Objectif petit ami, roman

Publié le 29/06/2024 dans Mes écrits.

Objectif petit ami est un roman que j’ai écris en 2015 pour un concours sur le thème « espoir », à moins que ce n’ait été le « courage ». Je ne sais plus trop. Les dents de Chastel a été écris à la même période pour répondre à l’un de ces deux thèmes également. Les deux sont valables pour les deux romans, je trouve. C’est sans doute pour cela que je n’ai pas été retenue. Je n’avais probablement pas bien compris les sujets.

couverture du livre

Mélanie est un peu timide et renfermée. Ses interactions sociales se limitent aux échanges avec ses collègues et à son amitié avec Camille, l’épouse de son patron. Lorsqu’elle reçoit une mystérieuse lettre, Mélanie ne peut s’empêcher de chercher à découvrir l’identité de son admirateur anonyme. Elle a cependant du mal à faire la part des choses et à écouter les conseils de son amie.

Environ 4 heures 30 de lecture.

Objectif petit ami

1 : Une lettre anonyme

J’ai reçu la première lettre un mardi soir.

Je vivais au deuxième étage d’une vieille église reconvertie du centre-ville de Monsagne depuis cinq ans et les seuls courriers personnels que j’avais jamais reçus à cette adresse étaient les colis de mes parents. J’étais plus habituée aux factures et aux publicités.

Mais avant de trouver cette lettre, je passais la journée au Parc d’Activités Gérardin, dans la boîte de communication visuelle où j’avais été embauchée. J’avais bénéficié de l’incroyable chance de quitter l’école des arts numériques et d’intégrer une entreprise au moment où les employeurs laissaient encore les infographistes réaliser leurs missions depuis leur domicile. Mon contrat n’ayant jamais été modifié, je pouvais travailler chez moi. J’étais évidemment obligée de me rendre au bureau lorsqu’il se déroulait l’une de ces réunions importantes concernant les plus gros clients. Et je devais aussi me conformer aux demandes de mon patron, Maxime, en matière de contacts, et accepter les vidéos-conférences auxquelles il me conviait ou bien répondre au téléphone quand je voyais son numéro apparaître. Je préférais de loin lui parler par mail, mais je ne pouvais tout de même pas me plaindre.

Ce mardi était un jour de réunion. La responsable du salon de beauté Les ongles de madame Martha, madame Bernard – allez savoir pourquoi – s’était présentée à l’agence à 9h pour discuter d’un nouveau site internet, plus dynamique. Très agréable, elle avait fourni un cahier des charges complet au patron, non sans le complimenter sur nos autres travaux. Les ongles de madame Martha était un client important. La nécessité d’une interface visuelle pouvait signifier que madame Bernard finirait par nous demander des flyers et peut-être même des affiches. En plus, les gens parlaient beaucoup avec leur esthéticienne, surtout quand elle était aussi drôle et cool. Le bouche-à-oreille pouvait faire une bonne publicité à la boîte.

À 9h15, j’interrompis donc la communication sur mon portable avant de me préparer à aller au bureau. Ce n’était pas prévu, mais le projet sur lequel je travaillais déjà pouvait apparemment attendre. J’engloutis un petit déjeuner copieux et attrapais le premier tram en direction de la zone d’activités à l’est de la ville.

Je quittais le wagon en même temps que Charlie, le nouvel agent de sécurité des parkings qui avait pris le poste la semaine précédente. Très grand et plutôt costaud, il avait la carrure idéale pour exercer cet emploi. Si j’étais un voleur ou un vandale, il ne me viendrait sûrement pas à l’idée de contrarier cet homme-là. Mais au fond, il était très gentil. Depuis qu’il était là, nous nous retrouvions toujours ensemble dans le tramway. Il prenait le tour de garde de 10h45 et quand je me rendais au bureau, il m’arrivait rarement d’y être plus tôt que cela.

— Tu as le temps de boire un café ? me proposa-t-il.

Charlie savait que je n’étais pas bavarde, mais il insistait quand même pour s’asseoir près de moi dans le tram et pour m’inviter à boire un café avec lui – je ne buvais pas de café – à chacune de nos rencontres. Il ne semblait pas gêné que je le laisse le plus souvent faire la conversation en me contentant de l’écouter.

Je lui souris. Nous traversions le parc en marchant rapidement et il devait même trottiner un peu pour se maintenir à ma hauteur. Lorsqu’il vit mon expression, il fronça les sourcils.

— Tu vas encore refuser, se plaignit-il en faisant semblant de bouder.
— Une autre fois, promis-je, ralentissant légèrement l’allure pour lui parler. Aujourd’hui il y a un gros truc, je dois me dépêcher !
— J’ai l’impression que tu dis toujours ça…
— Mais non ! protestai-je en m’arrêtant pour de bon. C’est juré, d’accord ?

Ce n’était pas comme s’il avait eu de nombreuses occasions de m’inviter de toute façon, il était là depuis trop peu de temps. Il acquiesça en retrouvant son sourire ravi avant que nous nous séparions devant le bâtiment où je travaillais.

Toute l’équipe était déjà là. Je passais la journée, sans pause déjeuner digne de ce nom, à réfléchir au « projet Martha », comme nous l’avions baptisé. J’avais soigneusement étudié les demandes de madame Bernard et j’étais occupée à dessiner une maquette, cachée derrière l’écran de mon ordinateur. Étant chargée de mettre en place l’aspect visuel des sites, je devais savoir ce qui était réalisable ou non par les programmeurs ; ce qui était « ergonomique » comme on disait dans notre langage.

Le reste de l’équipe était plongée dans la conception d’une boutique en ligne pour un autre client. Pourtant, je sentais leurs regards insistants sur le sommet de mon crâne à intervalles trop rapprochés pour que ce soit naturel. Assez discrète de nature, j’évitais d’attirer l’attention sur moi, mais ne pas travailler tous les jours en contact direct avec mes collègues ne m’aidait pas à paraître inintéressante. Ils étaient tous curieux de me connaître, mais ils n’en avaient pas vraiment l’occasion. Plusieurs membres de l’équipe étaient arrivés récemment.

Lorsque je me levai enfin et enfilai mon manteau, il me sembla que tout le monde retenait son souffle.

— J’ai laissé la maquette sur le serveur, informais-je le programmeur en chef. À plus tard.

Il me répondit d’un hochement de tête perplexe et les autres l’imitèrent. Je tentai de leur sourire avant de saluer Maxime et Camille, ma meilleure amie qui était aussi sa femme et la commerciale de la boîte.

— Reste dispo Mélanie, le projet Martha est important, me dit le patron sans lever le nez des papiers qu’il étudiait avant mon intervention.

Il était grand et « bien bâti », comme se plaisait à le scander Camille, genre nageur ou tennisman. Même à moitié caché derrière un bureau, emprisonné dans un costume trois-pièces et une cravate, il était séduisant, mais pour ma part, je le trouvais surtout très gentil.

— Bien sûr. Tu peux me joindre par mail.

Il hocha la tête et Camille lui ébouriffa les cheveux avant de se lever d’un bond.

— Je te dépose, m’annonça-t-elle en enfilant son trench beige abandonné sur une chaise. Je dois aller rencontrer monsieur Barnabé pour les affiches de Noël.

Elle n’était pas très grande, mais les talons de ses escarpins lui ajoutaient bien cinq centimètres. Sa chevelure brune descendait tranquillement jusqu’en bas de son dos, sans le moindre épi bien qu’elle l’ait soulevée pour la faire repasser par-dessus son manteau. Nous sortîmes du bâtiment en silence et marchâmes rapidement jusqu’à sa voiture, garée trois-cents mètres plus loin. Charlie nous fit signe depuis sa loge. Il avait commencé à neiger.

— Alors, lança Camille lorsque nous fûmes bien au chaud dans l’habitacle de son coupé sport, tu as vu Harold ?
— Harold ? Qui est-ce ?

Elle attendit de s’arrêter au feu tricolore avant de m’octroyer son regard sévère spécial Mélanie. J’avais trop souvent vu ses yeux noisette briller de cette lueur démente et ses fins sourcils se froncer et lui barrer le front de la sorte.

— C’est le nouveau programmeur, Mél ! Il était assis à côté de toi toute la journée !

Nous avions eu pratiquement la même conversation lorsque Charlie avait commencé son emploi dans le parc d’activités. La contrariété de Camille se changea en moue désapprobatrice lorsqu’elle reporta son attention sur la route. Nous étions amies depuis que nous nous étions rencontrées le jour de mon entretien d’embauche. Elle dépensait toujours une énergie folle à essayer de me présenter des hommes pour « m’ouvrir au monde », comme elle disait. Jusque-là, toutes mes relations s’étaient soldées par un échec. Nous avions trente ans toutes les deux et Camille ne cessait de répéter que si je ne me mariais pas d’ici le Nouvel An, j’étais un cas désespéré. Je l’étais sans aucun doute, car nous étions déjà en novembre et je ne fréquentais personne.

— Il y a une fête au bureau à la fin du mois, changea-t-elle de sujet.

Un sourire se dessinait désormais sur ses lèvres rouges. Je croyais bien savoir où elle voulait en venir.

— Pourquoi ?
— C’est pour la nouvelle année, se lança-t-elle aussitôt. C’est moi qui ai eu l’idée de la fêter en avance ! Tu auras vraiment l’occasion de parler avec tout le monde comme ça.

Je souris à mon tour. C’était bien ce que je pensais. Camille espérait me faire rencontrer quelqu’un durant cette fête.

— Tu ne peux tout de même pas croire que si tu me présentes un homme fin novembre, je serai mariée avant le 31 décembre.

Elle tourna craintivement la tête vers moi et quand elle remarqua que je souriais largement cette fois, elle me fit un clin d’œil.

— On verra bien !
— Et Maxime est d’accord avec tout ça ? Fêter le Nouvel An avec un mois d’avance, ce n’est pas banal.

Elle leva les yeux au ciel alors qu’elle engageait la voiture dans ma rue.

— Si tu savais ! Il ne cesse de me tanner pour découvrir si tu es casée !
— Quoi ?!

Je me sentis rougir en imaginant ma meilleure amie et mon patron parler de ma vie sentimentale.

— Il aimerait te présenter à une de ses connaissances, mais c’est hors de question !

Elle arrêta la voiture sous mes fenêtres, en plein milieu de la chaussée, et coupa le contact avant de se tourner vers moi.

— Il te faut quelqu’un, c’est clair, mais sûrement pas un dingue de poker !

J’éclatais de rire en détachant ma ceinture de sécurité. Une file de véhicules commençait à se former derrière nous.

— Merci Camille.
— On s’appelle ce soir ?
— Je préférerais qu’on se parle en ligne, lui répondis-je, comme chaque fois qu’elle me posait cette question.
— Bon, d’accord. À tout à l’heure.

Lorsque j’eus claqué la portière, elle prit encore le temps de me faire coucou avant de repartir. Je me précipitais dans mon immeuble après avoir adressé un bref sourire d’excuses à l’automobiliste quelque peu mécontent qui occupait la tête de la file d’attente dans la rue.

Je vis un paquet de prospectus dépasser de ma boîte à lettres et décidais que c’était le moment de faire le ménage. L’autocollant « Stop Pub » ne servait à rien ! Je pris soin de les secouer pour vérifier qu’aucun courrier ne s’était glissé dedans. Trois enveloppes s’en échappèrent et atterrirent sur le carrelage. Je me débarrassais du reste avant de les ramasser et je les examinai tout en montant l’escalier. La première contenait un rappel de la date de relevé du compteur d’électricité. La seconde, à mon plus grand agacement, comportait une facture de mon opérateur internet à qui j’avais pourtant spécifié à plusieurs reprises que je préférais recevoir ce genre de correspondance par mail. Je déverrouillai la porte de mon appartement et entrai avant d’étudier la troisième enveloppe.

Mes coordonnées étaient inscrites très lisiblement sur le devant, mais aucun nom d’expéditeur ne figurait au dos. Le timbre poste représentant un bonhomme de neige, tellement différent du tarif d’expédition imprimé à même le pli des deux autres courriers, m’incita à penser qu’il ne s’agissait pas d’une quittance. Curieuse, je l’ouvris et dépliai la feuille qu’elle contenait. C’était une lettre manuscrite n’ayant de toute évidence aucun rapport avec une quelconque administration. L’écriture était la même que sur l’enveloppe, linéaire, appuyée, mais simple. Les lettres s’enchaînaient parfaitement, sans fioritures, et les lignes s’étendaient d’un bord à l’autre du papier, entre deux marges restées vierges. Horizontales et toutes parallèles, elles avaient été tracées à l’encre noire, probablement avec une plume. J’eus l’impression d’avoir remonté le temps. J’étais moi-même tellement habituée à écrire sur ordinateur ou à utiliser des stylos à bille que j’avais presque oublié l’existence des courriers manuscrits et des stylos-plumes.

Vraiment intriguée, je ne pris pas plus de quelques secondes à analyser cette écriture et entamai la lecture de la lettre très vite.

Chère Mélanie,

Je ne peux pas décrire le plaisir qu’a été le mien lorsque j’ai reconnu ton visage après tout ce temps passé loin de toi. Qui aurait pu penser, après des années d’errance à travers le monde, que je finirai par me retrouver à Monsagne alors que c’est là que tu vis ? Certainement pas moi, mais le destin ne prévient en général pas de ses intentions.
J’ai connu des femmes avec qui j’ai eu l’occasion de partager énormément de mon être, mais je n’en ai aimé aucune autant que je t’ai aimée. Elles m’ont appris beaucoup et m’ont permis de forger ce que je suis. Tout comme les voyages que j’ai entrepris. Pourtant, rien de tout ce que j’ai vu ne m’a fait t’oublier.

J’ai conscience qu’une telle lettre doit te paraître ridicule. Tu es une si belle femme que l’homme qui doit certainement partager ta vie a dû ouvrir ce courrier avant toi. Et puis, tu n’as peut-être même pas remarqué ma présence.
J’ignore qui tu es devenue et je ne sais pas si je t’aime toi, ou l’idée de ce que tu étais. Je sais en revanche que je veux que tu découvres ce que je suis désormais. Je veux apprendre à te connaître et, pourquoi pas, partager avec toi ce que j’ai appris sur le monde. J’aimerais que tu puisses te confier à moi et que tu me laisses accéder à ton cœur.
Je voudrais vraiment savoir ce que tu penses de tout cela, mais je vais essayer d’attendre. Je pense qu’il est encore trop tôt pour que tu saches qui je suis et j’ai dans l’idée de te le faire deviner, si ça ne t’ennuie pas. Bien sûr, tu ne peux pas me répondre. C’est fait exprès. Cela aurait été trop brutal et ne m’aurait pas laissé beaucoup de chances si tu n’avais eu qu’à lire mon nom et mon adresse sur l’enveloppe. J’espère juste que tu seras suffisamment intriguée pour chercher qui je suis.

Je sais que je te reverrai bientôt. Et même si ça peut te sembler étrange ou déplacé, j’aime l’idée de pouvoir t’observer alors que tu ignores que je suis là.

Je restais un moment à contempler le papier sans vraiment le voir, incapable de comprendre ce que je venais de lire. Cette lettre ne pouvait pas m’être destinée, il y avait eu une erreur. Je regardai une nouvelle fois l’enveloppe et constatai que c’était bien mon nom qui y figurait. Se pouvait-il qu’il existe plusieurs Mélanie Spivac à Monsagne et que cet homme ait confondu les adresses ? Oui, probablement. Dans une agglomération de plus de 50 000 habitants, c’était bien possible. En tout cas, je l’espérais, car le contenu de ce message était assez inquiétant. Je songeai que je remettrai la lettre au bureau de poste le lendemain pour la réexpédier avant de me souvenir que c’était impossible. L’auteur avait volontairement omis de laisser ses coordonnées. Je n’aimais pas du tout l’idée qu’un tel type, qui pensait me connaître, se délecte de m’épier en cachette.

Je me débarrassai de mon manteau avant de faire de même avec mes chaussures et j’enfilai un pull chaud et mes chaussons fourrés à la place. La température extérieure avoisinant 0 degré, celle de l’appartement tournait autour de 12. Je n’allumais jamais les chauffages, car l’immeuble n’était pas isolé – bien trop ancien pour cela – et bien que la pièce n’était pas très grande, le fait d’enclencher les radiateurs électriques n’apportait que de la condensation sur les vitres et des taches de moisissures sur les murs. Eh oui, ce n’était pas la joie. Je préférais donc m’équiper de vêtements chauds et entrouvrir légèrement une fenêtre quand je cuisinais pour laisser s’échapper la vapeur.

Tandis que je faisais revenir un oignon dans un peu d’huile d’olive, je repensais à cette mystérieuse lettre. Je n’arrivais pas à imaginer qu’elle puisse s’adresser à moi jusqu’à ce qu’une idée aussi saugrenue que ce courrier me vienne. Et si c’était Camille qui avait manigancé tout cela ? Elle était bien capable d’avoir retrouvé une vieille connaissance et de l’avoir incitée à me contacter. Ou pire, elle aurait pu dégoter un célibataire sur un site de rencontre et le convaincre de m’aborder de cette manière. Je devais en avoir le cœur net. De toute manière, j’allais forcément finir par parler de cette lettre à mon amie, autant le faire dès maintenant.

Je terminai la préparation du bœuf sauté et m’installai devant mon ordinateur pour manger. Je ne recevais jamais d’invités pour le repas et ne disposais pas de suffisamment d’espace pour une table. Le bureau faisait parfaitement l’affaire. Je visionnais un test de jeu rétro sur internet et lorsque mon assiette fut vide, je la poussai sur le côté et me connectai à ma messagerie. Une fenêtre apparut aussitôt en bas de l’écran :

CAMdesBois : as tu réfléchi à cette histoire de fete ?
NEKOchan : Salut Camille. Pas vraiment. J’aurais dû ?
CAMdesBois : bien sur ! je vais te présenter à Harold, c’est obligé !
NEKOchan : Si tu y tiens. Tu as déjà fini de régler les détails pour les affiches de Noël ?
CAMdesBois : men parle pas. le vieux sait pas du tout ce qu’il veut ! mais oublions ça. Maxime est pas encore rentré. je lui ai préparé une surprise pour ce soir. on va prendre un pied denfer, jte le dis ! mais là, jai tout mon temps !
NEKOchan : Cool.

J’étais toujours gênée quand elle mentionnait le côté intime de sa relation avec mon patron. Même après toutes ces années, j’avais du mal à m’y faire.

NEKOchan : Je peux te parler d’un truc ?
CAMdesBois : ?
NEKOchan : J’ai reçu une lettre étonnante aujourd’hui.
CAMdesBois : quel genre ?
NEKOchan : Genre lettre d’amour.
CAMdesBois : arrete !!!!!!!!!!! je t’appelle tout dsuite !

Je n’eus pas le temps de lui répondre, que mon portable se mettait déjà à sonner. Le téléphone, ce n’était vraiment pas ma tasse de thé, mais Camille faisait tellement souvent l’effort de discuter en ligne alors qu’elle n’aimait pas trop ça que je pouvais bien décrocher pour elle de temps en temps. Surtout dans une situation comme celle-ci.

— Lis-la-moi !
— Elle est assez longue…
— Je veux tout savoir, m’interrompit-elle aussitôt.

J’entrepris alors de lui lire la lettre en essayant de ne pas me laisser déstabiliser par ses exclamations de plus en plus enthousiastes. Lorsque j’eus terminé, elle mit quelques secondes à réaliser que c’était fini.

— C’est tout ?

J’approuvai.

— La fin est assez bizarre, non ? demandai-je alors qu’elle ne disait plus rien.
— Oui, hésita-t-elle. Oui, c’est bizarre.
— Tu as l’air surprise, m’étonnai-je.
— Bien sûr que je le suis ! C’est la première fois que j’entends une histoire pareille. Une lettre ? C’est étrange !
— Oui, ça m’a semblé étrange aussi au début. C’est vieillot, n’est-ce pas ? Mais en y réfléchissant bien, cette personne sait peut-être que j’adore la littérature.
— Hum ?
— Peut-être que quelqu’un lui aura dit, insistai-je.
— Apparemment, il te connaît, répondit Camille, ne comprenant de toute évidence pas mes allusions.
— Ou bien quelqu’un lui a suggéré de m’écrire, lançai-je alors en laissant tomber les sous-entendus.
— Tu crois ?
— Camille !
— Quoi ? Tu penses que ça vient de moi ?! réalisa-t-elle enfin. Mais pas du tout Mél ! Je n’ai rien à voir là-dedans, juré !
— Ah bon ?
— Bien sûr ! Tu sais pas du tout qui peut être ce type ?
— Non, pas du tout. Je me disais que cette lettre n’est peut-être pas pour moi, avouai-je.

Maintenant que mes soupçons à l’encontre de mon amie étaient levés, je pouvais essayer d’échafauder des théories avec elle.

— Oh ! Ne dis pas ça ! Ça serait tellement dommage. Il va sûrement t’en envoyer une autre. Il a écrit quelque chose comme « il est trop tôt pour te dire qui je suis, mais je te ferai deviner ».
— Oui, apparemment il aimerait me faire découvrir son identité.
— Alors on saura ! Il faudra que tu me montres cette lettre, je veux la sentir, voir son écriture, tout !
— La sentir ?
— Évidemment ! Il a peut-être laissé une odeur. Son parfum ! Si tu le croises dans la rue, tu pourrais le reconnaître grâce à ça !

Je n’étais pas tellement convaincue. L’expérience des mélanges de parfums et autres eaux de Cologne des passants ne m’avait jamais permis de distinguer la moindre senteur particulière. L’odeur des gens n’était que synonyme de maux de tête pour moi.

— Tu ne trouves pas qu’il a l’air d’un type effrayant ? hasardai-je. Je veux dire, il écrit quand même qu’il me regarde à mon insu.
— Tant mieux ! Ça signifie qu’il en pince vraiment pour toi !
— Ah bon ? Mais, c’est inquiétant. Tu ne crois pas ? Si ça se trouve, il me voit quand je suis chez moi.

Je me levai pour fermer les volets, non sans scruter la rue.

— Le temps qu’il est occupé à te reluquer, il ne s’intéresse à personne d’autre, lâcha Camille, insensible à mes craintes. C’est plutôt flatteur en fait.
— Si tu le dis.

Sa logique implacable m’avait toujours étonnée. Son sens du pragmatisme et sa manie de ne voir que le bon côté des choses lui avaient permis de se frayer un chemin bien tracé dans la foule des êtres humains. Elle ne ressentait jamais la noirceur que je percevais flotter au-dessus du monde. L’avoir pour amie m’aidait à instaurer un certain équilibre dans mon esprit et à avancer dans son sillage lumineux. Sans elle, j’errerais probablement dans les ténèbres à tout instant, alors qu’avec elle, cela ne m’arrivait qu’occasionnellement.

— Écoute, tu dois faire attention à tout ce que tu fais ! ajouta-t-elle, surexcitée. Tiens-toi toujours droite pour mettre ta poitrine en valeur, ne te grattes pas la tête en public, ne mets pas tes doigts dans ton nez, ne…
— Camille ! la stoppai-je, moitié indignée, moitié amusée.
— Quoi ? C’est important !
— Le nez, d’accord. Même si je n’ai pas l’habitude de faire ça devant tout le monde. Mais la tête ? Qu’est-ce que ça signifie ?
— C’est pas très agréable. Tu perds tes cheveux sur la table, t’as l’air paniquée. Je sais pas moi ! En tout cas, je déteste te voir te gratter la tête. Je pense que lui aussi n’aimerait pas ça.
— Tu dis n’importe quoi, soupirai-je.
— Non ! C’est sérieux. Tu dois faire attention à ta présentation Mél.
— Je n’ai pas envie d’être superficielle. Et puis il a l’air de m’apprécier comme je suis, non ?
— Je… Oh, y a Maxime qui rentre. Coucou chéri !

Elle se mit à glousser comme elle le faisait seulement pour son mari. J’entendis le bruit étouffé d’un baiser, comme si Camille avait plaqué sa main contre le combiné pour me le cacher, puis elle reprit :

— Je te laisse, y a ma surprise qui attend.

Elle ricanait encore tandis que je lui souhaitai une agréable soirée, bien que je fus certaine qu’elle le serait. Elle raccrocha rapidement après m’avoir saluée et je contemplai mon assiette vide en me demandant à quand remontait mon dernier moment intime avec un homme. C’était loin.

Je me repassais des passages de notre conversation dans ma tête. J’étais perplexe. Les paroles de Camille m’intriguaient beaucoup. La lettre reposait près du clavier de l’ordinateur, là où je l’avais laissée après l’avoir lue au téléphone. Je la regardai et hésitai à la prendre de nouveau. Elle me semblait dangereuse. Inquiétante. Elle trônait devant moi comme l’objet d’une tentation, d’un péché. Elle me faisait peur.

Je me secouai mentalement en pestant contre ma stupidité et finis par m’en emparer. Ce n’était qu’une lettre. Je l’approchai néanmoins de mon visage et, après une brève hésitation supplémentaire, en humai l’arôme. Je fus presque déçue de constater qu’il n’avait rien de particulier. Je sentais juste l’odeur du papier. Et peut-être aussi celle de l’encre. Et bien que cela me rappelait le toucher agréable et la senteur discrète des livres – ceux que j’aimais feuilleter uniquement pour retrouver ces sensations –, je ne discernai aucune fragrance susceptible de me faire découvrir l’identité de l’auteur de ce courrier.

2 : Légendes d’horreur

Travailler de chez moi me procurait l’avantage d’éviter de me lever aux aurores. Les nuits dans ma rue étaient très agitées. Avec les groupes de personnages douteux, ivres morts, qui hurlaient à tout-va, je ne pouvais m’endormir vraiment que vers 6h du matin. C’était le même boxon tous les jours. J’appréciais donc de pouvoir faire des fainéantises sous ma couette jusqu’à 9h30. Le bruit de la ville ne me permettait jamais d’aller au-delà.

Frigorifiée, j’avais été tentée plus d’une fois d’allumer les radiateurs, mais j’étais sensible au gaspillage d’électricité et à l’impact que cela avait sur l’environnement. L’idée qu’une quantité considérable d’énergie nucléaire se volatiliserait par les murs, le plafond et les fenêtres si je cédais me dissuadait finalement assez vite. La moisissure potentielle y était aussi pour beaucoup.

J’avais donc pris l’habitude d’organiser mon temps pour ne pas rester trop souvent entre ces murs. Après le petit déjeuner, vers 10h15, je commençais à travailler sur les projets professionnels qui m’incombaient, en pyjama, emmitouflée dans un plaid. Je me remettais au travail durant quelques heures supplémentaires le soir, avant de regarder un film. Entre les deux, je me rendais à la médiathèque de la ville. Il s’agissait d’un lieu public chauffé dans lequel je pouvais consulter des livres : l’endroit idéal en plein hiver. L’inverse était également vrai bien sûr. En été, je me plaisais à profiter de l’air conditionné du bâtiment alors que la chaleur ne me laissait aucun répit à l’appartement, mais j’aimais aussi aller là-bas parce qu’il y avait toujours beaucoup de monde.

Je me sentais parfois très seule et il m’arrivait de chercher le contact réel avec d’autres êtres humains, des personnes différentes de Camille que je ne voyais finalement pas beaucoup. Et discuter sur des forums ne comptait pas. Je pensais souvent ainsi, mais dès que je me trouvais face à une foule de gens et que je devais m’adresser à quelqu’un, je paniquais. La plupart du temps, je préférais même renoncer et faire demi-tour. Une interaction banale comme il s’en produisait lorsque j’allais acheter le pain ne me dérangeait pas. C’était rapide, sans douleur. La conversation était toujours la même. À la médiathèque, c’était une autre histoire. Bien sûr, je n’étais pas forcée de communiquer avec les usagers. La plupart du temps, je pouvais même éviter de parler au personnel. Mais parfois, il se passait des choses indépendantes de ma volonté, comme ce jour-là, par exemple.

Je venais de terminer le premier tome de la série Les enquêtes d’Hector Krine de Stéphane Tamaillon. Je quittai le fauteuil confortable et quelque peu rapiécé que j’occupais jusque-là dans le but d’aller chercher la suite.

En arrivant à la médiathèque, j’avais de nouveau senti ce malaise et cette impression d’étouffement face à la foule présente. Je m’étais donc exilée à l’étage du « Pavillon Arts et Loisirs », dans la salle de lecture la plus calme. Je devais redescendre, traverser le rez-de-chaussée, le hall d’accueil, le « Pavillon Multimédias » et la moitié de « l’Aile Littérature et Langues » pour accéder aux rayons des livres pour adolescents. J’aimais beaucoup la fantasy et les récits fantastiques. Les histoires de Krine mêlaient ces différents genres et elles étaient passionnantes, même si elles étaient adressées aux plus jeunes.

Je descendis donc l’escalier sans lever la tête, le regard fixé sur mes pieds. Je portais mes bottes fourrées couleur prune. Après avoir rencontré différentes paires de chaussures, j’atteignis enfin la salle voulue. La médiathèque de Monsagne était réputée pour être l’une des plus belles du pays. Elle avait été réhabilitée peu de temps avant mon arrivée en ville et disposait d’une énorme collection de documents en tout genre. L’architecte qui l’avait imaginée était passionné par la Rome antique, la lecture et la nature, et il avait réussi à mêler les trois pour mon plus grand plaisir.

En effet, la médiathèque était semblable à une immense villa romaine aménagée en « U ». Un jardin, au centre de l’édifice, était accessible depuis presque toutes ses salles. Bien sûr, en hiver, il était très souvent fermé. Sauf les jours de beau temps où l’on pouvait s’installer sur une chaise à bascule, sur la terrasse, pour feuilleter un bouquin. Cela faisait un moment que je n’y avais pas mis les pieds. Le patio végétalisé était visible depuis chacune des pièces du bâtiment. Les hautes fenêtres de l’aile gauche laissaient entrer la lumière de l’après-midi dans la salle lambrissée.

Je traversai la longue allée menant aux rayons pour adolescents et m’engouffrai entre deux bibliothèques en bois débordant de livres. Ils étaient triés par nom d’auteur. Je repérai rapidement la lettre « T » et tombai sur différents ouvrages de Stéphane Tamaillon. La suite des Enquêtes d’Hector Krine n’était pas là. Un dilemme terrible s’imposa alors à moi : farfouiller un peu partout au cas où le volume aurait été mal rangé ou demander à quelqu’un où il se trouvait. Avant de perdre inutilement mon temps à me torturer, je décidai de consulter le catalogue virtuel de la médiathèque pour m’assurer qu’elle possédait bien ce que je cherchais. Il y avait justement un moniteur à quelques pas, près du bureau de renseignements. Mal à l’aise, je saluai le bibliothécaire installé derrière avant de cliquer frénétiquement sur le clavier de l’ordinateur. Le logiciel m’indiqua que le livre était bien disponible et il me renseigna sur sa localisation. C’était de là que je venais. Pensant que j’avais peut-être mal regardé, je retournai dans le rayon pour vérifier. Le bouquin n’y était pas. Je commençais à me sentir agacée. Le catalogue disait que le roman que je cherchais n’avait pas été emprunté, pourtant, il n’était plus à sa place. Cela devait signifier qu’une personne l’avait en ce moment même entre les mains. Elle était sans doute installée quelque part en train de le lire.

Au moment où je décidai que j’allais retourner dans le « Pavillon Arts et Loisirs » pour travailler un peu sur mon ordinateur, un homme arriva derrière moi, me faisant sursauter.

— Excuse-moi, dit-il. Tu cherches quelque chose ? Je t’ai vu tourner entre les rayons.

C’était le bibliothécaire que je venais d’apercevoir au bureau des renseignements. Un badge avec le prénom « Clément » brillait sur sa poitrine. Je lui expliquai mon problème non sans quelques bégaiements. Il me sourit. Ses grands yeux bleus, un peu dissimulés derrière de longues mèches brunes qui se bataillaient sur son front et autour de son visage, pétillaient de ravissement. Je n’avais jamais vu quelqu’un d’aussi enthousiaste à l’idée de rechercher un livre perdu.

— De quel livre s’agit-il ?

Je lui indiquai le titre et l’auteur, ce qui le fit sourire davantage. Il paraissait avoir à peu près mon âge et je devais effectivement lui sembler un peu crédule avec mes bottes violettes et mon envie de lire une fiction sur un détective lycanthrope.

— Il est revenu tout à l’heure, m’informa-t-il. Je l’ai là-bas.

Il retourna vers son bureau et prit le livre posé en haut d’une pile. À croire qu’il m’attendait. Je remerciai nerveusement ce jeune homme bien serviable avant de m’enfuir le plus vite possible, le bouquin serré contre ma poitrine. Parfois, j’avais l’impression d’être encore une enfant et je me sentais trop impressionnable.


Le reste de la semaine fut tranquille. Je reçus quelques messages du fameux Harold de la boîte de communication. Il avait des questions sur la maquette du « projet Martha », pour le plus grand bonheur de Camille. Après la manifestation de regret exagéré à laquelle j’eus droit sur le fait que le jeune programmeur et moi étions restés formels et nous étions contentés de parler de travail, je compris que mon amie avait lu l’intégralité de nos mails. C’était le risque avec les messageries professionnelles.

Mis à part ce bref épisode, Camille fut grandement occupée. Elle ne trouva que quelques minutes samedi matin, entre deux rendez-vous, pour m’appeler et me bombarder de questions sur mon soi-disant « admirateur secret ». La conversation tourna court. Je lui signalai seulement que, n’ayant reçu aucun courrier supplémentaire malgré l’intention manifeste de l’expéditeur de me faire deviner son identité, nous pouvions raisonnablement conclure que je n’étais pas la véritable destinatrice de cette lettre. Camille objecta vigoureusement :

— Il attend probablement de te revoir pour t’en envoyer une autre. Ça s’est peut-être pas encore produit. Et de toute façon, une lettre met 2 jours à arriver.

Je réfutai ses arguments un à un, m’attardant particulièrement sur le dernier, le seul que je pouvais à peu près maîtriser.

— S’il en avait écrit une nouvelle, je l’aurais eue aujourd’hui, je pense. Mettons qu’il m’ait revue mercredi, le lendemain du jour où j’ai reçu la première. Il lui aura fallu un moment pour écrire quelque chose en réaction à cette nouvelle rencontre et il n’aura pu poster sa lettre que jeudi.
— Tu ne peux…
— Ça se tient, l’interrompis-je. Alors elle aurait voyagé vendredi et je l’aurais eu ce matin. Le facteur est déjà passé.

J’essayais d’adopter un air convaincu pour prononcer ces dernières paroles. Je ne voulais pourtant pas y croire. Je n’osais pas l’avouer à mon amie, mais je m’étais rendu compte que je me levais plus tôt et que j’attendais le facteur depuis l’arrivée de cette mystérieuse lettre. J’espérais en recevoir d’autres.

Je pensais avoir convaincu Camille, mais elle me lança sur un ton victorieux :

— Mais elle peut aussi arriver lundi !
— Tu n’avais pas un rendez-vous, toi ? râlai-je, vaincue.
— Mince, c’est vrai ! On en reparlera ! À plus tard !

Elle raccrocha et je me replongeai dans l’illustration de l’affiche de Noël de la ville. Je venais d’entamer le bonhomme en pain d’épices quand on frappa à la porte. Mon cerveau s’arrêta et je restai pétrifiée sur place. Je détestais cela. Je ne voulais pas ouvrir. J’envisageai un instant d’éteindre la musique et de me cacher sous le bureau au cas où le visiteur regarderait par la serrure. Puis je me rappelai qu’on ne pouvait pas voir par les serrures d’une porte d’entrée, elles étaient bien trop étroites et trop profondes. En plus, si je coupais le son, la personne qui attendait dans l’escalier saurait que j’étais présente. Je repris mon souffle quand je réalisai que je manquais d’oxygène. J’avais cessé de respirer au moment où le coup avait retenti.

— Mélanie ? appela une voix chevrotante dans le couloir. Tu es là ? C’est monsieur Sipac. J’ai une lettre pour toi. Le facteur s’est encore trompé de boîte. Ce bon à rien…

Le vieillard grommela ces derniers mots pour lui, mais je les perçus très nettement. La musique venait de s’arrêter toute seule. C’était la fin de l’album. J’entendis un mouvement à l’extérieur. Monsieur Sipac semblait s’être approché de la porte pour écouter plus attentivement le silence qui s’installait. Je restai figée.

— Bon, je la glisse par terre alors.

Le coin d’une enveloppe apparut entre les poils du balai isolant fixé sous la porte. Elle avança de plus en plus dans la pièce avant d’atterrir à mes pieds.

— Foutu facteur, ronchonna le vieillard avant de redescendre chez lui.

J’attendis d’entendre grincer la dernière marche du bas avant de ramasser le courrier. Le pauvre facteur avait pris cher, bien que son erreur était excusable. Mon nom de famille était très proche de celui du vieux monsieur, bien gentil de toujours rectifier le tire.

Après l’évaporation de l’émotion qui m’avait submergée, je réalisai l’ampleur de la situation. Une lettre était bel et bien arrivée ce matin-là. L’enveloppe était identique à celle que j’avais reçue en début de semaine, l’écriture aussi. L’inconnu m’avait de nouveau écrit. Fébrile, je vérifiai si ses coordonnées étaient indiquées, mais il n’y avait rien, comme la première fois. J’entrepris finalement de lire la missive.

Chère Mélanie,

Après mon premier voyage, en Roumanie, le monde m’a paru différent.
Je venais d’obtenir mon Bac. J’avais soif d’aventures. J’économisais tout mon argent de poche depuis des années dans le but de m’évader. Le moment était venu.
La température à Bucarest frôlait les 40 °C en plein soleil. On étouffait. Je reconnais que la peur a fini par prendre le dessus sur l’excitation. J’ai dû consulter le guide que je m’étais procuré pour parvenir jusqu’à la gare. Par chance, la langue française était davantage parlée que l’anglais et j’ai réussi à me faire comprendre juste à temps pour attraper un train pour Brașov. Le livre disait que c’était une belle ville et je ne tenais pas à rester à la capitale. Le trajet dura plusieurs heures, je ne sais plus combien. J’ai somnolé durant un moment, puis j’ai regardé le soleil disparaître derrière l’horizon. Les campagnes étaient tristes. Des cabanes en tôles s’étendaient le long de la voie ferrée, éclairées par les derniers rayons lumineux, comme une guirlande de Noël.
À la tombée de la nuit, les personnes présentes dehors se volatilisèrent et des chiens apparurent de tous les côtés. Ils se tenaient immobiles au bord des rails, leurs yeux s’illuminant au passage du train. Cela ne me surprit presque pas. Le guide parlait des chiens sauvages. Certains mesuraient près d’un mètre au garrot et ressemblaient à des loups.
Peu de temps avant que le train s’arrête, je me sentais mal. J’avais besoin de repos. J’ai marché jusqu’au centre-ville, à la recherche d’un petit hôtel recommandé par l’auteur du guide touristique pour son prix accessible. Je ne pensais pas pouvoir arriver à destination. La ville débordait d’énergie alors que j’avançais au ralenti.
J’ai fini par trouver l’hôtel aux alentours de 4h du matin. L’homme chargé de l’accueil était assoupi dans sa loge. J’ai finalement obtenu une chambre et après une douche glaciale dans la salle de bains commune – les couleurs des robinets d’eau chaude et d’eau froide étaient inversées – je m’endormis profondément pour émerger 3h plus tard. J’étais en pleine forme et j’avais l’impression d’avoir dormi 3 jours ! Ma visite du pays pouvait commencer.
J’ai rencontré Dracula lors d’un après-midi brûlant. Accoutré d’une cape noire et d’une tenue en cuir, son maquillage blanc coulait sur ses joues tellement il avait chaud. Ses canines en plastique lui glissaient entre les dents quand il s’adressait aux enfants et il grimaçait volontiers pour les parents qui leur tiraient le portrait. Cet homme était fou.
Je l’ai observé plusieurs heures souffrir de la chaleur dans son costume de vampire pour amuser les passants et récolter un peu d’argent. Il a fini par venir vers moi après avoir vidé le contenu de son chapeau dans ses poches. En Roumanie, il n’y avait pas de monnaie, ou très peu. Le système monétaire avait changé l’année précédente et les pièces de grande valeur avaient été remplacées par des billets. Il était arrivé qu’un épicier ne me rende pas les petites pièces parce qu’il n’en avait aucune dans sa caisse. Tout le monde payait en billets. Ils étaient très colorés, affublés d’un portrait et d’une forme transparente, un oiseau, je crois, au milieu. Le plus petit était de 1 leu. Le vampire en avait désormais plein les poches.
Il s’est assis auprès de moi en s’écriant quelque chose qui l’a fait rire. Je lui ai souri poliment sans dire un mot. Il a alors compris que je venais d’ailleurs et m’a demandé si je parlais anglais. Je lui ai simplement répondu « French » et il a éclaté de nouveau de rire avant d’engager la conversation en français. Il m’a payé une bière dans un café et nous avons fini par dîner ensemble.
J’ai appris beaucoup de Dracula. Il était amusant, cultivé et rêveur. Il me ressemblait beaucoup. Il était âgé de 25 ans et travaillait dans la police ferroviaire. Il avait étudié le français à l’école. Il passait ses jours de repos à se déguiser pour arrondir ses fins de mois et il était friand de légendes. J’ai eu droit à un récit sur l’existence du comte Dracula, ou plutôt du Prince Vlad II, dit « l’Empaleur », qui avait inspiré cette histoire. J’ai passé plusieurs jours chez lui, en compagnie de ses enfants encore plus fantasques que leur père, et nous avons entrepris une excursion en Transylvanie pour visiter le Château de Bran réputé pour être celui du célèbre vampire.
L’immense forêt transylvaine m’a davantage plu que la bâtisse, bien trop touristique à mon goût. Nous sommes donc partis nous promener dans les Carpates, découvrant des églises entourées de remparts moyenâgeux, et nous avons vogué dans des bois de pins majestueux aussi obscurs qu’en pleine nuit. Mon ami Dracula a choisi ce moment pour me parler d’étranges histoires qui s’étaient produites dans les environs. Il m’a même assuré que des témoignages récents faisaient encore état de la chose. Il a piqué ma curiosité et je l’ai prié de me conter ces histoires. J’ai alors appris que des paysans avaient affirmé avoir été attaqués par d’immenses loups, plus forts et plus impressionnants que des ours. Certains d’entre eux juraient se changer en de tels animaux la nuit, poussés par un instinct bestial à manger de la chair humaine. Après le mythe du vampire, celui du loup-garou s’était également dessiné devant moi, fascinant.
J’ai pris congé de mon compagnon après 4 ou 5 jours de son aimable hospitalité et j’ai entrepris de visiter le reste du pays. J’ai pris le train jusqu’à Piatra Neamț et découvert le village de Bicaz, réputé dans les guides, mais bien triste à voir. L’humanité et ses fâcheuses habitudes étaient revenues et les légendes ne ressemblaient plus qu’à de vagues souvenirs. J’ai alors décidé de quitter le pays au bout de deux semaines. Je n’ai même pas eu le cœur d’aller plus au sud pour voir la Mer Noire. De retour à Bucarest, j’ai eu un frisson quand, devant passer la nuit à l’aéroport pour prendre le vol du lendemain matin, j’ai rencontré les chiens errants.
Leur attitude était déconcertante. D’abord bons toutous, ils me tournaient autour pour que je partage mon repas avec eux ; puis une fois le soleil couché, ils se sont changés en bêtes monstrueuses. Ils se battaient sous mes yeux, sortant les crocs et hurlant à la lune. Des meutes entières bloquaient l’accès à certains parcs et mon instinct de survie me soufflait de ne pas les contrarier alors que je repensais à ces histoires de lycanthropes.

J’abandonnai la feuille sur le bureau avec un étrange sentiment de vide au creux de l’estomac. Je ne m’étais pas attendue à cela. Je croyais lire une nouvelle déclaration, mais il s’agissait en fait de la retranscription d’un carnet de bord. Je ne comprenais pas le but de cette lettre. Pourquoi l’inconnu écrirait-il le récit de son voyage à la femme qu’il aimait ? Puis, comme si mes idées s’éclaircissaient d’un coup, les mots de son premier courrier me revinrent en mémoire. Il souhaitait que je découvre qui il était. Il voulait partager avec moi tout ce qu’il avait vu du monde. Avec moi, ou avec l’autre Mélanie avec qui il m’avait confondue.

Alors que je réalisai que j’avais d’abord était déçue du contenu de la lettre, je me sentais désormais excitée et avide d’en apprendre davantage. À peine sorti du lycée, cet homme avait commencé à voyager. Il pensait même avoir vu des loups-garous ! C’était comme s’il était entré dans une de ces histoires de fantasy que j’aimais tant, comme s’il avait pu côtoyer Hector Krine ou Van Helsing ! Je l’enviais et je n’avais plus qu’une idée en tête : découvrir son identité. Même s’il s’était trompé de fille et que ce n’était pas du tout avec moi qu’il souhaitait partager tout cela, il fallait que je sache qui il était.

3 : Mon dessin animé préféré

Si l’inconnu avait décidé de laisser des indices sur son identité, le premier devait être son âge. Il écrivait dans sa lettre qu’il avait entrepris son voyage juste après l’obtention de son diplôme. Je supposais qu’il était alors âgé de 18 ans. C’était en général à ce moment que l’on passait son Bac si l’on n’avait ni redoublé ni sauté de classes.

Je recherchais d’autres éléments et je finis par remarquer que le passage sur la monnaie roumaine coupait le récit de manière un peu trop insistante. Il était étonnant qu’il précise que le système monétaire du pays avait changé l’année précédant celle de son voyage. C’était l’information dont j’avais besoin !

Je lançai le navigateur internet et tapai les mots « leu roumain » dans mon moteur de recherches favoris. Le premier résultat était une page d’encyclopédie en ligne. Je découvris que le leu avait été instauré à partir de juillet 2005. Bingo ! Ainsi, ce mystérieux inconnu était parti là-bas durant l’été 2006. Étant donné que nous étions en 2018, cela signifiait qu’il avait la trentaine, comme moi.

Cette révélation me rassura. Dès la lecture de la première lettre, j’avais imaginé un homme de mon âge. Peut-être parce qu’il disait qu’il connaissait cette Mélanie à qui il écrivait et qu’ils s’étaient déjà vus des années auparavant. Il aurait tout aussi bien pu avoir 20 ans de plus, tout comme la réelle destinatrice de ses courriers, mais cette hypothèse ne m’avait pas effleuré l’esprit une seconde. Je voulais qu’il ait le même âge que moi. Le hasard qui l’avait conduit à se tromper d’adresse et sa soudaine irruption dans ma vie devaient forcément signifier quelque chose.

J’avais toujours espéré vivre dans une belle histoire, comme dans les livres, mais je restais plantée devant la première page sans savoir comment intégrer le récit. Alors, je songeais que si cet homme était comme moi, ne serait-ce qu’un tout petit peu, je pourrais moi aussi écrire mon voyage. Il était pourtant très différent et pour le moment, le seul point que nous avions en commun et qui m’autorisait à me projeter dans son esprit, c’était notre âge. Il n’y avait rien d’autre. C’était évident, lui avait une âme de vagabond alors que moi, je n’étais jamais allée plus loin que cette ville où je vivais désormais.

Je n’étais pas comme les autres et je ne l’avais jamais été. Camille me le répétait assez souvent pour que je ne l’oublie pas. Pourtant personne ne semblait comprendre le besoin que j’avais d’apprendre et de rencontrer le monde. Il faut dire que je ne l’exprimais pas très clairement. J’avais seulement peur de me lancer. Cet homme avait trouvé la solution. Il s’était ouvert aux autres et le destin avait voulu qu’il me montre la voie à suivre, à son insu.

Je sautai le repas de midi pour sortir prendre l’air. L’enchaînement de mes pensées m’avait perturbée et j’avais besoin de réfléchir. Un tour de parc, avec le vent du Nord en pleine figure, me remit rapidement les idées en place. Je me rendis aussitôt à la médiathèque.

Je voulais comprendre ce voyage en Roumanie et ce qui avait poussé cet homme à entreprendre une telle expédition. J’étais particulièrement curieuse de m’essayer à cerner les facettes de sa personnalité. L’internet était un outil fort pratique avec lequel j’aurais pu apprendre de nombreuses choses sur le pays et les lieux qu’il avait visités, mais je préférais les livres. J’avais dans l’idée de trouver le guide que lui-même avait consulté sur place pour tenter de saisir ses ressentis et ses impressions. J’espérais pouvoir me projeter dans sa tête pour voler une parcelle de son exaltation à être ailleurs, libre. Me plonger dans cette aventure par procuration m’excitait beaucoup et j’adorais mener ma petite enquête sur cet homme devenu un véritable mystère à élucider. Pour la première fois depuis une éternité, j’étais le personnage principal de ma propre vie. Il avait par hasard fait irruption pour me proposer de découvrir qui il était, mais j’avais décidé seule de mener l’enquête de cette façon.

Le rayon concernant les voyages n’était pas aussi imposant que les autres. Il y avait de nombreux guides et des atlas impressionnants, ainsi que quelques récits de voyageurs alignés sur le haut d’une étagère, à l’écart du reste, mais c’était tout. J’étais un peu déçue, mais je m’emparai néanmoins de tout ce qui concernait la Roumanie avant de m’installer à la table la plus proche.

L’ouvrage le plus ancien remontait à 2008. Je commençais par celui-ci, passant directement à la partie concernant la Transylvanie et Brașov. Il y avait une carte de la région, et un plan de la ville. Je repris la lecture de la lettre pour me remémorer les aventures décrites et entrepris de me repérer sur le plan, mais je me perdis un peu dans la liste des hôtels et des lieux clés. En fait, les informations pragmatiques du guide entachaient un peu ma vision de l’endroit et je finis par me dire que je préférais le voir uniquement à travers les yeux de l’inconnu. Cela rendait le voyage plus personnel.

Je continuais malgré tout de le feuilleter, admirant surtout les photos des monuments et des paysages, puis je fis de même avec un autre qui comportait plus d’illustrations. J’essayais d’imaginer de quoi ma vie serait faite si c’était moi qui avais fui là-bas. Il n’y avait pourtant rien à faire, je ne retrouvais pas l’emballement qui m’habitait juste après la lecture de la lettre.

Je ne me rappelais pas un jour où la médiathèque m’avait déjà fait défaut. Habituellement, son atmosphère tamisée, ses murs chaleureux et ses volumes poussiéreux me comblaient de bonheur et leur vision seule me faisait voyager. Pourtant cette fois je gardais irrémédiablement les pieds croisés sous la chaise et la tête enfoncée sur les épaules, sans rien découvrir de palpitant sur cette expédition ni sur son acteur.

Je me décidai finalement à me remettre au travail. J’avais pris du retard sur les préparatifs de la fête de Noël et je ne tenais pas à passer mon lundi au bureau pour le rattraper. Je restais installée à la même table et allumai mon ordinateur portable. Pour se connecter au Wi-fi, il fallait entrer un identifiant d’usager sur le portail virtuel, comme au bon vieux temps. La médiathèque n’avait pas changé ses outils informatiques depuis son ouverture. Elle était récente, mais les appareils et les applications évoluaient si vite que tout était déjà désuet ici.

J’étais coutumière de ce type de connexion, sauf que là, rien ne fonctionnait. J’avais beau inscrire mon pseudonyme et mon mot de passe, je ne pouvais pas accéder au navigateur. Mon compte d’utilisateur se bloqua inévitablement au bout du troisième essai – je croyais avoir mal tapé les informations et m’étais bornée à réessayer. Une sympathique fenêtre pop-up apparut alors à l’écran, me suggérant de demander à un membre du personnel de débloquer mon accès en me fournissant des identifiants temporaires en échange de la réponse à ma question secrète. Je regardai autour de moi pour voir si les gens travaillant sur leurs ordinateurs rencontraient le même problème, mais il n’y avait plus personne. Il était déjà 18h et il ne restait plus qu’une heure avant la fermeture de la médiathèque. J’aurais pu renoncer et rentrer chez moi tout de suite, mais je savais qu’une fois arrivée à l’appartement, je ne serais plus motivée à faire quoique ce soit à cause du froid. En plus, à ma prochaine visite, mon compte ne serait pas plus accessible que maintenant et je me retrouverai dans le même embarras. Même si je n’aimais pas beaucoup cela, il fallait le reconnaître, un moment où si peu de monde se trouvait dans les parages était idéal pour s’adresser à l’un des bibliothécaires.

Il y avait une salle remplie d’ordinateurs à l’étage et donc de fortes chances que j’y trouve une personne susceptible de m’aider. Lorsque j’arrivai en haut, une dame éteignait les lumières. Elle avait les cheveux courts, colorés en roux, et portait des lunettes rondes dont la monture en écailles vertes luisait sous le faible éclairage de l’escalier. Son badge m’apprit qu’elle s’appelait Thérèse.

— Il n’y a plus personne ici, me dit-elle d’une voix d’outre-tombe qui me surprit.

Elle devait avoir un problème à la gorge, ou bien elle avait fumé trop longtemps, car c’était assez étrange pour une femme d’émettre des sons aussi gutturaux avec ses cordes vocales.

— Vous devez vous rendre dans une autre salle.
— Je ne souhaite pas utiliser les ordinateurs ; je suis sur le mien en bas, mais j’ai un souci de connexion.

Elle ronchonna en claquant la porte de la salle informatique.

— J’allais partir, me dit-elle alors sur un ton de reproche.
— Oh…
— Je m’en occupe Thérèse, tu peux rentrer chez toi.

Son visage s’anima d’un immense sourire à l’entente de ces mots. Elle remercia le jeune homme qui venait d’apparaître dans l’escalier derrière moi et disparut en un quart de seconde.

— Merci de bien vouloir m’aider.

Mes balbutiements traduisaient bien maigrement la gêne que je ressentais. Il s’agissait du même bibliothécaire qui avait retrouvé Hector Krine pour moi en début de semaine. J’ignorais s’il m’avait reconnue, mais je me sentais un peu trop exposée.

Nous descendîmes au rez-de-chaussée en silence, lui marchant derrière moi, et lorsque nous atteignîmes la table où j’avais laissé mes affaires, il me demanda quel était le problème. Sa voix était grave, mais douce en comparaison de celle de Capharnaüm – c’était ainsi que j’avais surnommé Thérèse, la femme aux ordinateurs. Pas parce qu’elle était un bric-à-brac à elle toute seule, mais seulement parce qu’elle m’avait donné le cafard. Cela n’avait rien à voir, mais c’était ce qui m’était venu à l’esprit en l’entendant s’adresser à moi. Au contraire, la voix de Clément, le bibliothécaire sympathique, était très agréable.

Je lui expliquai que j’avais dû oublier mon mot de passe et que mes essais infructueux avaient bloqué mon accès. Il me demanda alors la permission de cliquer sur mon ordinateur. J’acquiesçai et il se pencha au-dessus de la chaise pour taper de nouvelles informations de connexion, sans doute pour accéder à l’administration du logiciel. À le voir dans cette position, je remarquai pour la première fois la tenue qu’il portait. Je ne faisais jamais vraiment attention à ce genre de détail, sauf pour Camille qui m’éblouissait toujours avec ses tailleurs de haute couture et ses robes exubérantes.

Clément était à première vue vêtu de manière parfaitement ordinaire, avec des mocassins en cuir marron agrémentés de lacets ronds et un jean bleu en coton légèrement délavé – premiers éléments que j’avais repérés puisque je restais souvent fixée sur les pieds des gens pour éviter de croiser leur regard. Alors que je regardais la liste des noms d’usagers qui apparaissait à l’écran par-dessus son épaule, la chemise qu’il portait s’était mise à m’intriguer. Elle était blanche avec des manches et des épaulettes larges et les poignets étaient resserrés sur une broderie complexe à motifs rouges. Je remarquai qu’une décoration similaire entourait le col du vêtement d’où pendaient deux cordons. Cela ressemblait à un costume traditionnel. J’avais l’impression d’en avoir déjà aperçu quelque part et je m’interrogeais là-dessus quand je réalisai qu’il s’était redressé et me dévisageait d’un air curieux, mais poli. Je me sentis rougir.

— Je te demandais comment tu t’appelles, me dit-il sur un ton amusé.

Il sourit, comme la première fois que je l’avais vu, avec ses yeux bleus qui pétillaient de quelque chose d’étrangement semblable au bonheur. Je lui indiquai maladroitement mon nom dans la liste et lorsqu’il cliqua dessus, ma question secrète apparut à l’écran.

— Quel est mon dessin animé préféré ? lut-il. Il faut la réponse pour générer un mot de passe provisoire.
— Oui, euh…

Je me penchai à mon tour vers l’ordinateur, juste à côté de lui, et entrai le titre du dessin animé japonais que j’adorais le plus en espérant que Clément ne parviendrait pas à lire. Malheureusement, lorsque je relevai la tête vers l’écran, il y était inscrit en toutes lettres.

— J’aime aussi cette série, commenta-t-il d’un air faussement détaché. Elle s’est achevée depuis quelques années, mais elle est toujours très populaire. Les techniques des ninjas sont intéressantes, on voudrait parfois pouvoir les utiliser nous-mêmes.

Son

Akemi no Sekai
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