Megumi - Le ponson magique, roman

Publié le 16/06/2024 dans Mes écrits.

Megumi - Le ponson magique est la suite de Megumi - Les Monts Enchantés. Il a été écrit pour un défi NaNoWriMo, donc sur une période d’un mois, et très peu retravaillé. Je me suis lancée dedans juste pour me forcer à écrire de manière régulière sur une période donnée.

couverture du livre

Tiny emmène Megumi au fin fond de l’Univers afin de récupérer un ponson, un fruit magique qu’il pense capable de fournir des graines dédiées à la création de nouveaux humanilis. Ils espèrent ainsi l’offrir au Prince Nathaniel pour lui permettre de refonder son peuple, presque décimé suite à la guerre.

Les compagnons ne comprennent pas vraiment comment fonctionne le ponson. Lorsque le fruit magique exauce un autre vœu que celui auquel ils s’attendaient, ils doivent agir vite pour sauver les humanilis.

Environ 5 heures de lecture.

Megumi - Le ponson magique

1 : La sonnerie des vacances

La chaleur était écrasante et le soleil cognait directement sur la vitre de la salle. Megumi, assise derrière le carreau, tentait de se faire un coin d’ombre en dressant son cahier contre la fenêtre. Elle avait terminé son devoir, mais devait quand même subir ces horribles conditions de travail jusqu’à la fin du temps imparti initialement pour le réaliser. Après cette dernière sonnerie, les vacances débuteraient enfin. Le professeur faisait les cent pas devant son pupitre, face à l’ensemble de la classe, cherchant de ses yeux sournois le moindre signe de tricherie. Megumi sourit. Elle avait déjà repéré Eroku, assis au premier rang, qui lançait fréquemment quelques regards nerveux sur la copie de sa voisine. En même temps, Megumi n’avait pas pu faire autrement que de remarquer le garçon, car sa tête blonde éblouissait toute la salle à cause de la lumière du soleil qui se reflétait dessus. Sans doute que le professeur n’avait rien vu parce qu’il était aveuglé, pensa la jeune femme. Elle consulta la grosse horloge suspendue au-dessus de la porte. Encore cinq minutes. Le temps lui semblait vraiment long. Elle avait hâte d’être enfin libérée de ses cours. Le mois d’août promettait d’être rempli de surprises. La semaine passée, alors qu’elle tentait de se motiver à feuilleter les offres d’emplois sur son ordinateur portable, elle avait reçu la visite de son ami Tiny dans sa chambre sur le campus.

Tiny était un animilis originaire d’un monde magique — Les Monts Enchantés de Zachaël — que Megumi avait découvert durant l’hiver précédent. La première fois qu’elle l’avait vu, elle avait eu la peur de sa vie. En effet, il s’agissait d’une sorte de grosse grenouille qui marchait sur deux pattes, parlait — avec un tic de langage affolant — et portait un short bleu et un chapeau dont il ne se séparait presque jamais. De plus, Tiny possédait des dons magiques. En le découvrant ainsi, Megumi avait crié et pleuré, et elle s’était sentie sombrer dans la folie. Il s’était finalement avéré que la créature était d’une gentillesse incroyable et Tiny était devenu le confident de Megumi et, avec l’aide du Prince Nathaniel et des animilis et humanilis bienveillants qui habitaient la planète en secret, ils avaient réussi à arrêter les plans sordides de Kevaniel, qui prétendait au titre de Prince, et de la sorcière maléfique.


Lorsque Tiny se présenta à elle la semaine précédente, Megumi fut ravie de revoir son mystérieux ami, bien souvent trop occupé pour lui rendre visite. Il était le bras droit de Nathaniel et avait beaucoup de responsabilités au sein de leur communauté. Megumi elle-même ne pouvait pas facilement se rendre là-bas, car le seul passage qu’elle connaissait se situait dans les montagnes, à plusieurs dizaines de kilomètres de chez ses parents, à la campagne. Elle pensa plusieurs fois qu’elle aimerait beaucoup être capable d’invoquer le portail, composé de flammes magiques ou d’un cadre de miroir gigantesque, qui permettait également de voyager d’un monde à l’autre, mais aussi entre les différents campements de sorciers qui existaient. Elle n’en avait malheureusement pas le pouvoir.

Le « ploc » qui résonna dans la pièce lorsque l’animilis apparut ne fit même pas sursauter la jeune femme, comme si elle l’attendait. Elle posa simplement son carnet et son crayon sur le lit et elle lui sourit. Sur la page, Tiny discerna son portrait, dans la chambre de l’étudiante.

— Tu avais dwi prédit ma venue ! lança-t-il d’un air réjoui.

Megumi avait le don de dessiner des prophéties. Elle l’avait hérité de son arrière-grand-mère qui était la fille de Zachaël, le premier humanilis à vouloir créer une communauté de créatures magiques afin de vivre en harmonie avec les humains.

La voix de gorge de Tiny, passablement aiguë, comme s’il muait en permanence, amusait toujours autant Megumi. Elle se leva d’un bond et serra l’animal dans ses bras. Celui-ci sembla surpris et resta un instant pétrifié avant de l’étreindre à son tour. Peu importait pour la jeune femme que la peau luisante de son ami soit collante et qu’une fine pellicule gluante s’accroche à ses vêtements. Elle était trop heureuse de le retrouver, ainsi que le contact avec ce monde merveilleux qu’elle ne pouvait malheureusement plus revoir.

— Je t’attendais, répondit-elle après leur étreinte. Comment vas-tu ?
— Tout se dwi passe pour le mieux, et Nathaniel est très dwi pris, l’informa l’animilis.

Il mentionna volontairement le Prince, parce qu’il savait que Megumi trépignait de savoir ce que l’humanilis devenait.

Depuis leur baiser, devant la parade du Festival de la Neige, les deux jeunes gens ne s’étaient pas revus. Nathaniel avait fait le déplacement jusqu’à l’université pour s’excuser auprès de Megumi de l’avoir délaissée à la fin du combat contre Kevaniel et de ne pas l’avoir raccompagnée lui-même chez elle. Il tenait également à lui dire qu’il l’aimait, mais il avait peur que ses sentiments ne soient pas réciproques parce qu’ils ne faisaient pas partie de la même espèce. Megumi s’en fichait. Elle était, elle aussi, éperdument amoureuse de lui, mais voilà, elle était humaine, elle avait dix-neuf ans, et elle devait suivre ses études pour trouver un emploi. Le monde des humains était déprimant et cruel. Le Prince quant à lui avait un village à faire tourner et toute une communauté à restructurer après les drames causés par Kevaniel et la sorcière. Ils avaient donc fini par se séparer de nouveau et par retourner à leur petite vie. Megumi ne pouvait pourtant pas s’empêcher de penser à Nathaniel et aux bons moments qu’ils avaient passés ensemble.

Chaque fois qu’elle avait eu l’occasion de revoir Tiny, elle n’avait jamais manqué de le questionner sur l’humanilis. Ce jour-là, son ami n’attendit pas de se faire harceler, il lui expliqua directement la situation.

— Tu as dwi prédit ma venue, mais tu ne dwi sais pas pourquoi ! Dans quelques jours, ce dwi sera l’anniversaire de Nathaniel, et…
— C’est vrai ? ! l’interrompit la jeune femme, surexcitée.
— Laisse-moi dwi parler ! râla l’animal.

Megumi fit mine de serrer ses lèvres avant de jeter la clé invisible qui avait servi à les verrouiller. Elle ne pouvait s’empêcher de sourire cependant, car son ami, dans cet état d’anxiété et de colère, malgré son éternel short bleu et son borsalino sur la tête, ressemblait plus que jamais à un amphibien tropical. Elle garda néanmoins la bouche fermée et attendit qu’il poursuive.

— Bulstrod et moi avons dwi besoin de toi pour trouver son cadeau, avoua-t-il enfin. Et nous dwi aimerions que tu sois dwi là pour la fête.

Megumi leva la main, ses yeux pétillants d’excitation. Tiny la dévisagea curieusement, les sourcils froncés, avant de lancer :

— Dwi quoi ?
— Je peux parler ?
— Eh bien dwi vas-y ! s’emporta l’animal.
— Tu prévois une fête ?

La jeune femme était aux anges. Non seulement, les vacances commençaient bientôt et en plus, elle aurait tout le temps libre pour faire les boutiques et trouver un cadeau idéal pour le Prince. Une occasion de retourner au campement magique et de revoir Nathaniel se présentait enfin à elle.

— Puisque je te dwi dis que nous en dwi organisons une !
— C’est super ! Nathaniel est au courant ?
— Non, et il ne doit dwi pas le savoir ! Tu devras dwi restée discrète et ne rien lui dwi révéler avant le dwi grand jour.
— J’aurais bien du mal de toute façon, constata la jeune femme. Ce n’est pas comme si j’allais le croiser toutes les cinq minutes. À ma connaissance, il ne se balade pas en centre-ville.
— Et toi dwi non plus, trancha l’animilis, agacé. Je t’emmène, précisa-t-il enfin.
— Maintenant ? s’écria Megumi en faisant les gros yeux.

Elle n’y croyait tout simplement pas.

— Dwi non.

« Je me disais aussi », songea-t-elle, déçue.

— Je dwi reviendrai te chercher quand tes cours seront dwi finis. Bulstrod a dwi insisté pour que tu ne rates rien de tes dwi études.

Cela ne semblait pas beaucoup plaire à Tiny, mais il respectait beaucoup la parole de son ami Gardien qui, après tout, avait pour rôle d’établir un équilibre entre les deux mondes. Tiny devait donc penser que si Megumi échouait à ses examens, il se passerait une catastrophe terrible, et il n’était de toute évidence pas disposé à empêcher ce chaos.

— Je te dwi retrouve ici dans une semaine. Dwi prépare toutes tes affaires, nous n’aurons dwi plus beaucoup de temps pour aller dwi chercher le cadeau de Nathaniel.
— De quoi s’agit-il ? Vous avez déjà une idée ?
— Oui. C’est dwi très rare et il faut dwi faire un long voyage pour le dwi trouver. Nous voulons lui dwi offrir un ponson magique.
— Un quoi ?


La cloche sonna. Megumi, perdue dans ses pensées, sursauta comme une diablesse et se leva aussitôt, retirant son cahier brûlant du rebord de la fenêtre. Elle glissa son avant-bras sur la table et laissa tomber ses affaires pêle-mêle dans sa besace avant de se précipiter jusqu’au pupitre du professeur qui la dévisageait d’un air désapprobateur. Elle lui tendit alors sa copie. Il la lui arracha sèchement des mains, et elle se mit à courir jusqu’à la porte. Ses amies la hélèrent vivement, mais elle ne prit pas le temps de se retourner.

Ses vêtements et son journal intime étaient prêts, rangés dans son baluchon, posé sur son lit. Il ne manquait plus que Tiny. C’était le grand jour, et elle avait hâte de voir l’animal réapparaître dans sa chambre pour venir la chercher. Lorsqu’elle enfonça la porte et fit irruption dans la pièce, elle ne fut presque pas surprise de le trouver assis sur son bureau, le sac pendant déjà à son épaule.

— On y dwi va ?

2 : Les Terres Sacrées

Megumi ne s’attendait pas à bondir avec l’animal — qui utilisait en général ce moyen de se déplacer pour aller très vite en transportant l’humaine qu’elle était —, car elle savait que les Monts Enchantés de Zachaël se trouvaient bien trop loin de Sapporo et il ne fallait pas risquer d’être repérés. En effet, les créatures magiques servant la sorcière maléfique avaient kidnappé la famille impériale et s’étaient emparées du palais. Bien que des êtres tout aussi anormaux les aient sauvés grâce à leurs pouvoirs surnaturels, les Hommes craignaient toujours ce qui les dépassait. Tiny avait donc fait apparaître un portail dans la chambre de l’étudiante. Il n’avait pas allumé un feu et emplit la pièce de fumée et de flammes, mais il avait invoqué le grand miroir doré que Megumi avait déjà emprunté, après la bataille finale, pour regagner le campement dans les Monts Enchantés.

La jeune femme fut ravie de trouver l’animilis ici et elle ne prit même pas une minute pour souffler après le sprint qu’elle venait de piquer sur le campus. Elle tendit une main déterminée à son ami qui s’en empara vivement après avoir sauté du bureau. Ils avancèrent rapidement jusqu’au cadre et y pénétrèrent sans hésitation. L’impression était toujours aussi étrange. Alors qu’elle s’enfonçait dans l’épaisse couche gluante qui ondulait à la place du miroir, Megumi pensa au Prince Nathaniel qui était de l’autre côté et elle ne put s’empêcher de glousser. Elle ne vit pas les pupilles de Tiny disparaître derrière ses paupières verticales d’un air blasé.

— Où sommes-nous ? interrogea la jeune femme lorsqu’elle rouvrit les yeux après la traversée humide et gélatineuse du portail.

Alors qu’elle s’attendait à retrouver le campement où elle avait passé la plus grande partie de son hiver, elle ne découvrit qu’une vaste étendue noire et désertique. Des milliers d’étoiles flottaient paresseusement au-dessus de sa tête, éclairant faiblement une allée plus obscure que le reste du paysage. Des halos violets, orangés et chocolats s’étalaient de-ci de-là, comme pour nuancer les ténèbres et l’infini qui semblaient vouloir se refermer sur elle. Megumi se retourna, apeurée, mais tout était semblable à des kilomètres à la ronde. Le miroir magique avait disparu. Tiny se tenait toujours là, sa main fine et allongée serrée dans celle de la jeune femme, et il tira patiemment dessus pour l’inciter à bouger.

— Nous nous dwi trouvons aux portes des Terres Sacrées. Bulstrod nous dwi attend de l’autre côté.

Megumi réalisa qu’elle venait d’atterrir quelque part dans le vaste univers, bien qu’elle ait posé les pieds sur une large estrade qui ne sortait de toute évidence pas de son imagination. Tiny l’incita à le suivre à travers les volutes partiellement colorées de l’air. Après avoir franchi un nuage particulièrement immense et épais dans lequel Megumi ne discernait plus rien que le bout de son nez, ils débouchèrent devant une imposante porte de bois ornée d’énormes clous d’acier. C’était comme accéder à l’antichambre entre le paradis et l’enfer, songea la jeune femme. Il ne lui restait plus qu’à proposer son âme à la pesée pour déterminer où serait sa juste place. Pourtant, l’animilis poussa le battant et celui-ci s’ouvrit facilement malgré son poids évident. Une lumière les engloba aussitôt. Aveuglée, Megumi se laissa entraîner par son ami et lorsque ses yeux se furent habitués à la clarté, elle discerna enfin l’endroit où ils se trouvaient. Un étalage incroyable de verdure envahissait l’environnement, l’herbe s’étirant d’une butte de terre à une autre comme un tapis molletonné. Cela rappelait vaguement les étendues sauvages d’Écosse ou d’Islande que la jeune femme avait déjà vues en photographies. Elle se demandait ce qu’était réellement ce lieu, en commençant par s’interroger sur la possibilité de son existence alors que derrière la porte, il y avait le néant… Puis Tiny tira sur sa manche et lui désigna quelque chose au-dessus de leurs têtes. Megumi plaqua sa main en visière sur sa figure pour se protéger de la lumière aveuglante qui descendait du ciel — si cela s’appelait ainsi — et elle découvrit enfin ce que l’animilis voulait lui montrer. Suspendues en équilibre à l’extrémité de longues racines enlacées et entremêlées verticalement, de larges plates-formes végétalisées semblaient planer sous des nuages aussi sombres et éteints que l’était l’extérieur de la grande pièce. L’éclairage éblouissant provenait en fait des amalgames de tiges qui irradiaient vers le sol telles des ampoules allumées sur toute leur longueur. Megumi croyait presque qu’il y avait des guirlandes électriques comme celles que l’on peut apercevoir sur les balcons ou dans les centres commerciaux au moment de Noël. Elle savait pourtant que dans un lieu pareil, il ne pouvait s’agir que de magie. Tiny semblait lui aussi émerveillé par ce spectacle, comme s’il le découvrait pour la première fois.

— Tu es déjà venu ici ? lui demanda alors Megumi, curieuse d’en apprendre plus.
— Une seule dwi fois, confessa son ami. Je suis toujours autant dwi ému par toute cette dwi beauté.
— Qu’est-ce que c’est ? insista la jeune femme.
— Nous nous dwi trouvons chez les Gardiens. Ces nacelles suspendues sont leurs dwi maisons et ils aiment dwi bien flâner dans ces vertes prairies.

L’animilis paraissait à la fois émerveillé et jaloux. Megumi sentit une pointe d’amertume dans ses paroles et elle fronça les sourcils. Tiny haussa les épaules et lui dit :

— L’équilibre de notre dwi monde dépend de créatures habituées à dwi flemmarder ici. Je trouve ça quelque peu dwi énervant.

Megumi s’étonna du comportement de son ami alors qu’elle savait qu’il tenait Bulstrod en grande estime. Elle avait du mal à croire que Tiny pouvait penser ce qu’il venait de lui lancer.

— Pourquoi dis-tu ça ? s’offusqua-t-elle. Les Gardiens ne sont-ils pas supposés être des magiqueités sacrées qui préservent notre monde ?
— Si, répondit hâtivement la grenouille. Bien sûr que dwi si, mais depuis que les humanilis et les animilis ont dwi formé une alliance et se sont dwi organisés en communautés, les Gardiens en dwi profitent pour se prélasser ici. Ils nous laissent dwi faire tout le travail en bas.
— Pourquoi dis-tu ça ? Je ne comprends pas.
— Ils n’ont rien dwi fait du tout pour arrêter Galaël et Kevaniel l’hiver dernier, révéla-t-il enfin, hargneux. Et nous avons dwi perdu beaucoup d’amis.

Megumi repensa à cette sombre période. Elle avait pris l’habitude de ressentir de l’ennui et du regret par rapport aux bons moments passés avec ses camarades magiciens, mais elle ne songeait toujours qu’à ces instants précieux. Elle préférait oublier la bataille désastreuse qui les avait opposés à deux humanilis très puissants et foncièrement mauvais qui étaient parvenus à rallier de nombreux adeptes à leur cause funeste. Au fond, tout le monde s’était fait manipuler par Kevaniel, qui voulait juste voler la place de Prince de Nathaniel sous prétexte qu’il était l’héritier légitime de Zachaël. Megumi frissonna en songeant que ce sorcier détraqué faisait en fait partie de sa famille. Elle-même descendait du fondateur de la communauté magique. Uniquement pour le caprice de cet insolent de Kevaniel, de nombreux camarades de Tiny et de Nathaniel étaient morts au combat et les humains avaient eux aussi subi un grave péril, car Kevaniel et ses disciples contrôlaient différents gouvernements qui avaient fini par entrer en guerre. Megumi ne comprenait cependant pas la réaction présente de Tiny. En effet, durant cet affrontement, Bulstrod les avait bien aidés. Ils n’auraient peut-être même pas réussi à défaire Galaël — la sorcière maléfique — et son maître si le Gardien n’était pas intervenu. Elle le fit donc remarquer à son ami, mais celui-ci renifla avec dédain.

— Bulstrod a dwi agi seul, poussé par notre lien et par la reconnaissance qu’il dwi a envers Fena et moi parce que nous lui avons sauvé la dwi vie une fois, et aussi envers Nathaniel qui dwi reconnaît la valeur de tous les êtres vivants. Les autres Gardiens lui en ont dwi voulu pour ça. Il s’est fait dwi exiler à cause de nous.
— Tu plaisantes !?
— Tais dwi toi ! la pressa l’animilis. Ils sont dwi endormis là-haut et ils dwi ignoraient que nous devions venir. Ils nous en auraient dwi empêcher. Bulstrod a permis le dwi passage uniquement maintenant, car il dwi savait qu’ils seraient dwi profondément plongés dans le sommeil pour nous dwi repérer. Le temps nous est dwi compté.
— Où est Bulstrod ? chuchota la jeune femme en se tordant le cou pour contempler toutes les plates-formes qui les surplombaient.
— Il ne se dwi trouve plus ici. Il a dit à Fena qu’il dwi errait quelque part dans les dwi plaines perdues.

Fena était la compagne de Tiny, et elle pouvait lire les pensées de Bulstrod, lui-même incapable de parler leur langue, ce qui lui avait permis de le repérer un jour où il était blessé et de lui sauver la vie.

Megumi se sentait peinée pour le Gardien qui lui était venu en aide à plus d’une reprise, et elle eut soudain l’impression d’être investie d’une véritable mission à son encontre. Elle ne pouvait pas simplement entrer dans les Terres Sacrées en catimini pour trouver un cadeau d’anniversaire au Prince avec ses amis alors que l’un d’eux était renié par son peuple en partie de sa faute. Elle devait agir. Elle se racla la gorge sans réfléchir, et comme s’il avait lu dans ses pensées, Tiny bondit sur son dos et plaqua ses pattes gluantes sur sa bouche pour l’empêcher de hurler.

— Ne dwi fais pas ça ! persifla-t-il à son oreille. Tu ne sais dwi pas à quoi tu as affaire. As-tu dwi oublié la puissance de Bulstrod ? Les autres Gardiens sont tout aussi dwi terrifiants.
— Mais ch’est inchuste ! protesta Megumi en essayant de défaire la prise de l’animilis qui l’étouffait à moitié.
— Ils te dwi tueraient, lâcha simplement Tiny.

Megumi cessa de gesticuler et ravala difficilement sa salive. Tiny la relâcha enfin. Il sauta par terre avec l’agilité et la finesse d’un félin et lui fit signe de le suivre. La jeune femme avança en silence derrière lui, non sans jeter un regard inquiet sur les nids immobiles des Gardiens qui s’éloignaient de plus en plus.

3 : Bulstrod

Megumi et Tiny marchaient en silence dans la prairie, grimpant et descendant des rangées interminables de buttes couvertes d’herbe. La lumière s’était adoucie depuis que les passerelles où reposaient les Gardiens avaient disparu de leur vue. Les magiqueités semblaient hors d’atteinte ou d’écoute, mais la jeune femme n’osait toujours pas parler. Elle se demandait où son ami pouvait bien l’emmener et si tout cela avait réellement un sens. Elle ne voyait pas pourquoi Tiny et Bulstrod auraient eu besoin d’elle pour se procurer un cadeau d’anniversaire pour le Prince dans ces terres sauvages et inhabitées par des humains, là où, de toute évidence, elle n’avait aucun droit de se trouver. Elle allait enfin se risquer à interroger l’animilis quand elle tomba subitement sur le sol, ses yeux se révulsant dans leurs orbites. Tiny, dépité, pensa d’abord qu’elle avait trébuché, mais il finit par sentir son pouvoir lui envahir la tête. Son radar, habitué à déceler les dons magiques, venait de s’activer et il détecta le dessin prophétique de Megumi avant même qu’elle ne commence à le tracer. Elle se mit à planter ses phalanges dans la terre pour aligner des traits tandis que l’animilis sortait le carnet de son sac à dos. Il le glissa sous la main de la jeune femme et lui enfonça un crayon entre les doigts. Sans en avoir conscience, Megumi poursuivit sa prédiction sur une feuille de papier et Tiny s’assit par terre en attendant qu’elle ait terminé. Il ne savait pas ce qu’elle allait prévoir, lui-même ne faisait pas de prophétie, mais il avait un mauvais pressentiment. Le comportement de son amie l’inquiétait beaucoup, car il n’avait jamais imaginé qu’elle aurait pu vouloir parlementer avec les Gardiens au sujet du sort de Bulstrod. Aussi étrange que cela puisse paraître, il espérait juste qu’elle l’aide à trouver un ponson magique pour célébrer le cent vingt-cinquième anniversaire de Nathaniel.

L’humanilis avait passé cent ans dans le tronc d’un majestueux érable, au cœur d’une grotte magique, puis une fois à maturité, il en était sorti et avait entrepris de traverser le monde jusqu’à rencontrer le Prince Zachaël et ses compagnons. Nathaniel était devenu son élève pour apprendre à maîtriser ses dons, et ce fut à ce moment que Tiny avait fait sa connaissance, car il était également un disciple du Prince Zachaël. Celui-ci leur avait permis de se réunir et de former une communauté, donnant ainsi un véritable but à leur existence. Depuis ce jour, Nathaniel et Tiny étaient inséparables.

Lorsque Megumi reprit conscience, elle avait les mains couvertes de boue et son crayon, tout aussi souillé, gisait sur le croquis incomplet qu’elle avait réalisé.

— J’ai dessiné une prophétie ? interrogea-t-elle son ami.

Celui-ci hocha la tête et se pencha à côté d’elle pour examiner le carnet. Il discerna facilement Bulstrod parmi les traces de terre qui tachaient la feuille, mais ce qui l’intriguait le plus était à peine visible de l’autre côté de la page.

— Qu’as-tu dwi représenté ici ? demanda-t-il en pointant un large cercle accentué par le tracé répété de la jeune femme, mais dont le contenu restait indiscernable.

Megumi haussa les épaules. Elle ne se rappelait jamais ce qu’elle dessinait durant ses absences et il lui était toujours très difficile d’interpréter les prophéties qu’elle découvrait à son réveil. Elle examina cependant le dessin et chercha à quoi pouvait correspondre cette étrange forme. Tiny tournait tout autour d’elle pour regarder le croquis dans tous les sens, et il finit par pousser une exclamation de surprise.

— Tu sais de quoi il s’agit ? s’enquit la jeune femme.
— C’est le dwi Trou Noir, lâcha-t-il. Tu as dwi prédit que Bulstrod devait s’y dwi trouver alors que c’est justement là que nous dwi allons. Je ne dwi comprends pas l’intérêt de ta dwi prophétie, avoua-t-il enfin.

Megumi pensait à autre chose cependant. L’évocation d’un trou noir, quel qu’il soit, ne lui augurait rien de bon, et le fait de savoir qu’elle devait s’y rendre avec ses amis la stressa tout à coup.

— C’est quoi le Trou Noir ? interrogea-t-elle nerveusement.
— Oh, c’est le dwi bout de l’univers. Il n’y a que dwi là qu’on peut dwi trouver un ponson magique. Nous avions déjà dwi prévu d’y aller, alors je ne dwi vois pas pourquoi tu l’as dessiné.
— Oui, j’avoue que moi non plus, mais ce qui m’inquiète le plus c’est que tu sois venu me chercher pour m’emmener dans un trou noir au bout de l’univers. Ce n’est pas très commode chez les humains. J’aimerais assez que tu m’expliques de quoi il s’agit, et aussi ce qu’est un ponson magique, car si je comprends bien, si je ne meurs pas pour mon impertinence auprès des Gardiens, je le ferai au fin fond du néant intergalactique ! J’ai bien résumé la situation ?

Les pupilles de Tiny disparurent derrière ses paupières verticales tandis qu’il soupirait.

— J’avais presque dwi oublié à quel point tu es dwi fatigante, railla-t-il. Je ne dwi pensais pas que tu te dwi sentirais obligée de m’assommer de questions. Tu veux dwi offrir un cadeau au Prince Nathaniel, oui ou dwi non ?
— C’est le cadet de mes soucis, avoua-t-elle, piquée au vif. Et puis, vu les circonstances pour se procurer ce fameux ponson, dont je ne sais toujours pas de quoi il s’agit, je crois bien que ce ne sera pas moi qui l’offrirai à Nathaniel. Je ne serai plus de ce monde pour ça ! Ni d’aucun autre d’ailleurs.

Le ton de leur dispute commençait à monter et Tiny allait répondre une réplique cinglante lorsqu’un mouvement dans les hautes herbes attira son attention. Megumi ne put retenir son hurlement quand la queue immense d’un animal balaya subitement l’air au-dessus de leur tête. Son pelage ébouriffé, parsemé par endroits d’écailles dorées, et les griffes fourchues qui semblaient fendre le vide à son extrémité rassurèrent pourtant Tiny. Megumi quant à elle tenta de s’enfuir en rampant. L’animilis l’arrêta en coinçant la main sale de la jeune femme sous ses orteils allongés et caoutchouteux.

— C’est dwi Bulstrod, fit-il sur un ton dégagé.

Megumi s’assit maladroitement sur une butte pour reprendre son souffle. Elle paraissait dans un état de panique inquiétant. Le Gardien se redressa alors, émergeant complètement de sa cachette. Ses petits yeux noirs étaient plissés comme s’il venait de se réveiller. Il déploya ses ailes argentées et les ébouriffa vigoureusement, provoquant un courant d’air qui fit retomber la jeune femme en arrière. Roulant sur la butte, elle se retrouva allongée sur le dos, ses jambes battant dans le vide pour tenter de se relever. Bulstrod tendit une énorme patte aux poils brun foncé vers elle et lui enserra délicatement les chevilles. Il lui manquait toujours une serre depuis qu’il avait sauvé la vie de Megumi la première fois qu’ils s’étaient vus. Il souleva la jeune femme à plus de deux mètres du sol avant de la déposer doucement entre deux petites mottes herbeuses. Allongée sur le dos, aplatie comme une planche, elle finit par s’asseoir en tailleur, les joues rouges et fumantes et les yeux un peu trop humides. Elle croisa les bras sur sa poitrine et dit simplement :

— Bonjour Bulstrod.

Le Gardien, dont le crâne et le menton étaient couverts d’un épais pelage brun, inclina la tête devant elle, lui présentant ses cornes lisses et pointues. L’une d’elles était légèrement ébréchée. Megumi le gratta affectueusement derrière les oreilles tout en songeant que si elle n’avait pas su ce qu’il était, elle l’aurait pris pour un dragon malgré tous les poils qui pouvaient, après la première approche, lui donner l’air d’une gentille peluche.

— Nous pouvons dwi y aller maintenant ? demanda Tiny, toujours fâché.

Bulstrod émit un léger feulement et il s’accroupit pour inviter ses amis à grimper sur son dos. Megumi gardait un mauvais souvenir de sa chevauchée avec lui. Elle s’installa néanmoins entre ses ailes, passant une jambe de chaque côté de son corps massif en tentant, tant bien que mal, de tirer la plus grande partie du tissu de sa jupe plissée entre ses cuisses, mal à l’aise. Elle n’avait pourtant pas le choix si elle voulait tenir sur le dos de l’animal. Elle essaya de se cramponner le plus fermement possible sans arracher les plumes luisantes qui lui caressaient la peau tandis que Tiny sautait sans ménagement derrière elle et enroulait ses bras autour de sa taille. Il serra les genoux contre la croupe du Gardien et celui-ci commença à battre des ailes tout en trottinant dans la plaine. Ils décollèrent au bout d’une minute en vacillant dangereusement. Megumi ferma les yeux et se mit à prier.

— Dwi regarde, lui conseilla l’animilis qui n’avait plus l’air de lui en vouloir.

Elle souleva de nouveau les paupières et poussa une exclamation de stupeur. Ils ne survolaient pas les plaines buteuses comme elle l’avait imaginé. À des milliers de kilomètres sous leurs pieds s’étalaient en fait les pays et les océans de la Terre. Alors qu’elle fixait les yeux sur la minuscule péninsule japonaise, le mont Fuji se détacha tout à coup du paysage lointain et elle pouvait en discerner les conifères et la neige qui le recouvrait. Pensant qu’elle avait halluciné, elle cligna plusieurs fois des paupières avant de se focaliser sur une autre partie du globe. La Norvège, allongée et biscornue, se changea soudain en un étalage de fjords et de glaciers comme si Megumi venait de faire le point dessus avec la lentille d’une longue vue.

— Les dwi Gardiens utilisent ce procédé pour dwi surveiller la planète, précisa Tiny. Si tu regardes bien, tu devrais dwi voir les Monts Enchantés de Zachaël.

Curieuse, Megumi se focalisa de nouveau sur les reliefs du nord du Japon. Après avoir passé en revue les différents cours d’eau et les forêts sauvages qui occupaient les terres, elle finit par discerner la boucle que créait la rivière, près de chez ses parents. D’ici, la presqu’île paraissait minuscule, et Megumi ne repéra aucune tente beige ornée d’un baobab brodé, ni même le feu qui brûlait habituellement au milieu du campement. Bulstrod effectua un virage serré et sa passagère perdit sa cible de vue. Déçue, elle détourna les yeux pour regarder droit devant. Le Gardien fonçait à travers les nuages brun et gris qui ondulaient paresseusement dans l’univers. L’éclairage était de plus en plus faible et Megumi dut plisser les paupières pour voir plus loin. Il n’y avait pourtant rien à découvrir de plus.

— Où allons-nous Tiny ?
— Je te l’ai déjà dwi dit, nous nous dwi rendons au Trou Noir. Tu ne dwi crains rien, ne t’inquiètes dwi pas.

Peu rassurée, Megumi ajusta nerveusement sa position sur le dos du dragon avant de reprendre :

— Pourquoi devons-nous y aller ?
— Les ponsons dwi magiques sont censés pousser dans cette zone. Il n’en dwi existe nulle part ailleurs.
— Dis-moi ce que sont les ponsons magiques. Ça doit vraiment valoir le coup si c’est aussi dur de s’en procurer. Tout le monde n’est pas ami avec un Gardien qui peut voler jusque là-bas.

Tiny soupira en passant une main sous son chapeau qui était mystérieusement resté collé sur sa tête malgré toutes les embardées périlleuses de leur monture. Il se gratta le crâne, soucieux. Il ne souhaitait pas expliquer aussi tôt le rôle que Megumi devait jouer dans la recherche du ponson. Il avait pris soin d’éviter de répondre aux questions trop engageantes que la jeune femme ne cessait de lui poser depuis qu’il était allé la chercher. Il en était même venu à se disputer volontairement avec elle pour la faire oublier ses interrogations et lui permettre de changer de sujet. Cette fois pourtant, il n’avait plus le choix.

4 : Un drôle de cadeau d’anniversaire

L’animilis se cramponna plus fermement à la jeune femme quand le Gardien plongea subitement de plusieurs kilomètres. Megumi poussa un faible cri et Tiny pensa que son ami volant avait effectué cette manœuvre dans le but de distraire sa passagère et de lui permettre de se dérober une nouvelle fois à ses interrogations. Malheureusement pour lui, à peine remise de la descente, Megumi tourna prudemment la tête dans sa direction et lui lança un regard perçant.

— Alors ? fit-elle, agacée.

Son teint avait viré au blanc et le voyage turbulent commençait à lui sembler long, mais elle ne se laissait pas démonter pour autant. Le crapaud ne pouvait tout de même pas lui annoncer qu’il l’emmenait au fin fond de l’univers, dans un trou noir où se trouvaient de mystérieux ponsons dont elle ne connaissait absolument rien, sans lui expliquer les détails de l’expédition. Megumi se retint de rappeler à l’animilis que si elle avait accepté de le suivre, c’était parce qu’elle pensait qu’elle allait passer ses vacances d’été dans les Monts Enchantés de Zachaël en compagnie de Boursain, Sushi, Fena et tous les autres animilis et humanilis qu’elle avait rencontrés durant la guerre, mais surtout, avec Nathaniel qu’elle rêvait de revoir depuis des mois. Ce n’était pas le moment d’entrer dans un énième débat et de se battre avec l’amphibien. Quelque chose lui disait qu’il serait bien trop heureux d’éviter une nouvelle fois la question. Elle attendit donc qu’il daigne enfin lui répondre, sans cesser de le fixer intensément. Elle avait le mal de l’air, c’était officiel, mais en se concentrant ainsi sur son ami, elle oubliait vaguement qu’elle se trouvait sur le dos d’un dragon dans l’espace. Elle s’interrogea un bref instant sur la manière dont elle parvenait à respirer, mais se ressaisit vite lorsque Tiny balbutia :

— Vois-tu, les dwi ponsons sont des dwi fruits magiques.

Pour faciliter leur conversation, puisqu’il ne pouvait de toute évidence plus y échapper, Tiny bascula sur le côté pour repasser devant la jeune femme et lui faire face. Il était désormais assis en haut de l’encolure de Bulstrod et ses pattes pendaient autour de son cou, ses genoux coincés au creux des épaules du Gardien. Celui-ci ne sembla même pas remarquer la différence. Il volait avec détermination jusqu’à son but sans se laisser perturber par ses passagers.

— Tu veux dire que ce sont des végétilis ?
— Pas dwi tout à fait, nuança l’animilis. Les végétilis sont les dwi fruits magiques qui poussent sur Terre, dans des dwi arbres spécifiques. Les ponsons se dwi trouvent dans l’univers.

Son ton était mystérieux et il ne semblait pas encore tout à fait disposé à tout révéler. Cela irrita Megumi. Elle ravala cependant sa réplique cinglante pour demander simplement plus de précisions. Elle savait qu’elle n’obtiendrait rien de son ami si elle l’assommait de reproches.

— C’est dwi compliqué à expliquer, lâcha Tiny, mal à l’aise. Une légende raconte que les dwi ponsons apparaissent dans le Trou Noir quand on en a dwi besoin. Ils seraient dwi porteurs de chance.
— Alors… un fruit magique qui se trouve mystérieusement au fin fond de l’univers pile quand il nous le faut, résuma Megumi. Hum… Et qui porte chance ! Mais, Tiny, tu ne crois pas qu’il vaut mieux avoir déjà pas mal de pot pour tomber dessus ? En plus, ce n’est qu’une légende…
— Les légendes sont dwi fondées sur des faits. Je pensais que tu l’avais dwi compris.

Megumi fronça les sourcils. Elle voulait taquiner son ami, mais il prenait vraiment la chose au sérieux.

— Bon, fit-elle. Et pourquoi Nathaniel a-t-il besoin de chance ? Vous n’aviez pas un cadeau plus pratique à lui offrir ? plaisanta-t-elle.
— Puisque tu dwi insistes, et que je dwi déteste ça, lança Tiny, je vais tout te dwi dire. Tu risques de ne pas dwi apprécier, je te dwi préviens !

Inquiète, la jeune femme se força à se taire pour écouter l’explication de l’animilis. Elle était nerveuse. Bulstrod sembla lui aussi tout à coup tendu, Megumi le sentit sous ses fesses endolories alors que le dragon contractait ses côtes et étirait sa colonne.

— Un ponson est un dwi fruit magique, reprit Tiny, et il est censé être dwi porteur de chance.

Megumi soupira et s’apprêtait à râler, mais l’animilis leva un long doigt boursouflé sous son nez.

— MAIS, insista-t-il, il a d’autres dwi propriétés. Les Gardiens dwi savent que les ponsons sont dwi fertiles lorsqu’ils sont emplis d’amour.

Megumi et Tiny se dévisagèrent un moment, le regard dubitatif de la première plongé dans celui, insistant, du second. La jeune femme avait complètement cessé de s’intéresser au paysage qui les environnait, mais pour montrer à son ami qu’elle n’accordait finalement aucun crédit à ce qu’il lui racontait, elle finit par se détourner de lui pour observer les étoiles roses qui filaient en pluie autour d’eux.

— Tu ne dwi dis rien, constata l’animilis, perplexe.
— À quel sujet ? éluda-t-elle.

Des rides de contrariété apparurent sur le front de Tiny qui se mit tout à coup à piailler d’un air sévère :

— Tu veux dwi savoir, oui ou dwi non ?!
— Je veux connaître la vérité, précisa Megumi. Je m’abstiendrai bien des idioties que tu déblatères pour passer le temps.
— C’est la dwi vérité, s’offusqua Tiny, dont la voix dérailla une fois de plus dans les aiguës. Si tu dwi offres le ponson au Prince Nathaniel, il sera enfin en dwi mesure de donner la vie à d’autres humanilis !

Ces paroles lui avaient échappé, et il plaqua une patte sur sa bouche pour les étouffer, mais il était trop tard. Megumi le fixa avec de gros yeux et s’apprêtait à répondre, mais ses mots restèrent coincés quelque part au fond de sa gorge. Bulstrod s’était instinctivement courbé en deux, comme pour se protéger d’une tempête, et devant l’absence de réaction de la jeune femme, il ralentit son vol puis tourna la tête vers ses deux compagnons. Il fit la grimace lorsqu’il découvrit l’expression de Megumi et Tiny finit par déglutir bruyamment avant de reprendre :

— Nathaniel va dwi avoir cent vingt-cinq ans. C’est l’âge auquel les dwi animilis peuvent enfin se dwi reproduire, confessa-t-il son amie, toujours choquée. Les humanilis en sont dwi incapables. Je sais que Nathaniel dwi rêve de fonder une famille, il me l’a dwi confié après avoir rencontré Nagisa.

Nagisa était la grand-mère de Megumi et la fille de Zachaël. Elle avait affronté la sorcière maléfique aux côtés de Nathaniel et Tiny la première fois que celle-ci avait essayé de renverser la communauté de Zachaël après l’avoir assassiné. Zachaël était le seul humanilis à avoir eu des enfants. Il avait d’abord eu un fils, Kevaniel, avec une des reines de son espèce alors qu’elles existaient encore. Il avait ensuite rencontré une humaine et ils avaient donné naissance à Nagisa. Megumi connaissait cette histoire, et tout ce que son ami animilis lui révélait se mélangeait désormais dans sa tête. Elle se méprit donc sur le sens de ce qu’elle venait d’apprendre.

— Nathaniel veut que nous fassions des enfants, murmura-t-elle, tétanisée.

Tiny se mit à tousser et il s’étranglait à moitié jusqu’à ce que Bulstrod le pousse dans le dos avec ses cornes. Il agrippa alors le col de la chemise de Megumi et la secoua légèrement.

— Tu n’as dwi rien compris, la rassura-t-il. Le ponson ne te dwi donnera pas les enfants de Nathaniel, ou je ne sais dwi pas ce que tu imagines, mais il peut dwi fournir au Prince des semences fertiles qui dwi contiendraient de l’amour. Votre amour. Il permettrait à des hôtes de dwi pousser pour héberger des humanilis à l’intérieur !

Megumi avait écouté attentivement cette fois. Lorsque Tiny lui dit qu’il ignorait ce à quoi elle pensait, elle avait rougi. Elle ne songeait certes pas à des graines d’arbres. Dans son esprit d’humaine, les enfants ne se créaient pas de cette façon. Gênée, elle se mit à tortiller ses doigts en silence, complètement incapable de réfléchir à ce qu’elle connaissait déjà sur les créatures magiques. Tiny reprit plus calmement :

— C’est un dwi processus très long, un humanilis ne peut germer dans un hôte qu’après que celui-ci soit dwi suffisamment grand, et il doit dwi rester cent ans à l’intérieur avant de dwi arriver à maturité. Bulstrod et moi dwi pensons que nous ne pouvons trouver ce dwi ponson que maintenant, et avec toi. Le Prince Nathaniel n’a jamais dwi aimé quelqu’un aussi fort que toi Megumi, et je sais que tu dwi ressens la même chose pour lui. Je dwi crois que j’ai été le premier à le dwi remarquer d’ailleurs ! Bref, c’est le dwi moment idéal pour fournir à Nathaniel ces dwi graines magiques. Tu dwi comprends ?
— Zachaël a fait un enfant avec une humaine, balbutia Megumi, toujours sous le choc. Nathaniel ne le souhaite-t-il pas ?

Elle se sentit rougir de la tête aux pieds une fois de plus et imagina parfaitement que de la vapeur pouvait lui sortir des oreilles tellement elle avait chaud. Pourtant, Tiny ne songea même pas à se moquer d’elle et Bulstrod soupira de peine.

— Nathaniel est un dwi humanilis et par ces temps de paix, il n’est pas dwi prêt de disparaître, lâcha maladroitement Tiny. Tu es encore une dwi enfant Megumi, mais tu vieilliras et tu mourras alors que le Prince restera inchangé. Ce que tu es en train de dwi penser est inenvisageable. Je suis dwi désolé.

La jeune femme ne répondit rien et le malaise de Tiny ne fit que se renforcer. Il avait vraiment l’impression de l’utiliser pour pouvoir apporter un peu de bonheur à son ami Nathaniel, au détriment de Megumi elle-même. Il savait bien qu’elle finirait par rencontrer un humain avec qui elle pourrait faire sa vie normalement, mais il devinait aussi que c’était bien cruel pour elle de retourner voir Nathaniel et de lui offrir la possibilité de réaliser le rêve qu’elle aurait voulu partager avec lui. L’animilis connaissait son ami et il se doutait que son souhait de fonder une famille n’était pas indépendant de sa rencontre avec Megumi. Il le lui avait même clairement formulé après les semaines passées en compagnie de la jeune femme, contrairement à ce que Tiny avait révélé à Megumi. Cette situation causait beaucoup de peine à Tiny et à Bulstrod, qui s’étaient mis d’accord pour ne rien apprendre à Megumi des envies intimes de Nathaniel avant d’aller la chercher dans le monde des humains. C’était difficile pour eux, mais ils pensaient agir pour le mieux.

5 : Allée vers le Trou Noir

Les heures commençaient à s’accumuler en silence. Tiny tournait de nouveau le dos à Megumi, regardant fixement droit devant lui alors qu’il n’y avait plus rien à voir. Bulstrod avait ralenti depuis un moment, gêné par l’obscurité quasi totale qui les enveloppait. Les étoiles avaient disparu, à l’instar des nuages de poussière colorés. Il ne restait que le vide, le néant. Megumi avait froid. Tassée le plus possible sur elle-même, elle se cramponnait aux plumes soyeuses du Gardien en tremblant. Sa position sur le dos de l’animal était plus qu’inconfortable et elle sentait que les muscles de ses cuisses souffraient de crampes fréquentes, sans parler de ceux de ses fesses. Elle avait vraiment hâte de pouvoir reposer les pieds par terre, même si elle imaginait très bien qu’elle aurait du mal à marcher.

Sa conversation avec Tiny l’avait ébranlée. Au fond, elle savait qu’il avait raison. Même si elle prendrait beaucoup de plaisir à passer sa vie avec Nathaniel — si celui-ci était d’accord, s’entend — il était évident qu’à un moment donné, le Prince se lasserait de la vieillarde qu’elle deviendrait et qu’il serait finalement déçu. Megumi ne souhaitait surtout pas paraître égoïste en montrant son désir de rester auprès de Nathaniel quand celui-ci souffrirait forcément de sa condition de misérable humaine. Elle s’en voulait beaucoup de sa manière de penser, mais elle était également fâchée contre l’animilis de lui avoir mis de telles idées dans la tête. Jusque là, elle ne faisait que vivre au jour le jour, en se disant que Nathaniel lui manquait beaucoup et qu’elle l’aimait. Dans ses rêves ou ses fantasmes, lorsqu’elle passait des moments merveilleux avec le Prince, elle ne songeait à personne d’autre qu’à eux deux. Elle n’avait pas encore inclus le moindre enfant au tableau. Cette fois, c’était différent. L’image d’un petit garçon aux cheveux de jais et aux iris émeraude, comme son père, ne cessait de s’insinuer à son esprit. Elle fit la grimace presque malgré elle. Elle n’eut pas le temps cependant de s’efforcer de penser à autre chose, car l’occasion se présenta toute seule à elle.

Bulstrod vira sèchement sur le côté, obligeant ses deux passagers à agripper plus fermement ses ailes, et Megumi ouvrit des yeux hallucinés lorsqu’une énorme météorite passa près d’eux. Le sifflement de la roche fendant l’air résonnait encore aux oreilles de la jeune femme alors que le météore était déjà bien loin. Le Gardien venait de l’éviter de justesse. Bulstrod se mit à slalomer entre les gros rochers qui arrivaient désormais droit sur eux.

— Accroche dwi toi ! brailla Tiny alors que son corps flottait au-dessus du dos du dragon et qu’il ne tenait plus que par sa prise précaire dans ses plumes.

Megumi enfouit davantage ses doigts dans le plumage de Bulstrod et elle en agrippa une poignée plus conséquente. Le Gardien, trop concentré sur son vol, ne ressentait rien. La jeune femme s’aplatit autant que possible sur l’encolure de sa monture dont l’allure augmentait peu à peu. Le vent qui leur fouettait le visage amorça l’apparition de larmes sur les joues de l’humaine et de l’animilis, mais celui-ci les chassa d’un revers rapide de la main et se focalisa sur les astéroïdes qui les menaçaient. Tandis que Bulstrod faisait tout pour les contourner, jouant de sa dextérité sans pareille, Tiny surveillait qu’aucun de ces énormes cailloux meurtriers n’échappait au regard perçant de son ami. Les météorites suivaient toutes un axe rectiligne au milieu duquel Bulstrod et ses compagnons semblaient s’être insérés par accident. Le Gardien n’avançait plus, il restait à la même hauteur, mais se déplaçait latéralement pour atteindre le bord de cette autoroute spatiale. Ses yeux noirs, grands ouverts, fixaient l’espace qui s’ouvrait devant lui alors que Tiny regardait un peu plus loin afin de prévenir l’arrivée de rochers plus rapides. L’animilis paraissait nerveux. Il se tenait les tempes en grimaçant. Ni lui ni le dragon n’aperçurent la comète qui jaillit subitement par la droite. Elle ne suivait pas le même parcours que les autres, elle n’adoptait pas leur allure non plus. Tandis qu’ils s’en approchaient dangereusement, elle s’embrasa tout à coup et Megumi poussa un hurlement qui se perdit au fond de l’univers, dans le vide sidéral.

Tiny réagit au quart de tour. Il pivota vigoureusement et tendit un bras ferme dans la direction de la comète. L’éclair qui jaillit de ses doigts boursouflés la fit aussitôt exploser. Il se jeta ensuite sur la tête de Megumi pour l’aplatir contre les omoplates de Bulstrod et la protéger des projections rocailleuses. Le Gardien évita l’impact et, tournoyant sur lui-même à une vitesse vertigineuse, s’éjecta de la pluie de météorites comme un boulet de canon. Les cris de Megumi et de Tiny, ballottés sur son dos, se noyèrent dans un tourbillon de plumes et de griffes acérées. L’animilis songeait que son ami ne parviendrait jamais à se stabiliser quand celui-ci buta contre un nouvel obstacle qui stoppa net sa progression.

À la vitesse à laquelle il fonçait, il aurait dû traverser cet étrange mur dressé dans le vide, mais il se cogna de plein fouet dedans et chuta de plusieurs mètres avant de se redresser et de planer de manière stationnaire. L’humaine et son compagnon étaient toujours sur son dos, comme par miracle, bien qu’ils ne demeuraient pas indemnes. La couleur de Tiny était passée de l’orange vif au vert kaki et il était au bord de l’évanouissement. Son bras droit pendait lamentablement le long de son corps et il ne maintenait sa prise de l’autre main qu’à grand-peine, pendant le long du flanc du Gardien. Il se hissa, en tirant sur les poils de Bulstrod et en gémissant. Megumi l’aida finalement à repasser ses pattes de part et d’autre du cou du dragon. La jeune femme, complètement décoiffée, tremblait de manière incontrôlable. Elle était frigorifiée. Sa mâchoire claquait frénétiquement et ses lèvres violettes ressortaient fortement sur sa peau blanche. Tiny s’aperçut qu’il faisait de nouveau suffisamment clair lorsqu’il discerna parfaitement le visage décomposé de son amie. Il se mordit la langue en constatant qu’il l’avait emmenée dans un tel endroit sans lui suggérer de mettre des vêtements plus chauds. Dans son monde, Megumi avait enduré la chaleur toute la journée et elle portait son uniforme scolaire composé d’une courte jupe plissée et d’un chemisier fin. Bulstrod planait sur place, haletant et couinant nerveusement. Il paraissait épuisé. Après avoir farfouillé dans les affaires de Megumi, Tiny l’aida à glisser ses bras dans les manches de la veste qu’elle avait emportée et se pencha à l’oreille du Gardien.

— Où dwi sommes-nous ?

Bulstrod soupira, de la vapeur s’échappant de ses naseaux, et il désigna la muraille dressée devant eux du menton. Tiny contempla la construction avec étonnement, mais ne sembla pas comprendre ce qu’elle impliquait. Une voix répondit alors à sa question :

— Vous êtes aux portes du Trou Noir, et vous n’avez rien à faire là.

Au sommet du mur, haut de plus de dix mètres et s’étendant à perte de vue, une immense créature se tenait fièrement au-dessus d’eux. Megumi l’avait déjà vu en image, dans des légendes mythologiques égyptiennes. Il s’agissait d’un sphinx.

6 : Un obstacle de taille

La lumière qui se diffusait paresseusement autour d’eux émanait en fait du sphinx. Ses deux yeux perçants et allumés comme des ampoules étaient braqués sur eux et Megumi se ratatina sur elle-même dans l’espoir de passer inaperçue. Leur arrivée fracassante contre la muraille n’avait malheureusement pas échappé à la créature.

— C’est dwi toi qui nous a envoyé la comète ? lança Tiny sans cérémonie.
— Tais-toi ! le morigéna Megumi sans desserrer les dents. Tu sais ce que c’est ? Ne le mets pas en colère !
— Bien sûr que je dwi sais ce que c’est, railla Tiny. C’est un Gardien !

Megumi ouvrit la bouche, mais aucun mot n’en sortit. Elle n’en revenait pas. Le sphinx était un Gardien qui veiller sur les deux mondes, et il était connu des égyptiens ! Elle n’eut pas le temps de se remettre de cette nouvelle ou d’assimiler ce que l’animilis avait lancé à la créature, car celle-ci déploya deux immenses ailes dorées et se jeta dans le vide. Megumi plaqua une main contre sa bouche pour retenir son cri. Le sphinx stoppa sa chute d’un battement gracieux qui les balaya brusquement, Bulstrod, Tiny et elle, pour se maintenir à leur hauteur. Il était deux fois plus imposant que Bulstrod, et ses longues plumes se fondaient parfaitement avec le pelage court et basané qui descendait sur ses épaules. Sa queue se balançait, menaçante, derrière son dos, et Megumi réalisa qu’il avait le corps d’un lion.

— Je vous ai effectivement envoyé la comète, répondit le Gardien, et c’est également moi qui y ai mis le feu. Vous n’avez rien à faire ici, répéta-t-il d’un air intimidant.

Sa voix parvenait aux oreilles de Megumi, mais elle ne voyait pas ses lèvres bouger ni sa bouche s’ouvrir. La jeune femme était fascinée, mais tout comme Bulstrod l’avait impressionnée, le sphinx l’effrayait. Il avait un visage d’homme, bien que ses yeux diffusaient une telle clarté, mais la crinière rousse qui lui recouvrait la tête et la nuque cachait la plupart de ses traits. En le regardant mieux, Megumi s’aperçut qu’il irradiait une impression de peine et qu’il semblait assez malheureux. Sa peau était claire et ses lèvres minces. De légères pommettes relevaient sa face émaciée. Il aurait pu être séduisant sans compter les poils du fauve. Et il y avait ses ailes… Les Gardiens étaient grandioses et terrifiants.

— J’ai bâti cette muraille pour vous empêcher d’aller plus loin, reprit-il. Votre chemin s’arrête ici.
— Pourquoi nous dwi interdire de pénétrer dans le Trou Noir ? Tu connais notre dwi intention.
— Un animilis de ton rang ou une humaine ne peuvent entrer dans ce lieu sacré, trancha le sphinx. Vous le savez très bien, sinon vous n’auriez pas essayé de passer en cachette. Quant à ce que tu cherches, tu n’es pas digne de t’en servir.
— Mais le Prince Nathaniel en est dwi digne. N’est-ce dwi pas ?

La créature grimaça. Tiny venait apparemment de marquer un point. Il saisit son avantage et poursuivit :

— Les Gardiens peuvent dwi pénétrer dans le Trou Noir, laisse dwi entrer au moins Bulstrod.
— Bulstrod… répéta le sphinx. C’est ainsi que vous le nommer ? railla-t-il.

Il pointa ses ampoules aveuglantes sur le dragon, resté plutôt discret jusque-là.

— Tu n’es même plus digne d’être Gardien Zmeï, lâcha-t-il sèchement.

Bulstrod sembla se ratatiner sur lui-même tant les mots le transpercèrent. Megumi comprit que Zmeï devait être son vrai nom. C’était ainsi que l’on appelait un grand dragon légendaire dans son monde. La jeune femme ne pouvait pas rester sans réagir. Toute la crainte qu’elle avait d’abord ressentie à l’égard du sphinx se volatilisa en un instant. Elle se redressa fièrement et croisa les bras sur sa poitrine. Tiny n’eut pas le temps de l’arrêter qu’elle criait déjà :

— Hey ! Qui est le Gardien qui a aidé à empêcher la guerre dans les deux mondes l’hiver dernier ?

La créature mi-homme mi-lion se tourna brusquement vers elle, la couleur de ses yeux virant au rouge. Il était furieux.

— JE suis celui qui pose les questions ! s’écria-t-il.
— Alors, interroge-toi donc là-dessus : comment pouvez-vous continuer à veiller sur la Terre si l’un des vôtres a été banni pour avoir bien agi ?
— Megumi… soupira Tiny entre ses dents.

Bulstrod perdait peu à peu de l’altitude, mais le sphinx réajustait toujours sa position sur la sienne. Le dragon aurait préféré se trouver partout ailleurs, mais pas ici, devant celui de ses compères qu’il redoutait le plus, alors qu’il transportait une humaine insolente sur le dos.

— Nous ne pouvons pas sans arrêt nous mêler de ce qui arrive ici-bas, trancha le lion volant. La stupidité des Hommes est incorrigible.
— En fait, reprit Megumi, vous êtes ni plus ni moins que des spectateurs. C’est dommage…
— Misérable vermine, cracha le Gardien, hors de lui, tu dois payer ton insolence et ta folie !

Megumi ne prit pas peur, contrairement à ses deux compagnons. Soit elle était effectivement folle, soit elle ne savait vraiment pas à quelle créature extraordinaire elle avait affaire. La bête leva une énorme patte au-dessus de sa tête, prête à l’abattre sur l’humaine sans tenir compte de la présence de l’animilis et du dragon.

— Je croyais que les sphinx posaient des énigmes, lança la jeune femme sans tressaillir, mais je constate qu’en fin de compte, tu n’es qu’une grosse brute.

Les yeux de Tiny semblaient sauter de leurs orbites. Bulstrod grinçait des dents, à l’instar du lion dont la colère le démangeait.

— En réalité, il n’existe qu’un seul sphinx, mademoiselle, et il se trouve en effet qu’il n’est pas particulièrement loquace.

Les quatre protagonistes tournèrent la tête vers le nouvel arrivant à qui appartenait la voix suave qui venait de retentir. Le fauve menaçant abaissa sa patte, déçu, tandis qu’un centaure galopait jusqu’à eux, ses sabots crépitant d’étincelles bleutées à chaque pas. Il flottait dans les airs sans avoir besoin d’ailes. Son corps équin était couvert d’une robe argentée sur laquelle des milliers de paillettes semblaient luire. Un torse humain remplaçait le buste du cheval et ses longs cheveux bruns reposaient sur son encolure et ses flancs. Il s’arrêta près de Bulstrod et s’inclina devant les voyageurs. Lorsqu’il se redressa, il tendit un bras vers Megumi et lui saisit la main qu’il baisa affectueusement.

— Enchanté, dit-il, je m

Akemi no Sekai
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