surtout de ce qui pouvait l’attendre de l’autre côté.

Tiny revint vers elle et lui tendit la main. Sa peau orangée, lisse et glissante était encore plus froide que lorsqu’il l’avait touchée plus tôt dans la soirée. Megumi serra ses trois doigts et se laissa entraîner. Elle marcha sur le bord instable de la rivière et perdit l’équilibre, tombant sur les fesses. Un cri strident sortit de sa bouche. L’eau était bien plus glacée qu’elle ne l’avait imaginé. Elle s’infiltra dans chacune des mailles de ses collants et de sa jupe. Sa mâchoire trembla de manière incontrôlable et le claquement de ses dents résonna dans la nuit silencieuse. Un hululement lointain lui répondit tandis que Tiny la tirait par le bras pour l’entraîner avec lui.

La jeune femme se laissa glisser dans la vase, ses vêtements trempés s’alourdissant de plus en plus. Ses jambes étaient gelées. Elle suffoquait. L’amphibien ne lui accorda pas le temps d’habituer son corps à la température ambiante. Megumi avait l’impression que sa peau était transpercée par des milliers de lames tranchantes. Lorsqu’elle fut enfoncée jusqu’aux épaules, ses pieds dérapant sur des rochers couverts de mousse gluante, Tiny lui indiqua qu’il fallait plonger avant de le faire lui-même. Elle grimaça. Pourquoi avait-elle suivi cette grenouille ? En tout cas, maintenant qu’elle était arrivée là, il n’était pas question de renoncer. Elle inspira longuement puis imita son compagnon.

L’eau froide s’insinuait dans chacun des pores de la peau de son visage. Elle souleva prudemment le coin d’une paupière pour vérifier qu’elle pouvait rouvrir les yeux qu’elle avait fermés pour s’immerger. Elle les plissa légèrement pour habituer sa vue à l’opacité. La lune offrait peu de lumière à cette profondeur.

Alors qu’elle remuait sur place, cherchant son acolyte, quelque chose lui frôla le bras. Megumi battit brusquement des jambes pour s’en écarter, projetant des éclaboussures tout autour d’elle, chaque goutte qui retombait brouillant encore plus sa vision. Tiny apparut enfin devant son visage. Il tenait son Borsalino dans une main. Sa tête nue recouverte de tâches éparses ressemblait à un ballon de basket-ball. Il pointa son doigt sur son chapeau puis désigna le coude de Megumi avec son menton. La jeune fille acquiesça et cessa de s’agiter. C’était lui qui lui avait frôlé le bras. Rassurée, elle nagea derrière l’animal qui lui avait fait signe de le suivre.

Ses cheveux roux ondulaient au rythme du courant. Ses membres étaient lourds. Elle avait du mal à avancer. Ses genoux raclaient les pierres quand le niveau de l’eau était trop bas. Elle sentait les fibres de ses collants s’accrocher aux cailloux et s’étirer à mesure qu’elle se déplaçait, jusqu’à s’effiler complètement. Elle éprouva pourtant progressivement un sentiment de bien-être. Elle passa près d’un énorme rocher sur lequel une gravure, visiblement faite à la main, brillait. Elle représentait les racines d’un arbre. Celui-ci devait se trouver sur la partie de la roche qui dépassait de l’eau.

La jeune femme voyait plus clair à présent et elle distingua quelques plantes aquatiques qui dansaient paresseusement, de longues palmes grasses flottant à la surface. Elle passa au-dessus de petits poissons essayant de se frayer un chemin au fond. D’autres, plus gros, n’avaient aucune difficulté à nager dans les profondeurs.

Les roches étaient parsemées d’algues et de mousses de différentes teintes, toutes foncées à cette heure tardive. De jolies fleurs brillaient dans leur sommeil, reposant sur d’immenses feuilles vertes colorées de jaune. C’était magnifique. Megumi avait l’impression que plus elle avançait, plus le paysage devenait extraordinaire et lumineux. Il lui sembla également que l’eau était moins froide, elle ne lui tiraillait plus la peau. Elle était même plutôt douce, caressant délicatement ses joues. La jeune femme savourait étrangement ce moment, jusqu’à en oublier qu’elle se trouvait dans une rivière une nuit d’hiver, au cœur des montagnes.

Au moment où elle se dit qu’elle aurait déjà dû reprendre sa respiration, Tiny lui saisit le bras et l’entraîna vers la surface. Lorsque sa tête émergea, Megumi la repoussa en arrière pour écarter ses cheveux de son visage. Elle se rendit alors compte qu’ils n’étaient pas mouillés. Elle passa ses doigts tremblants dedans, ils n’étaient pas emmêlés non plus. Surprise, elle suivit Tiny qui regagnait la rive. Elle agrippa une touffe d’herbe pour se hisser sur la berge, se raclant de nouveau les genoux contre des rochers.

Étendue à plat ventre sur le sol, les pieds encore dans l’eau, elle se frotta les yeux à plusieurs reprises en toussotant. Elle avait du mal à respirer convenablement, son cœur battait trop vite. Elle replia les jambes sous son corps pour se redresser et remarqua que ses vêtements aussi étaient secs, mais ils étaient couverts de boue et d’algues gluantes. Ses collants sales et tout troués faisaient peine à voir. Elle fronça les sourcils en prenant appui sur ses deux mains puis se leva. Elle épousseta inutilement son gilet et sa jupe tâchés puis releva la tête pour examiner les lieux. Elle s’aperçut alors que Tiny et elle n’étaient plus seuls. Ils étaient attendus.

3 : La rencontre

Tiny s’inclina devant un jeune homme entouré d’étranges animaux. Quelques mèches brunes, étonnamment lisses, encadraient les contours fins de sa mâchoire anguleuse et dissimulaient une partie de ses yeux émeraude éblouissants. Ses lèvres nacrées s’étirèrent sur un sourire jovial quand son regard croisa celui de Megumi dont la bouche s’ouvrit de manière incontrôlable sous le choc. Il était magnifique. Il reprit néanmoins son sérieux assez vite et sembla subitement extrêmement concentré.

Il portait une sorte de tunique en lin couleur chocolat par-dessus un pantalon foncé tout aussi subtil. Il avait l’air très à l’aise dans cette tenue. Une cape anthracite reposait sur ses épaules étroites, attachée autour de son cou par une broche scintillante représentant une fleur dont les deux larges feuilles maintenaient serrés entre elles les pans du vêtement. De longs pétales garnis d’étamines prospères s’élevaient du cœur du végétal jusque sous le menton du jeune homme. Celui-ci devait être âgé de dix-neuf ou vingt ans.

Megumi reconnut tout de suite le cavalier de son dessin, même si ses cheveux semblaient plus courts et plus rêches en cet instant. Se souvenant qu’elle s’était interrogée sur l’apparence de ses oreilles, Megumi avança d’un pas hésitant vers lui pour mieux l’observer. Il lui tendit une cape similaire à la sienne en gardant ses distances, ne lui permettant pas d’en découvrir davantage. Elle s’empara du vêtement en silence.

Un arbre imposant était brodé sur le tissu épais et chaud qui dégageait une délicate odeur de céréales chauffées au soleil. Megumi pensa qu’il devait s’agir d’un baobab, car le tronc était très large et l’écartement rétréci des branches au sommet rappelait la forme d’une bouteille bombée. La jeune femme s’aperçut qu’elle était gelée quand elle eut déposé la cape sur ses épaules. Elle s’y blottit en savourant ce moment confortable.

Tiny se tenait à quelques mètres de là, déjà enveloppé dans un vêtement identique adapté à sa taille. Les créatures accompagnant l’homme saluaient l’amphibien de leurs lourdes pattes dodues qui le saisissaient de toute part. Tiny sautillait sur place, excité par le récit qu’il leur faisait. Megumi en comprit le sens général quand elle entendit le petit animal s’écrier : « Oui, oui, elle s’est dwi enfuie dans les escaliers ». Lorsqu’elle vit les pupilles de son acolyte disparaître sur le côté de ses yeux, derrière ses paupières verticales, elle pensa que c’était sans doute sa manière de montrer son exaspération. Apparemment, son auditoire appréciait l’histoire, car tout le monde riait de bon cœur.

Ces créatures étaient plus grandes que Tiny, leurs pattes arquées supportant un poids plus important que celui de la grenouille. En effet, leur ventre proéminent prenait beaucoup de place, ne leur permettant probablement pas de discerner leurs pieds pourvus de quatre doigts recouverts de touffes de poils. Leurs pelages étaient tous différents. Certains étaient bruns et d’autres gris ou roux, mais ils étaient tous parsemés de mèches argentées et cuivrées, visibles sous la clarté de la lune.

Ils portaient chacun un ceinturon de cuir autour de la taille, sur lequel une petite épée était attachée. La poignée de leur arme était cachée derrière leur bedaine et le fourreau bringuebalait contre leurs cuisses épaisses et velues. Ils se tenaient sur leurs pattes postérieures et se déplaçaient comme les humains, gravitant de part et d’autre de Tiny à la manière de gardes du corps. Leurs figures étaient recouvertes de poils légèrement rosés par le vent glacial, comme si leur fourrure pouvait changer de couleur. Ils dégageaient une sensation de chaleur et de sympathie. Leurs yeux, semblables à de minuscules billes noires, ne cessaient de cligner. Megumi pensa qu’ils ressemblaient à des oursons, comme ceux représentés sur son dessin.

Quand Tiny raconta qu’elle s’était cognée sur les casseroles de la cuisine, ils se mirent à glousser. Leur petit museau retroussé vira au rouge, ainsi que leurs pommettes. Une vingtaine d’oreilles frémirent au même moment, leurs extrémités arrondies scintillant subitement et éclairant le haut de leurs crânes poilus de rayons lumineux. Ils étaient si mignons que Megumi voulait les serrer contre elle comme des peluches. L’homme, debout à leur côté et quelque peu distant depuis le début, rit finalement avec eux. Megumi baissa la tête. Remarquant qu’elle était gênée, il s’avança discrètement vers elle avant de lui murmurer : « Bienvenue dans les Monts Enchantés de Zachaël ».

Elle sursauta. Lorsqu’elle releva les yeux vers lui, il balayait le paysage alentour de sa main. La jeune femme occupée par l’observation des créatures présentes n’avait pas encore prêté attention aux environs. Elle s’émerveilla finalement devant ce spectacle magnifique. Elle n’avait jamais vu un endroit aussi beau. Comme par magie, la lune illumina la rivière et les sommets enneigés des montagnes au moment où il l’invita à les contempler.

— C’est exceptionnel ! s’exclama Megumi en s’attardant sur un poisson qui sautait au-dessus de l’eau.

L’un des oursons armés, distrait par la figure de cette truite se précipita subitement à sa poursuite. Tout le monde, ou presque, éclata de rire quand il glissa sur un rocher et tomba lourdement sur les fesses, éclaboussant les alentours. Megumi s’étonna de voir que Tiny ne partageait pas l’hilarité collective. Ses yeux étaient crispés et il fixait la lisière de la forêt sans ciller. Inquiète, elle se tourna vers le jeune homme qui, désormais plus détendu, aidait l’animal à revenir au bord, les pieds dans l’eau. Il le souleva et le posa sur une motte de terre puis remonta derrière lui, ses vêtements étant complètement secs. Le dos de sa cape était également décoré d’un baobab feuillu.

Toujours en riant, il passa une main dans ses cheveux emmêlés et apparemment collants, découvrant des oreilles peu communes. À l’instar des guerriers que Megumi avait vus sur le dessin, il possédait des pavillons pointus étirés vers l’arrière de sa tête. Ils étaient visiblement en bois aussi clair que la couleur de sa peau.


Ils avançaient en silence dans la forêt, la lune et les étoiles éclairant par intermittence leur chemin, quand Megumi resserra la cape autour de son cou, pressant la broche entre ses doigts tremblants. Elle frissonnait. Elle n’essaya même pas d’imaginer l’état dans lequel elle serait si elle était sortie de la rivière complètement mouillée. Il semblait évident que cette bizarrerie ne pouvait être due qu’à un phénomène magique, mais elle n’osait pas poser la question pour en être sûre.

Le sentier étroit, à peine tracé, était parsemé de cailloux sur lesquels Megumi ne cessait de trébucher. Elle maudit ses ballerines en pensant que Tiny aurait pu au moins lui laisser le temps de changer de chaussures avant de quitter la maison. Ses orteils, de moins en moins sensibles, devenaient durs à cause du froid qui transperçait la fine toile de ses savates et ses collants troués.

Son pied roula subitement sur une grosse pierre ronde et elle manqua de tomber. Le jeune homme la rattrapa de justesse par le bras et la retint contre lui pour éviter qu’elle ne s’écrase sur le sol rocailleux. Il dégageait comme une odeur boisée et sucrée qui rappelait celle de la sève. Megumi s’empourpra tellement qu’elle sentit ses joues chauffer. Leurs compagnons de route, tous tournés vers elle, ricanèrent et les yeux de Tiny disparurent à nouveau derrière ses paupières pendant une seconde. Elle se redressa maladroitement, le rouge désormais visible de son cou jusqu’à la racine de ses cheveux.

L’homme finit par toussoter, incitant ses gardes du corps à reprendre leur sérieux. Ceux-ci se déplaçaient de manière synchrone, s’orientant sur les mouvements de ce mystérieux personnage qui semblait être le chef de leur tribu. Tiny marchait en tête, demeurant finalement très concentré, en compagnie de trois oursons. Ils étaient de nouveau sur leurs gardes après avoir été rappelés à l’ordre. Deux autres avançaient de chaque côté des jeunes gens tandis que les quatre derniers fermaient la route, leurs yeux roulants dans tous les sens.

Leur main contractée sur la poignée de leur épée était prête à dégainer. En les sentant aussi nerveux, Megumi se rendit compte qu’il existait sûrement un danger. S’attendant à voir surgir la Sorcière maléfique dont Tiny lui avait parlé, elle se rapprocha vivement de son compagnon.

Celui-ci lui dit :

— Je ne me suis pas présenté, je m’appelle Nathaniel.

Sa voix apaisante déposa un voile de sécurité sur l’esprit de Megumi qui se détendit. Elle se tordit le cou pour le regarder. Il observait les alentours.

— Vous êtes le Prince ? lui demanda-t-elle en trébuchant de nouveau, la semelle usée de ses ballerines l’obligeant à sentir les cailloux pointus sous la plante de ses pieds.
— Oui, répondit Nathaniel, tout à coup gêné.

Il l’aida une fois de plus à se redresser pour marcher droit. Megumi le contempla un moment, oubliant son embarras. Lorsqu’il s’aperçut qu’elle le fixait, il détourna les yeux, faisant mine de s’intéresser à un mulot qui s’enfonçait la tête la première dans un tas de feuilles mortes au bord du sentier.

— Je suis Megumi, si vous voulez savoir mon nom, l’informa la jeune femme, vexée de l’inattention que le Prince manifestait à son égard.

Il sourit.

— Je suis au courant, lui dit-il, amusé, tandis que son escorte recommençait à rire.
— Est-ce que vous me connaissez ? demanda brusquement Megumi, ignorant les moqueries.

Sa voix se répercuta dans la nuit, faisant fuir le rongeur. Nathaniel l’observa en silence d’un air surpris.

— Tiny m’a avoué que vous l’aviez mis en garde contre ma réaction, ajouta-t-elle en baissant les yeux.

Le jeune homme dévisagea la grenouille avec un regard faussement sévère. Mal à l’aise, l’amphibien se tortilla les doigts, un sourire crispé figé sur son visage. Nathaniel s’arrêta, retenant Megumi par le poignet. Il lui expliqua, inquiet :

— C’est une longue histoire. Nous devons rentrer au plus vite, nous ne sommes pas en sécurité ici. Je te raconterai tout plus tard.

Megumi soupira et se remit en marche toute seule le long du chemin.

— C’est promis, ajouta Nathaniel en lui emboîtant rapidement le pas. Après une bonne nuit de sommeil !

Il se plaça à côté de la jeune femme pour lui barrer le passage, tendant le bras vers des buissons obscurs et épineux situés quelques mètres plus loin.

— C’est par ici, lui dit-il en souriant.

Megumi soupira une nouvelle fois et le dépassa, quittant le chemin. Elle scruta les ronces qui s’étalaient devant elle puis inspira longuement avant de s’aventurer à travers.


Lorsque Megumi se réveilla, après ce qui lui sembla avoir duré des jours, elle était sûre d’avoir rêvé. Elle se tourna sur le côté, enfouissant son menton sous la couette tiède. L’air frais du matin lui caressa le visage comme si la fenêtre était restée ouverte. Elle se sentait bien. Elle décolla difficilement ses yeux humides puis les referma aussitôt. Elle maintient ses paupières closes une minute avant de retenter timidement d’en soulever une.

Une lourde toile de tente beige se balançait au rythme du vent, fouettant à intervalle régulier le dossier d’une chaise posée en face du lit. Ce n’était pas la chambre de Megumi. Elle se redressa brusquement et se blottit en haut de l’oreiller, la tête entre les genoux, sa colonne vertébrale se frottant contre cette paroi rugueuse et flottante. La jeune femme portait une chemise et un pantalon en lin de couleur asperge. Elle tira la couverture par-dessus son front et examina son corps caché en dessous. Des broderies dorées décoraient le tissu au niveau des chevilles. Une ceinture plus foncée maintenait le vêtement trop large autour de sa taille. Elle se souvint vaguement avoir enfilé une tenue similaire dans son rêve. Elle réfléchit un instant avant de prendre conscience qu’il s’agissait de la réalité ! Affolée, elle regarda tout autour d’elle, sa respiration et les battements de son cœur s’accélérant.

— Es-tu réveillée ? demanda une douce voix veloutée depuis l’extérieur de la tente.

Le pouls de la jeune femme s’arrêta subitement avant de retrouver une cadence normale.

— Oui, couina-t-elle.

Elle ravala difficilement sa salive et aplatit ses cheveux décoiffés sur le dessus de son crâne. Un homme passa la tête par l’embrasure de la toile, les traits tendus de son visage indiquant à Megumi qu’il n’avait pas beaucoup dormi. Il entra. Il portait un ensemble similaire à celui qu’il avait la veille et également à celui qui recouvrait désormais le corps de Megumi. Celle-ci rougit quand elle comprit qu’elle revêtait les vêtements du Prince dont la démarche sûre et l’air rassurant l’apaisaient tandis qu’elle s’asseyait sur le bord du matelas. Le cadre de sa couchette était tout en bois, des gravures manifestement réalisées à la main ornementant ses contours. Megumi reconnut l’arbre africain qu’elle avait déjà vu sur les capes le soir précédent.

— Tu as bien dormi ?

Nathaniel lui sourit mécaniquement, mais il semblait soucieux. Elle acquiesça.

— Aimerais-tu manger quelque chose ? ajouta-t-il, l’invitant à sortir.

La jeune femme hocha la tête en quittant maladroitement le lit. Elle défroissa brièvement sa chemise et le rejoignit. Il souleva le tissu pour qu’elle passe dessous. Dehors, le soleil l’éblouit. Megumi cligna des yeux jusqu’à ce que la boule lumineuse incrustée derrière ses paupières ait disparu. Elle s’émerveilla alors du spectacle qui s’offrait à elle.

Des centaines de tentes claires, décorées de baobabs brodés similaires à celui des capes, se dressaient devant elle. Megumi pensait que ce devait être un symbole particulier pour ces créatures. L’herbe, recouverte de givre, s’étendait jusqu’aux racines d’arbres caducs miraculeusement garnis de feuilles verdoyantes à cette époque de l’année. La jeune femme pouvait apercevoir les montagnes au-delà de la forêt dense qui entourait le campement. Leurs sommets basaltiques ornés d’une neige éclatante se dessinaient sur le ciel dégagé et leurs pans boisés de sapins bleutés descendaient dans la vallée, au cœur de laquelle devait s’écouler le cours d’eau.

Quelques batraciens ressemblants à Tiny s’activaient dans tous les sens sur la place du village, les bras chargés de bûches ou de provisions. Ils portaient des vêtements à moitié dissimulés sous des tabliers sur lesquels le même arbre emblématique était tissé avec du fil doré.

Un petit lac s’étirait à l’Est, les épineux qui l’encerclaient se reflétant sur sa surface lisse. Une grenouille couverte d’une chemise et d’un pantalon en laine était penchée sur le bord, apparemment en discussion avec un être aquatique. La tête marine et les grands yeux laiteux de ce dernier lui donnaient un air mauvais, déclenchant une chair de poule incontrôlable chez Megumi quand elle croisa son regard. Elle ne se sentait pas à l’aise du tout.

Nathaniel sortit derrière la jeune femme, tenant la même cape grise que celle qu’elle avait enfilée la veille. Il la déplia et l’offrit à Megumi qui s’aperçut aussitôt que le vent était frais. Son frisson devait s’expliquer par la température, mais aussi par la crainte qu’elle éprouvait. Elle commençait à paniquer. Elle se trouvait dans un lieu inconnu avec des êtres magiques plus qu’étranges. Le Prince passa un bras derrière sa taille, la frôlant à peine, et l’entraîna avec lui. Troublée, Megumi se laissa guider.

Tiny discutait avec un ourson brun, posté près d’une tente plus grande que les autres. Lorsqu’ils aperçurent Nathaniel, ils s’inclinèrent, imités par toutes les créatures environnantes. Nathaniel les salua d’un geste de la main, embarrassé, et entra sous le chapiteau. Megumi le suivit, impressionnée. Son camarade de la veille lui emboîta également le pas, portant toujours son chapeau. Il avait ajouté un pull-over assorti à son short pour compléter sa tenue.

Sous le dôme de toile, une longue table en chêne était dressée. Quelques hommes absorbés par leur conversation déjeunaient. Ils dirent rapidement bonjour aux nouveaux arrivants sans manifester d’intérêt particulier à l’égard de la jeune femme et retombèrent aussitôt dans leur discussion. Le Prince croquait déjà dans une pomme lorsqu’il tira le banc et s’y assit, indiquant à ses invités d’en faire autant. Dans cet endroit, il paraissait beaucoup plus décontracté. Il proposa une corbeille de fruits à Megumi qui s’installa avant de plonger distraitement sa main dedans. Elle en sortit une petite boule noire parsemée de reflets colorés. Elle n’en avait jamais vu. Elle tourna la balle entre ses doigts et l’examina, se demandant si c’était comestible. Décidant finalement qu’il ne fallait pas tenter le diable, Megumi reposa l’étrange aliment et prit une pomme écarlate qui semblait tout à fait normale. Celle-ci fut aussitôt remplacée par une banane dont Tiny s’empara. Megumi mordait son fruit, perturbée par le goût surprenant qui lui envahissait la bouche, quand Nathaniel s’adressa à elle :

— Je t’ai promis des explications, lui dit-il d’un air taquin.

La jeune femme se souvint qu’elle s’était en effet demandé si le Prince la connaissait. Cependant, une autre question lui semblait désormais plus pertinente.

— Qu’est-ce que c’est que ça ? s’écria-t-elle en brandissant ce qu’elle avait pris pour une pomme.

Ce n’en était pas une. En tout cas, cela n’en avait pas le goût. Une explosion de saveurs s’était propagée sur la langue et entre les dents de Megumi qui plissait les paupières et serrait la mâchoire.

— Ce sont des dwi végétilis, répondit Tiny en engloutissant ce qui ressemblait à une banane.
— Qu’est-ce que ça veut dire ? insista Megumi en avalant difficilement.

Elle tressaillit des pieds à la tête, puis examina la chair juteuse qu’elle avait sous les yeux. Elle était parsemée de paillettes qui pouvaient expliquer les pétillements que la jeune femme avait ressentis en mâchant. Se demandant vaguement si cette pomme n’était pas véreuse, elle ajouta :

— Alors c’est quoi, des fruits magiques ?
— Exactement, répliqua Tiny en plongeant de nouveau sa main dans le plat.

Megumi fronça les sourcils puis haussa les épaules avant de croquer une nouvelle bouchée. Ce végétilis avait un bon goût après tout. C’était comme s’il était très sucré et que de petites billes acides explosaient sur la langue après que la salive ait dissout la chair. Un léger arôme fleuri releva cette saveur quand Megumi avala.

— D’où viennent ces merveilles ? s’étonna-t-elle en fixant son fruit avec de gros yeux gourmands.
— Des dwi arbres, répondit l’amphibien, exaspéré. Ce qui est super, c’est que dès qu’on en dwi cueille un, il repousse aussitôt, ajouta-t-il en saisissant une troisième banane.

Megumi comprit qu’ils ne provenaient pas de n’importe quels pommiers ou cerisiers, mais sûrement de ceux présents dans cet endroit magique. Elle se demanda quel goût le repas de Tiny pouvait avoir quand elle réalisa soudain qu’elle en avait oublié ses questions initiales.

— Où sommes-nous ? interrogea-t-elle alors en balayant la tente des yeux.

Tiny s’éclaircit la gorge et répondit fièrement :

— Dans les dwi Monts Enchantés de Zachaël.

Megumi stoppa le geste de sa main vers sa bouche, son fruit entamé suspendu devant ses lèvres. Voyant que l’incompréhension perdurait sur le visage de la jeune femme, Nathaniel appuya ses coudes sur la table et se pencha vers elle.

— Le prince Zachaël est le fondateur de notre communauté magique, expliqua-t-il avec admiration. D’autres ont renouvelé l’expérience avec succès un peu partout dans le monde, mais notre village est le premier à avoir été bâti. Il y a un siècle, ajouta-t-il.
— Avant, les animilis étaient dwi obligés de se faire passer pour des bêtes ! s’exclama Tiny.
— Les animilis ? l’interrompit Megumi. Qu’est-ce que c’est ?
— Ce sont des créatures magiques qui ont une apparence quelque peu similaire aux animaux que tu as l’habitude de rencontrer, expliqua le Prince.
— Tiny ressemble à un batracien, marmonna Megumi.

Elle avait exprimé sa pensée sans réfléchir. L’intéressé grimaça et répliqua :

— C’est comme ça que tu m’as dwi perçu ? !

Megumi se tassa sur elle-même, disparaissant à moitié sous la table.

— Ne lui en veux pas, rétorqua quelqu’un de l’autre côté du chapiteau, tu as l’air d’une belle grosse grenouille !

Tout le monde écoutait désormais et plusieurs personnes s’esclaffèrent. L’homme qui venait de s’adresser à Tiny ne vit pas la petite créature le menacer du poing, car de longs cheveux blonds, apparemment très gras, lui tombèrent sur le visage quand il se pencha vers une corbeille pour attraper un végétilis. Curieuse, Megumi demanda :

— Pourquoi les animilis se faisaient-ils passer pour ce qu’ils ne sont pas ?
— Comment as-tu réagi lorsque tu as rencontré Tiny ? interrogea Nathaniel, amusé.

Il connaissait déjà la réponse cependant. Megumi se souvint de la scène. Elle rougit.

— Tu comprends mieux maintenant, rigola le Prince. Ton espèce a peur de croire que des êtres magiques existent.
— Il fallait dwi bien qu’on se nourrisse. Nous étions dwi obligés de partager avec les animaux.
— Survivre en restant caché n’était pas toujours facile, expliqua l’homme aux cheveux dorés assis à l’opposé.

Il releva la tête, découvrant des yeux sombres et tristes, comme s’ils étaient plongés dans un passé lointain. Megumi se demanda depuis quand il pouvait bien vivre. Il n’avait pourtant pas l’air si vieux.

— Le Prince Zachaë

Akemi no Sekai
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