Megumi - Les Monts Enchantés deuxième version, roman

Publié le 27/06/2024 dans Mes écrits.

Megumi - Les Monts Enchantés deuxième version est la réécriture de mon roman éponyme, avec une héroïne plus petite et un environnement plus japonais. Il a été élaboré suite aux remarques d’une maison d’édition sur la première version.

couverture du livre

Megumi, 12 ans, se prépare à déménager en ville quand une énorme grenouille qui parle vient la chercher pour qu’elle vienne en aide au peuple magique. En effet, Megumi a hérité du don prophétique de sa grand-mère. Son père et sa mère finissent par la soutenir et reconnaître ses nouveaux amis magiques, même si de grands dangers les menacent.

Environ 4 heures de lecture.

Megumi
Les Monts Enchantés
Version 2

1 : Les dessins

Les lampadaires s’allumèrent au moment où le soleil disparaissait derrière les montagnes enneigées. Les habitants de Kitayuzawa étaient déjà rentrés pour se mettre au chaud et un calme plat régnait à l’extérieur.

Megumi était restée toute la journée assise dans sa chambre à trier et à emballer ses affaires. Elle fut soulagée de s’emparer de son dernier carton. Enrouler tous ses bibelots dans du papier et caresser les couvertures de ses livres préférés lui serrait le cœur. La plupart de ces objets finiraient au vide-grenier, le lendemain. À douze ans, après avoir passé toute son enfance dans cette paisible maison de campagne, un déménagement à Sapporo lui était imposé par ses parents. Sa vie allait changer, ses repères se volatiliser. Transférée dans un collège de la ville, elle serait confrontée à de nouveaux camarades et cette perspective l’effrayait. Le peu d’amis qu’elle était parvenue à se faire ces dernières années avait déjà été envoyé dans un établissement différent à la rentrée. Il lui était encore difficile de nouer d’autres liens. Mais si de grosses larmes se formaient aux coins de ses yeux bruns, c’était surtout parce qu’elle ne voulait pas se séparer de ses peluches. Entassées dans un carton jusqu’au moment fatidique, celles-ci attendaient de connaître leur sort. Le nouvel appartement en ville était trop petit pour toutes les accueillir et le père de Megumi avait été formel, il fallait faire un choix.

Elle se leva et renifla en regardant l’énorme nounours posé sur le dessus du tas. Il ne méritait pas d’être abandonné. Même s’il dormait depuis longtemps sur une étagère, elle l’aimait toujours autant ! Attrapé par le bras et serré contre sa poitrine, l’ourson l’accompagna pour allumer la guirlande de loupiotes colorées qui pendait au plafond. Sans le lâcher, Megumi ouvrit la baie vitrée. La brise glaciale s’insinua dans la pièce, faisant valser ses longs cheveux noirs sur ses épaules. Elle frissonna, mais cela ne l’empêcha pas d’apprécier la vision du jardin, illuminé par les reflets bleus, rouges et jaunes des lumières de sa chambre. Le pont qui surplombait la mare gelée était devenu blanc.

— Regarde comme tout est paisible, Miumiu, murmura-t-elle à la peluche. Ça m’étonnerait que ce soit pareil à Sapporo, profitons-en.

Après plusieurs minutes de contemplation silencieuse, elle saisit le volet et le fit coulisser avant de refermer la fenêtre. Ses orteils heurtèrent le coin du mur et un couinement lui échappa. Elle lâcha le nounours et s’attrapa le bout du pied à deux mains, sautillant et grimaçant de douleur. Elle détestait vraiment ses maladresses chroniques ! Ses parents lui répétaient sans cesse que cela la rendait adorable, mais ce n’était pas l’avis de ses camarades de classe, surtout lorsqu’un match était perdu par sa faute en cours de sport. Sa taille étirée lui donnait un air dégingandé qui accentuait plutôt sa gaucherie et expliquait ses difficultés à se faire des amis. Megumi pinça les lèvres en inspirant bruyamment. Les yeux fermés, elle intériorisa sa douleur en comptant mentalement. Au fil des années, c’était devenu son mantra personnel. À dix, ses paupières se soulevèrent, puis Miumiu regagna ses bras et le postérieur de Megumi, le coussin par terre.

Megumi déposait son compagnon poilu avec les autres peluches – bien décidée à toutes les garder – quand un vacarme assourdissant dans la penderie la fit sursauter. Elle s’y précipita en veillant à ne pas marcher sur les derniers objets qui traînaient. L’élancement dans ses orteils était encore vif.

À l’ouverture de la porte coulissante du placard, une boîte lui tomba sur la tête. Une bosse de plus ! Le couvercle céda et des dizaines de feuilles de papier s’éparpillèrent sur les tatamis. Trop sonnée pour penser à les ramasser, Megumi regarda vers l’étagère d’où avait jailli le projectile. Juste au-dessus, la trappe d’accès au grenier pendait de ses gonds. Le verrou était brisé. Cette découverte lui fit d’abord froncer les sourcils, puis hausser les épaules. Son père s’en occuperait. Il avait l’habitude de réparer les dégâts qu’elle causait, même si pour une fois, ce n’était pas de sa faute. En attendant, le placard resterait grand ouvert. Son attention se reporta enfin sur la boîte.

Il s’agissait d’un vieux cadeau que ses parents lui avaient offert pour ranger ses gribouillages, oubliés depuis bien longtemps. Megumi sourit. Les retrouver avant de devoir s’en séparer de nouveau lui faisait plaisir.

Une fois les feuilles réunies dedans, Megumi l’emporta avec elle et se réinstalla au milieu de ses cartons. Elle piocha un premier croquis. Ses yeux pétillant d’excitation reconnurent une petite maison à côté de laquelle un personnage tenait la ficelle d’un cerf-volant. Les chiffres griffonnés au dos lui indiquèrent que ce dessin avait déjà six ans. Ses lèvres s’étirèrent en un sourire ravi. Elle se souvenait l’avoir fait l’été où ses parents l’avaient emmenée dans les montagnes pour la première fois. C’était son père qui faisait voler la voile.

Amusée par sa découverte, Megumi fouilla dans la boîte et s’empara de plusieurs croquis tracés au fusain. Ils affichaient une meilleure technique que le précédent et n’étaient pas datés. Étonnée par ce style et ne se rappelant pas avoir réalisé ou même imaginé cela un jour, Megumi se demanda si ces dessins étaient bien les siens.

Sur le premier, une armée composée de dizaines de soldats en tout genre était prête à combattre. La plupart des personnages portaient un casque et un équipement. Leur petit corps fin et leurs longs bras frêles pliaient sous le poids des épées qu’ils élevaient à deux mains au-dessus de leur tête. Ils étaient vraiment minuscules et difficiles à identifier, plusieurs d’entre eux ne semblaient pas humains. Certains faisaient penser à des oursons ou des bébés pandas alors que d’autres évoquaient plutôt, à cause de leur posture, de grandes grenouilles debout. C’était peut-être un groupe de kappas, souvent représentés sur deux pattes, légèrement arquées. Ces monstres légendaires étaient censés ressembler à des tortues, avec un bec et un trou rempli d’eau sur leur crâne chevelu, mais Megumi se les rappelait surtout parce qu’ils étaient adeptes de concombre. Elle les trouvait rigolos et avait toujours préféré oublier qu’ils étaient réputés pour hanter les rivières. Les yeux plissés de Megumi fixèrent le croquis. Aucune des caractéristiques des kappas n’était visible.

L’un des guerriers humains guidait cette étrange troupe, à califourchon sur le dos d’une énorme créature. Agrippé aux rênes d’une main, il brandissait une épée de l’autre. La spectatrice ouvrit la bouche de stupéfaction. La vision de ce duo était saisissante. Les cornes pointues et allongées de la bête rappelaient celles d’un dragon, et ses deux pattes avant, suspendues au-dessus du sol, étaient pourvues de puissantes griffes. Pour couronner le tout, les volutes de fumée dessinées autour de ses naseaux lui donnaient un air particulièrement hargneux.

Le bras tendu pour observer l’ensemble, Megumi contemplait l’action avec l’impression que tous ces personnages avançaient en hurlant. Leurs craintes et leur excitation lui étaient palpables. Une odeur de sang et de boue lui chatouillait presque les narines. Les mugissements de la créature et le souffle du vent, provoqué par ses ailes, ne l’étonnaient même pas. La scène était figée, mais son imagination faisait tout le travail. Un sentiment de malaise lui oppressait pourtant la poitrine. Tous ces soldats se préparaient à un affrontement qui l’effrayait, comme s’il la concernait. Elle voulait connaître leurs adversaires.

Les autres croquis lui revinrent en mémoire et finirent par défiler sous ses doigts. Un mouvement en haut de la penderie attira son regard, qui se reporta presque aussitôt sur les feuilles qu’elle tenait. Elle n’avait pas encore compris que ce qu’elle venait de voir n’était pas normal. Il lui fallut précisément trois secondes et demie – soit le temps de se dire que le dessin n’était forcément pas le sien – pour assimiler l’information. Elle releva alors la tête et se figea.

Ses mains se mirent à trembler et son cœur entama un furieux concerto de percussions. Alors que son corps était paralysé, son sang mijotait dans ses veines. Mais ce ne pouvait être que son imagination… Ses lèvres s’entrouvrirent pour laisser passer l’air qu’elle inspirait et expirait de plus en plus vite. Ses doigts prirent la consistance de guimauves et les feuilles lui échappèrent tandis que ses yeux s’écarquillaient et que sa bouche formait un ovale. Son cerveau venait de lui transmettre l’alerte : un monstre se trouvait dans sa chambre.

2 : Tiny

Le bas du corps de la créature dépassait de la trappe de la penderie. Ses fesses, recouvertes d’un short bleu, et ses courtes pattes gesticulaient à la recherche d’un appui. Elle se laissa finalement tomber sur une étagère et se redressa de toute sa hauteur. Son ombre, étirée sur le fond du placard, dessinait une forme inquiétante. Cet animal paraissait mesurer près d’un mètre. Megumi tressaillit lorsqu’il leva une paluche, apparemment pourvue de griffes, pour gratter sa tête ronde.

Megumi se hissa sur la pointe des pieds, tout en douceur, avec les bras tendus pour garder l’équilibre. Il ne fallait surtout pas qu’elle se fasse repérer. La créature s’était assise, les pattes dans le vide. Elle prit appui sur la planche avant de sauter par terre, son short flottant autour de ses cuisses comme la voile d’un parachute. Elle atterrit délicatement sur ses pieds palmés et fit un bond supplémentaire en avant, comme une grenouille, puis se redressa devant Megumi. Elle avait la peau orangée et ses paluches ne possédaient en fait pas de griffes, mais trois doigts effilés munis de petites boursouflures qu’elle frictionna comme pour les faire claquer. Aucun son ne se produisit. À la place, un chapeau gris feutré apparut dans les airs. Elle s’en empara et l’enfonça sur sa tête. Megumi se pencha sur le côté pour regarder dessous. Les paupières verticales du monstre ne cessaient de cligner devant ses iris violet et bleu, pourvus de grosses pupilles marron foncé. Il n’avait pas de nez, seulement des narines qui frémissaient au rythme de sa respiration. Malgré sa posture humanoïde et sa minuscule bouche, il ressemblait à une grenouille de dessin animé.

— Salut, lâcha-t-il d’une voix de gorge grinçante.

Megumi se rua aussitôt hors de la chambre. Elle fit coulisser la porte semi-opaque pour empêcher l’animal de la suivre et la bloqua.

— MAMAN !
— Ta-ma-man-est-dwi-sor-tie.

Agrippé à la poignée et les pieds appuyés contre le mur, le monstre se donnait beaucoup de peine pour ouvrir. Il finit par abandonner et s’assit.

— J’ai dwi attendu que tu sois seule pour apparaître, ajouta-t-il, essoufflé. J’étais sûr que tu risquais de mal réagir en me voyant, mais je ne pensais pas que ce serait à ce point. J’ai bien fait de te faire retrouver les dessins avant de me montrer. Tu m’écoutes ? Je pourrais me matérialiser derrière cette porte, tu sais.
— Les dessins…

Megumi humecta ses lèvres sèches tout en réfléchissant. L’un des soldats-grenouilles du croquis lui était apparu, c’était évident. Seulement, elle ne comprenait pas pourquoi et elle n’arrivait pas encore à déterminer si c’était une bonne ou une mauvaise chose. Cette étrange grenouille était peut-être dangereuse.

— Qui êtes-vous ?

Les jambes flageolantes de Megumi ne la tenaient plus. Elle se laissa à son tour glisser sur le sol, dos à son visiteur, qu’elle entendit pousser un soupir de soulagement.

— Je m’appelle dwi Tiny.
— Doui Tiny ?
— Pourquoi tu dwi dis « dwi » ?
— Quoi ? hésita Megumi. Mais c’est vous qui…

Elle fronça les sourcils. Il lui semblait bien que, depuis le début de son discours, ce drôle d’animal n’arrêtait pas de répéter « dwi » alors que cela n’avait pas le moindre sens. Il devait s’agir d’une sorte de tic. Il valait mieux faire comme si de rien n’était.

— Vous êtes un nouvel ami imaginaire ? l’interrogea-t-elle finalement sur un ton de regret.

Elle était plutôt du genre solitaire et il lui était très souvent arrivé de se créer des compagnons du style escargot à fourrure muni d’une trompe d’éléphant ou ours à six pattes. Mais ces dernières années, même si ce n’était pas toujours évident et qu’elle se sentait seule, elle essayait de se lier avec les autres enfants de sa classe. Le fait de devoir tout recommencer dans sa nouvelle école avait dû l’inciter à choisir la facilité. Elle s’était laissée influencer par le dessin qu’elle avait découvert un peu plus tôt.

— Un ami dwi imaginaire ? Euh, non. Je suis bien réel.

Megumi fronça de nouveau les sourcils. Réel ? Que pouvait-il bien faire dans sa chambre dans ce cas ? Curieuse, elle inspira profondément avant de se relever, puis elle ouvrit la porte. L’animal se trouvait juste derrière, sur ses pieds. Megumi le détailla depuis son chapeau jusqu’à ses orteils palmés. Contrairement aux soldats-grenouilles qu’elle avait vus sur le dessin, il paraissait bien plus décontracté. Il ne portait ni armure, ni casque, ni épée.

— Avec cette tenue, vous ressemblez plus à une grenouille en vacances qu’à un soldat, lui fit-elle remarquer.
— Une dwi grenouille ?! s’égosilla Tiny en clignant plusieurs fois ses paupières verticales sur ses gros yeux. Je ne suis pas…

Ses narines frémirent d’indignation avant qu’il ne s’efforce de retrouver son sang-froid. Il expira quelques bouffées rapides puis essaya de se composer un sourire bienveillant. De toutes petites dents blanches, légèrement de travers, mais parfaitement aiguisées, pointèrent au bord de ses lèvres fines étirées sur une sorte de grimace. Il paraissait mal à l’aise. Megumi ne put s’empêcher de rire en le voyant ainsi. Elle se sentait beaucoup plus détendue et elle aimait l’idée qu’une créature aussi rigolote lui rende visite.

Tiny la dévisagea un moment sans comprendre et finit par sourire à son tour, plus naturellement cette fois. Il enfonça ses pattes dans ses poches.

— Le prince Nathaniel m’a dwi demandé de venir te chercher.
— Un prince ? Qui est-il ?

La joie de Megumi ne la quittait plus et son regard pétillait d’excitation. Quelque chose d’intéressant arrivait enfin pour la distraire du déménagement.

L’animal commença à faire les cent pas dans la chambre, les jambes arquées et les mains toujours dans son short. Il avait une allure de cow-boy prêt à dégainer.

— Il est le dwi guide de notre communauté.
— Une communauté magique ?

Tiny opina. Megumi avança pour se placer devant lui et se pencha, curieuse.

— Est-ce que le prince peut faire apparaître des choses ? Comme vous ?

Tiny fut flatté de la comparaison. Il réajusta son chapeau sur sa grosse caboche ronde, fier comme un paon, avant de hocher la tête d’un air entendu. Megumi sentit une agréable chaleur lui monter aux joues. Elle se redressa et joignit ses mains contre sa poitrine, imaginant déjà un magnifique prince, comme dans les histoires. Puis son regard se reporta sur Tiny et elle grimaça.

— Attendez, le prince Nathaniel est aussi une grenouille ?

Les iris colorés de Tiny disparurent derrière ses paupières verticales, comme si, au lieu de lever les yeux au ciel, il les faisait basculer sur les côtés. Il croisa les bras sur son torse nu et lança :

— Pour la dernière fois, je ne suis dwi pas une grenouille !

Megumi plaqua une main sur sa bouche pour dissimuler son sourire.

— Excusez-moi, je ne voulais pas vous offenser.
— Es-tu prête à dwi partir ? éluda Tiny, fâché.
— Je ne vais pas partir avec vous ! s’écria alors Megumi en agitant les mains dans tous les sens.
— Bien sûr que si, lâcha l’animal, exaspéré. Nous avons dwi besoin de toi.
— Vous devez faire erreur, essaya de le raisonner Megumi. Je ne peux rien faire pour des gr… pour un peuple magique. Je ne suis qu’une petite fille et je déménage bientôt.

Son visiteur la dévisagea d’un air ahuri.

— Vous vous êtes trompé de maison.
— Megumi, tu as été dwi choisie, lui assura Tiny en pointant un doigt boursouflé vers elle.

Il rejoignit les cartons au milieu de la chambre pour ramasser les dessins et ajouta :

— Il y a six ans, une dwi prophétie nous a annoncé le retour de la sorcière maléfique. Ça y est, elle est revenue.
— Une sorcière…

Megumi attrapa Miumiu et le serra nerveusement contre elle.

— Qu’est-ce qu’elle veut ?

Tiny baissa les yeux.

— Dwi prendre nos maisons et nos pouvoirs. Notre peuple tout entier est en danger.

Mal à l’aise, l’animal avait commencé à dodeliner d’un pied sur l’autre. Il semblait en savoir beaucoup plus que ce qu’il racontait. Megumi caressait les oreilles de sa peluche d’un air absent. Elle savait bien qu’il était très douloureux de perdre sa maison et elle songeait à la peine que le peuple de Tiny éprouverait si la sorcière parvenait à ses fins.

— Tu vas dwi venir avec moi ? insista Tiny, plein d’espoir.
— J’aimerais pouvoir vous aider, mais je ne vois pas comment faire…
— Megumi, je ne me suis dwi pas trompé en entrant chez toi. Je te l’ai dit, tu as été choisie. Je ne devrais pas t’en parler, mais tu apparais toi aussi dans la prophétie. Tu peux nous tirer d’affaire.

À ces mots, une intrépidité et une soif d’aventure encore inconnues s’éveillèrent en Megumi. Elle fixa Tiny de ses yeux emplis de curiosité.

— Je ne dwi peux rien t’apprendre de plus, se défendit-il aussitôt en agitant ses deux patounes devant lui.

Il semblait quelque peu inquiet par le changement d’expression et l’intérêt soudain de Megumi.

— D’accord. Allons trouver le prince Nathaniel.
— C’est dwi vrai ?

Megumi hocha la tête d’un air déterminé. Tiny sourit.

— OK, alors prépare tes dwi affaires. Je vais laisser un message à tes parents pour leur assurer que tu es entre de bonnes mains.

Megumi n’avait pas pensé à la réaction de ses parents. Elle grimaça avant de signaler à Tiny qu’il ne pouvait pas leur dire qu’un animal magique emmenait leur fille dans un monde enchanté pour affronter une sorcière.

— Ne t’inquiète dwi pas, répliqua Tiny, moitié fâché, moitié amusé, ton papa et ta maman comprendront.

Sur ces mots, il disparut dans un claquement de doigts. Megumi ne voyait pas très bien comment son père et sa mère pourraient comprendre une telle histoire, mais elle décida qu’elle s’en soucierait à son retour. Avec un peu de chance, elle serait rentrée avant l’heure du souper. Elle attrapa son sac à bento1 vide et y enfonça Miumiu. Après un moment de réflexion sur ce qu’il convenait d’emmener dans une aventure, elle ajouta une paire de chaussettes supplémentaires par-dessus la peluche et enfila un gilet. Lorsque Tiny réapparut une minute plus tard, elle passait ses bras dans les bretelles de son paquetage. L’animal lui tendit ses ballerines, ramassées dans l’entrée de la maison.

— Tu es dwi prête ?

Megumi les mit à ses pieds, puis acquiesça d’un air confiant. Tiny lui proposa son bras luisant et elle le saisit en s’efforçant de ne pas grimacer. Sa peau était froide et collante. Lorsqu’il fit vibrer les petits bourrelés présents au bout de ses doigts, la matière gluante qui les recouvrait éclaboussa Megumi de fines gouttelettes.

— Eurk !

Ce fut la dernière expression qui lui échappa avant qu’elle ne se sente soulevée du sol. Elle s’agrippa un peu plus à son compagnon et son dégoût se mua en stupeur. Une perche invisible semblait la tirer par le cou. Elle rentra la tête dans les épaules à l’approche du plafond et s’émerveilla de le traverser comme s’il n’avait pas été là. C’était incroyable, elle n’avait pas récolté la moindre bosse !

Notes de section
  1. Le sac à bento permet d’emporter une boîte de repas, le bento, pour déjeuner à l’école. ↩

3 : Le portail

La neige avait commencé à tomber et de délicats flocons tournoyaient et s’insinuaient sous les habits de Tiny et de Megumi. Cette dernière, cramponnée au bras de son compagnon, baissa la tête pour se protéger les joues. Elle aperçut alors les éclairages du village. Toutes les maisons rétrécissaient et son jardin, plongé dans l’obscurité, n’offrait plus que la vision d’une masse sombre. Les lampadaires orangés formaient des auréoles sur les trottoirs en traçant un chemin vers l’immense complexe hôtelier qui surplombait la ville, sur les collines. Les fenêtres du bâtiment projetaient des carrés lumineux dans la nuit, révélant les volutes de vapeurs des onsen2 dans la grande cour. Les sources chaudes étaient l’un des principaux attraits de Kitayuzawa qui avait également l’avantage de se situer aux portes d’un parc naturel magnifique, dominé par le Mont Hororo. Tiny partit dans cette direction.

Après plusieurs dizaines de minutes de vol entre d’immenses sapins touffus, Tiny stoppa leur course pour redescendre vers le sol. Les genoux de Megumi fléchirent. Elle avait l’impression que tout ce qui se trouvait habituellement à l’intérieur de son corps était resté dans sa chambre.

Il avait cessé de neiger, mais le froid était plus mordant. Megumi frotta ses yeux embués avant d’examiner ses mains. Elles étaient toutes rouges et ses doigts ressemblaient à de grosses saucisses. Elle baissa ensuite la tête et fixa ses orteils qu’elle remua péniblement dans ses ballerines devenues rigides. Un frisson la secoua et elle commença à se frictionner les bras tout en regardant autour d’elle. Ils avaient quitté la forêt et Tiny arpentait le long de la rivière, à la recherche de quelque chose. Megumi s’immobilisa. La bouche entrouverte et les yeux écarquillés, elle dévisageait son compagnon comme si elle le découvrait pour la première fois. La lueur argentée de la lune se reflétait sur ses globes oculaires, lui donnant un aspect plutôt inquiétant.

— Tiny ?
— Dwi ?
— Êtes-vous… Êtes-vous un kappa ? hésita Megumi en reculant vers la lisière des arbres. Vous m’avez emmenée ici pour me noyer ?

Tiny plissa le front avant d’éclater de rire.

— Quelle dwi idée ! s’égosilla-t-il en agitant les bras.

Il sauta vers la rive et ajouta, une octave au-dessus :

— Grenouille, kappa… Tu as un dwi problème avec moi, ou quoi ?
— Non, je…

Une chouette s’envola en hululant. Megumi la regarda disparaître dans les arbres pour éviter d’affronter l’air accusateur de son compagnon. Elle avait honte d’avoir de nouveau succombé à l’inquiétude. En fait, peu lui importait ce qu’était Tiny, le temps qu’il ne décidait pas de la dévorer.

Quand elle entendit un gros « plouf », Megumi se précipita vers le bord de la rivière. Des ondes se dessinaient sur la surface là où Tiny avait plongé. Ce dernier émergea dans une gerbe d’éclaboussures en crachant de l’eau, une main tendue devant lui. Megumi s’en empara par réflexe pour l’aider à remonter. Elle commença à tirer sur son bras, mais au lieu de se hisser, l’animal l’entraîna vers lui. Il était beaucoup plus fort qu’il n’y paraissait. Megumi eut tout juste le temps d’inspirer une grande bouffée d’air et de se pincer le nez avant de se retrouver à son tour sous l’eau glacée.

Elle eut aussitôt l’impression que sa peau était transpercée par des milliers de lames tranchantes. Son cœur s’emballa. Son estomac se contracta. Elle ne put s’empêcher de souffler tout l’air qu’elle venait d’emmagasiner. Tiny l’entraîna vers le fond sans tenir compte des bulles qui s’échappaient de sa bouche. Le chapeau de l’animal semblait vissé sur sa tête. Même dans l’eau, il n’avait pas besoin de le maintenir en place.

Megumi n’y voyait rien de plus que la vase remuée par leurs mouvements. Elle s’efforça de bloquer son expiration et battit des jambes pour faciliter la tâche de son compagnon. Une onde oscilla autour d’elle, manquant de lui faire perdre son sac à dos. Ils venaient de franchir une sorte de barrière que Megumi ne pouvait pas discerner. L’eau qui lui lacérait la peau s’adoucit et tout devint plus clair. Tiny s’arrêta pour lui faire face, rayonnant. Elle lui tira alors sur le bras pour le prier de remonter. Elle aurait bien aimé explorer les profondeurs avec lui, mais ses réserves d’oxygène s’épuisaient et elle ne pouvait pas rester plus longtemps immergée. Lorsqu’il lui lâcha la main, elle commença à battre des pieds, mais il la retint et lui dit :

— Dwi respire.

Megumi écarquilla les yeux. Mis à part le fait que Tiny pouvait parler sous l’eau, elle était surprise de ses propos.

— Vas-y. Tu ne dwi crains rien, c’est de l’eau magique.

Megumi n’hésita pas longtemps. Tiny semblait confiant et lui-même n’avait aucun problème à respirer. Elle ferma les paupières et serra les doigts de son compagnon entre les siens avant de relâcher son nez. L’eau s’insinua sans douleur dans ses narines. Lorsque sa cage thoracique se gonfla, comme si ses poumons se remplissaient d’air, elle ne put s’empêcher d’inspirer plus fort et plus vite. Elle rejeta ensuite de grosses bulles derrière lesquelles Tiny hocha la tête, un sourire aux lèvres.

— Viens, nous y dwi sommes presque.

Il nagea comme un véritable amphibien devant Megumi, qui n’eut pas besoin de se faire prier davantage. Respirer sous l’eau était assez déstabilisant, mais c’était la chose la plus extraordinaire qu’elle avait jamais faite. Elle sentait enfin la magie qui imprégnait la rivière et elle était curieuse d’en voir plus. Peut-être que le monde d’où provenait Tiny se situait dans les profondeurs. Ils s’enfonçaient de plus en plus, mais Megumi ne discernait toujours pas le fond.

Pourtant, tout commençait à s’éclaircir. Des plantes aquatiques ondulaient, leur pollen phosphorescent dansant autour d’elles. Il fallait bien qu’elles sortent de quelques part. Probablement des bords, puisqu’il ne semblait pas y avoir de fin à cette descente. Megumi se retourna et vit qu’un énorme rocher pointait à la surface. Elle ne s’était pas aperçue qu’elle l’avait dépassé. Au-delà, tout était obscur, comme s’il était la limite entre la nuit glaciale à l’extérieur et la douceur des profondeurs magiques. Toujours entraînée par Tiny, qui nageait allègrement devant elle en suivant la lumière, Megumi passa au-dessus d’un banc de poissons différents de ceux qu’elle connaissait. Ils étaient aussi lisses et allongés que des tuyaux en plastique. D’ailleurs, ils ne possédaient pas de branchies. Leurs couleurs illuminaient l’eau.

Des roches parsemées d’algues et de jolies fleurs, dormant sur d’immenses feuilles vertes et jaunes, dégageaient un éclairage intense et magnifique. Megumi regardait dans toutes les directions, avide de voir le plus de choses possible. Elle aperçut les racines d’un arbre qui se baignait dans la rivière. Elle comprit que Tiny et elle étaient revenus vers la surface. C’était extraordinaire. Alors qu’elle avait eu l’impression de plonger de plus en plus profondément, elle était remontée. C’était comme si elle avait traversé la planète par son centre pour ressortir de l’autre côté à une vitesse incroyable.

Lorsque sa tête émergea enfin, Megumi battit frénétiquement des paupières pour voir où elle était arrivée. Le paysage était presque identique. La clarté qui les avait guidés sous l’eau n’appartenait qu’à la rivière. À la surface, le ciel était toujours noir, mais parsemé d’étoiles. La lune éclairait la forêt de sapins d’un côté et le Mont Hororo, couvert de son manteau de neige et d’un tapis de conifères, de l’autre. Megumi s’y laissa traîner par Tiny, toussant et crachotant. Elle se débarrassa de son sac, le balança sur la rive et attrapa une touffe d’herbe avant de se hisser par terre et de rouler sur elle-même. Allongée sur le dos, elle essayait de retrouver une respiration régulière. Elle passa une main dans ses cheveux et sourit. Ils étaient parfaitement secs, tout comme le reste de son corps qui ne se trouvait plus dans l’eau. Cela expliquait qu’elle se sentait si bien. La brise fraîche qui balayait le rivage la faisait à peine frémir. La magie était vraiment quelque chose de génial. Megumi resterait bien étendue là des heures, les pieds barbotant, mais le visage de Tiny apparut à l’envers au-dessus du sien, la sortant de sa rêverie.

— Viens, le dwi prince nous attend au village.

Notes de section
  1. Les onsen sont des sources chaudes naturelles, souvent d’origine volcanique, réputées pour leurs propriétés thérapeutiques. ↩

4 : Le Prince Nathaniel

Tiny et Megumi se faufilèrent derrière les branches épineuses d’un buisson pour suivre un étroit sentier.

— Tu es dwi prête ?
— Prête à quoi ? répondit Megumi en fouillant l’obscurité du regard.

Ils étaient sortis des fourrés et aussi loin qu’elle pouvait voir grâce à la lueur des astres, ils s’étaient arrêtés devant une prairie.

Sans lui apporter plus de précisions, Tiny lui saisit le poignet et fit un grand pas en avant. Sa patte semblait suspendue au-dessus du sol et son pied redescendait au ralenti. Il continua d’avancer de cette manière tout en tirant Megumi derrière lui. Une sorte de gelée s’enroula autour d’elle comme si elle pénétrait dans une bulle de chewing-gum géante. Ses jambes paraissaient collées l’une à l’autre et si cette substance épaisse ne la retenait pas, elle tomberait par terre comme une planche.

Tiny finit par se libérer et redevenir maître de ses mouvements. Il tira un peu plus fort sur le bras de Megumi pour l’extirper de là. Il tendit une patte devant elle, prévenant.

— Ça dwi va ? Tu tiens debout ?

Megumi opina, tremblante. Elle était frigorifiée et ensevelie sous une couche de gelée malodorante.

— Génial ! s’écria-t-elle en essorant ses cheveux, ravie.
— Tu dwi diras ça à d’autres, mais pas à moi, râla Tiny en se frottant frénétiquement les jambes.

Il secoua les mains d’un air dégoûté, espérant ainsi chasser la substance de ses doigts.

— Vous exagérez, Tiny, lança Megumi en riant. Vous étiez déjà tout gluant avant que nous passions à travers ce… Qu’est-ce que c’était ?
— Ça, c’était une dwi barrière de protection, annonça Tiny en faisant comme s’il n’avait pas entendu sa première remarque. Elle permet de nous cacher. Seuls ceux qui savent où le village se trouve peuvent la traverser pour entrer. Pour les autres, s’ils arrivent jusqu’ici, leur chemin se poursuit à travers la plaine vide.
— Mais la plaine est vide, répliqua Megumi en regardant une nouvelle fois devant elle.

Elle faisait erreur. Les formes pointues de toits se dressaient désormais dans la prairie, éclairées par les flammes d’un feu de camp. Megumi avança de quelques pas hésitants.

— Incroyable !
— Rentrons nous dwi mettre au chaud, proposa Tiny, qui essayait toujours d’essuyer la gelée de son corps.

Megumi désirait plutôt découvrir cet endroit merveilleux. Elle entendait de l’eau s’écouler, des oiseaux siffler et le vent souffler. Elle sentait l’odeur de l’herbe fraîche et des pins humides. Frétillante d’excitation, elle ne put résister à la tentation de courir dans tous les sens, s’accroupissant ici pour examiner une fleur ou se hissant sur la pointe des pieds là pour apercevoir un animal qui grattait. Tiny l’appela, mais elle s’éloigna un peu plus, attirée par un lac noir noyé dans la brume. Des feux follets d’un bleu éclatant flottaient au-dessus de l’eau dans un faible crépitement. Un clapotis retentit et des ondes troublèrent la surface.

— Tu pourras dwi visiter quand il fera jour.

Megumi sursauta. Elle n’avait pas entendu Tiny arriver. Essoufflé, ce dernier lui saisit le bras.

— Dwi viens dormir. Il est tard.
— Mais vous devez me présenter le prince, protesta Megumi en le suivant à contrecœur. Il faut qu’il réponde à mes questions.

Ils passèrent près du feu de camp. Tiny y déposa plusieurs bûches.

— Pendant que je te dwi courrais après, j’ai croisé un ami qui m’a dit que le prince était sorti. Il ne sera de retour que demain matin.
— Oh…

Megumi baissa la tête. Les choses ne se déroulaient pas comme elle les avait imaginées. L’heure du souper était passée depuis longtemps. Malgré le message que Tiny leur avait laissé, ses parents devaient être inquiets et elle ne semblait pas prête de rentrer. Non pas qu’elle en avait envie. Elle était trop curieuse de rencontrer le prince Nathaniel et de découvrir le monde magique, mais elle n’avait pas prévu de rester toute la nuit dans les montagnes sans avoir obtenu la moindre explication à sa venue. Elle n’avait même pas emporté de pyjama.


Megumi se réveilla quand l’air frais du matin lui caressa le visage. Elle se blottit davantage sous la couette. Sa mère avait déjà dû entrebâiller la fenêtre. Après une minute de paresse supplémentaire durant laquelle elle serra Miumiu dans ses bras, elle s’efforça de décoller ses yeux humides. Elle cligna plusieurs fois des paupières avant de parvenir à les maintenir ouvertes et ce qu’elle vit la fit se redresser brusquement. Elle n’était pas couchée dans son futon. D’ailleurs, elle ne se trouvait même pas dans sa chambre. Une lourde toile beige flottait autour d’elle. Elle déposa sa peluche sur l’oreiller, puis se leva maladroitement. Elle enfila ses ballerines tout en examinant la pièce. Il n’y avait qu’un lit, une chaise et une commode en bois, posés directement sur un sol en terre battue. La tente formait un chapiteau de plusieurs mètres de hauteur dont le sommet s’ouvrait sur un trou. Le feu, érigé au centre de l’abri, consumait ses dernières braises. Megumi tourna plusieurs fois sur elle-même en s’agrippant les cheveux à deux mains. Elle n’avait pas rêvé ! Tiny était bien venu la chercher pour l’emmener dans son monde. Un monde magique ! Et après avoir exploré les lieux, il l’avait conduite dans cette chambre où elle avait fait sa toilette et s’était changée avant de se mettre au lit.

Megumi baissa la tête pour examiner l’ensemble en lin, couleur chair de concombre, qu’elle portait. Une ceinture plus foncée maintenait la chemise et le pantalon trop larges, et le tissu était plusieurs fois replié autour de ses chevilles.

— Es-tu réveillée ? demanda une douce voix depuis l’extérieur de la tente.

La respiration de Megumi s’accéléra.

— Oui, couina-t-elle.

Elle ravala difficilement sa salive et aplatit ses épis sur son crâne. Un jeune homme, âgé d’une vingtaine d’années, passa la tête par l’embrasure de la toile.

— Puis-je entrer ?

Megumi s’inclina poliment.

— Oui.

Il lui semblait qu’elle ne savait plus rien dire d’autre.

Son visiteur se passa une main dans les cheveux d’un air nerveux. Ses longues mèches brunes, lisses et brillantes, encadraient sa mâchoire anguleuse et dissimulaient une partie de ses yeux émeraude éblouissants. Il sourit timidement, ses joues nacrées prenant une étonnante couleur dorée, et s’inclina à son tour devant elle.

— Bonjour Megumi. Je m’appelle Nathaniel. Tu as bien dormi ?
— Je… Oui, merci, balbutia Megumi, impressionnée de rencontrer enfin le prince dont Tiny lui avait parlé.

Il était très beau et dégageait une aura enivrante. La bonté émanait de lui. Il était vêtu d’une longue cape grise par-dessus un ensemble similaire à celui de Megumi. Celle-ci rougit en réalisant que c’était sûrement l’un des siens qu’elle portait.

— Je suis désolé de ne pas t’avoir accueillie hier soir.
— Ce n’est pas grave, marmonna Megumi.

Le regard fixé sur ses doigts, elle s’efforça de contrôler ses tremblements. Elle ne s’était jamais sentie aussi intimidée devant quelqu’un. Le prince souleva le pan de la toile pour l’inviter à sortir.

— Aimerais-tu manger quelque chose ?

5 : Les Monts Enchantés

Megumi suivit le prince Nathaniel. Ses pieds s’emmêlèrent dans le tissu replié sur ses chevilles et elle trébucha en sortant. Le prince rattrapa Megumi par le col de sa cape, l’étranglant à moitié, et l’aida à se remettre debout. Il s’accroupit devant elle et lissa le vêtement sur ses épaules. Habituée à ce genre de chute maladroite, Megumi était déjà passée à autre chose. Elle penchait la tête de gauche à droite pour voir ce qu’il y avait derrière le prince.

— Ouah ! s’écria-t-elle en découvrant les centaines de tentes claires qui s’étalaient dans la plaine.

Elle se dégagea lentement sans les quitter des yeux. En pleine nuit, elle les avait prises pour des maisons aux toits pointus. Un arbre bombé, un baobab peut-être, était brodé sur le tissu épais, comme un emblème. Megumi courut jusqu’à la tente la plus proche, l’herbe givrée craquant sous ses ballerines. Elle caressa le motif du bout des doigts. Le fil était fin et doux, parfaitement tissé pour former le tronc et les branches, qui se fondaient dans le cercle qui entourait le tout. C’était un véritable chef-d’œuvre. Le prince la rejoignit.

— Bienvenue dans les Monts Enchantés de Zacharys.

Quelques animaux vêtus de tabliers décorés du même emblème s’activaient dans tous les sens. Certains faisaient rouler d’énormes boules violacées sur le sol tandis que d’autres maintenaient des bûches en lévitation au-dessus de leur tête. Tout autour, des arbres verdoyants et des sapins bleutés s’étendaient jusqu’aux racines des montagnes dont les sommets enneigés se découpaient sur le ciel parfaitement dégagé, semblables à des gâteaux nappées d’un glaçage immaculé. Le lac que Megumi avait découvert la veille scintillait dans la vallée. Une grosse grenouille habillée d’un pull et d’un pantalon était penchée au bord de l’eau. Elle conversait de manière animée avec un être aquatique. La tête marine hérissée d’une couronne de cornes et les yeux laiteux de ce dernier donnèrent la chair de poule à Megumi qui frissonna. Elle aurait sans doute fait une attaque si elle l’avait aperçu en pleine nuit.

Le prince la conduisit vers une tente immense devant laquelle Tiny discutait allègrement avec un ourson brun ressemblant à ceux que Megumi avait vus sur son dessin. Il se tenait également sur deux pattes, mais était plus grand et plus large que Tiny, et son ventre proéminent ne lui permettait probablement pas de discerner ses énormes pieds poilus. Ses yeux, semblables à de minuscules billes noires, clignaient sans cesse et la fourrure fine de son visage rosissait. Sa tenue ne comprenait qu’une cape et un ceinturon de cuir équipé d’une épée dont la poignée était cachée derrière sa bedaine. Le fourreau bringuebalait contre sa cuisse épaisse et velue au moindre de ses mouvements. Tiny lui dit quelque chose qui le fit glousser. Son petit museau et ses pommettes virèrent au rouge tandis que ses oreilles frémissaient et scintillaient, illuminant le haut de son crâne. Cet ours était si mignon que Megumi aurait bien aimé le serrer contre elle comme une peluche.

Lorsque les deux compagnons aperçurent le prince, ils s’inclinèrent devant lui. Celui-ci les salua d’un geste embarrassé avant de pénétrer sous la toile. Megumi l’y suivit, imitée par Tiny qui portait toujours son chapeau et son short. Il avait ajouté un pull-over pour compléter sa tenue.

— Excusez le dérangement, baragouina Megumi en entrant dans la tente.

Une longue table en bois était dressée devant elle et quelques hommes absorbés par leur conversation y déjeunaient. Le prince croquait déjà dans une pomme lorsqu’il tira le banc et s’y assit, invitant ses compagnons à en faire autant. Megumi s’installa tout au bord dans l’espoir de passer inaperçue. Ratatinée sur elle-même, elle lançait quelques coups d’œil intrigués aux individus attablés plus loin, à la cheminée et au prince qui dégustait son fruit d’un air détendu. Tiny bondit sur le siège en face d’elle et lui tendit une corbeille. Megumi avait l’estomac noué, mais par politesse, elle prit une boule noire aux reflets colorés. C’était la première fois qu’elle en voyait. Elle la fit tourner entre ses doigts pour l’examiner. Elle ne possédait aucune tige ou queue. Une étrange banane orange l’avait déjà remplacée dans le panier et Tiny s’en empara d’un geste vif. Tout le monde semblait apprécier ces fruits exotiques. Megumi haussa les épaules. Après tout, c’était l’occasion pour elle de découvrir de nouvelles choses. Elle mordit à pleines dents dans la balle noire et écarquilla aussitôt les yeux. Un liquide frais et pétillant lui envahit la bouche, libérant un goût à la fois acidulé et amer sur sa langue. Elle avala tout rond et frémit en le sentant glisser dans son gosier. C’était agréable, mais inattendu.

— Qu’est-ce que c’est ? demanda-t-elle lorsqu’elle réussit à réanimer ses lèvres, figées sur une grimace de surprise.
— Ce sont des dwi végétilis, répondit Tiny avant d’engloutir le reste de sa banane.
— Qu’est-ce que ça signifie ?

Megumi examina la chair juteuse de son fruit. Elle était verte et parsemée de paillettes qui semblaient palpiter à l’intérieur. Megumi avança un doigt hésitant puis se ravisa, gênée de sentir tous les regards posés sur elle, même ceux des gens qui ne lui avaient pas été présentés. Elle sourit vaillamment et lança :

— Ce sont des fruits magiques ?
— Exactement, répliqua Tiny en plongeant de nouveau sa patte dans le panier.

Les hommes reprirent leur conversation et Megumi en profita pour appuyer sur une des paillettes. Elle éclata en libérant une goutte de liquide jaunâtre terriblement semblable à du pus. Megumi grimaça.

— C’est assez bizarre, lui murmura le prince, qui s’était glissé jusqu’à elle sur le banc, mais c’est délicieux. N’est-ce pas ?

Megumi hocha la tête et poursuivit son investigation. Elle voulait tout savoir : d’où provenaient ces étranges fruits, s’ils étaient tous des végétilis ou si c’était uniquement le nom de celui qu’elle avait goûté et enfin si les autres avaient la même saveur. Elle était intriguée par les bananes que Tiny ne cessait de dévorer. Pour répondre à sa dernière question sur le goût des végétilis, le prince l’invita à manger tout ce qui lui faisait envie sans hésiter, car cela constituerait la plupart de leurs repas. Il lui expliqua ensuite que les végétilis provenaient des arbres magiques des Monts Enchantés. Lorsque l’on en cueillait un, il repoussait aussitôt. Celui qu’elle avait goûté était issu d’un prunier enchanté. Fascinée, Megumi se pencha vers la corbeille. Elle s’empara de la dernière banane orangée qu’il restait et batailla quelques instants avec Tiny, qui la tenait de l’autre côté. Il la lui céda finalement d’un air boudeur. S’il l’aimait à ce point, Megumi ne doutait pas que ce devait être délicieux. Le prince tendit une main hésitante vers elle en se mordant la lèvre comme s’il hésitait à lui dire quelque chose, mais il renonça. Megumi cherchait à éplucher le végétilis quand Tiny s’écria :

— Qu’est-ce que tu dwi fait ?
— Je voudrais enlever la peau.

Le prince éclata de rire tandis que Tiny ouvrait de gros yeux secoués de spasmes.

— Mais y’a pas de dwi peau ! s’égosilla-t-il. Si tu le gaspilles, je le dwi mange à ta place.

Il tendit une main ferme pour réclamer le végétilis. Megumi fronça les sourcils.

— Pas question, lâcha-t-elle avant de le croquer sous le regard offensé de l’animal.

Une nouvelle grimace déforma aussitôt son visage. Cette drôle de banane avait une saveur âcre. La consistance de sa chair était pâteuse et collante. Megumi eut bien du mal à avaler sa bouchée. Les larmes aux yeux, elle rendit le végétilis entamé à Tiny sans ajouter un commentaire. Il renifla d’un air dédaigneux avant de l’engloutir tout entier.

— J’ai hésité à te prévenir, avoua le prince en tendant un mouchoir à Megumi. Ceux-ci ne font pas l’unanimité.

Megumi s’essuya la bouche en fronçant le nez. Il fallait qu’elle boive quelque chose. Un pichet en bois glissa alors le long de la table pour s’arrêter devant elle. Elle se pencha pour voir d’où il venait et un homme, assis tout au bout, lui fit un signe de la main sans lui accorder le moindre regard. Ses longs cheveux blonds dissimulaient complètement son visage.

Megumi se souleva un peu du banc pour examiner le contenu du pot. Le liquide était transparent. Elle en huma l’odeur, mais ne décela rien de particulier.

— Tu peux y aller, la rassura le prince, c’est de l’eau.

Megumi se rassit et s’empara du pichet à deux mains pour en avaler une gorgée. Lorsqu’elle le reposa, elle regarda tout autour d’elle et soupira de soulagement. Ses compagnons s’intéressaient de nouveau au panier de végétilis.

6 : Le Prince Zacharys

Lorsque tout le monde eut terminé son petit déjeuner, le prince Nathaniel se tourna vers Megumi et lui dit :

— Je te dois des explications.

Megumi opina, le regard sérieux.

— Les Monts Enchantés ont été fondés par le prince Zacharys afin de réunir les êtres magiques et de lier leurs pouvoirs.
— Avant, intervint Tiny, les animilis étaient dwi obligés de se cacher.
— Les animilis ? répéta Megumi, le front plissé.
— Ce sont des créatures magiques qui peuvent se faire passer pour des animaux communs, précisa le prince.

Megumi sourit largement, une étincelle éclairant son regard. Elle pensait comprendre de quoi il s’agissait.

— Oh, alors Tiny en est un, n’est-ce pas ? Il ressemble à une grenouille.

Le prince serra les dents, n’osant pas confirmer, tandis que les joues de Tiny se gonflaient et que ses yeux s’ouvraient comme des billes.

— Ne lui en veux pas, Tiny, c’est vrai que tu as l’air d’une belle grosse grenouille ! lança l’homme aux longs cheveux blonds, de l’autre côté de la table.

Tout le monde les écoutait désormais et plusieurs de ses compagnons s’esclaffèrent. Tiny brandit son petit poing dans leur direction.

— Les gens ne souhaitent pas croire en l’existence de créatures telles que nous, reprit le prince, calmant aussitôt les ardeurs de son ami. Ils ont peur. Nous étions forcés de nous cacher pour survivre. Zacharys était comme nous en fait. Il avait du mal à s’en sortir. Mais lui a eu l’idée de fonder notre communauté.

Megumi l’écoutait attentivement, ouvrant un peu plus la bouche à chaque nouvelle information.

— Alors vous n’êtes pas humains ? hésita-t-elle en plongeant ses yeux de hibou dans ceux du prince.
— Non, nous sommes tous des animilis.
— Mais…
— Nous pouvons aisément nous faire passer pour des humains, car nous leur ressemblons beaucoup. C’est un peu comme Tiny qui ressemble à un amphibien, si tu veux.

Il lança un regard d’excuse à l’intéressé qui haussa les épaules d’un air résigné.

Megumi ne comprenait toujours pas. Là où Tiny adoptait un comportement différent d’une grenouille – en se déplaçant sur deux pattes, en portant des vêtements ou en parlant, par exemple –, le prince Nathaniel et ses amis étaient en tout point semblables à elle et au reste de l’humanité. Ils auraient dû réussir à s’insérer parmi son peuple en dissimulant leurs pouvoirs.

Le prince observait Megumi comme pour juger son expression. Il finit par se pencher vers elle.

— Regarde.

Il dégagea ses mèches de son visage. Megumi eut un mouvement de recul. Son oreille était allongée, avec un pavillon torsadé vers l’arrière de son crâne. Elle semblait aussi dure que du bois. Megumi lui demanda si c’en était bien, une main hésitante tendue vers lui. Il confirma en s’écartant un peu d’elle, ne lui laissant pas l’opportunité de toucher.

— C’est ce qui nous différencie vraiment des membres de ton espèce. Les cheveux longs sont devenus une habitude chez nous, n’est-ce pas Yvahou ?

Son ami, qui avait donné le pichet d’eau à Megumi, approuva :

— Y’a pas mieux, même si les humains n’aiment pas ça.
— Tous ne sont pas de cet avis, rétorqua Megumi pour réorienter la conversation vers un sujet moins délicat.

Elle aurait voulu en apprendre plus sur les animilis, mais elle sentait que le prince était gêné d’en parler. Il nourrissait encore une sorte de rancœur vis-à-vis des humains et de leur mauvais accueil. Ce sentiment était partagé par tous ses compagnons. Megumi était une étrangère et même si elle n’était âgée que de douze ans et ne pouvait pas effacer la peine qu’ils avaient subie, elle se devait de tout faire pour leur prouver qu’elle les acceptait tels qu’ils étaient. Elle s’en voulait d’avoir eu peur de Tiny au début et d’avoir sursauté quand le prince lui avait montré son oreille.

Yvahou haussa les épaules en étirant les lèvres d’un air content. Megumi se sentit rougir, mais elle lui rendit son sourire.

— Comment se fait-il que personne n’ait encore découvert les Monts Enchantés ? poursuivit-elle, espérant ainsi dissiper sa gêne.
— Les Monts Enchantés se dwi situent dans une autre réalité et le village est protégé par des enchantements. Il faut qu’un animilis lui montre le chemin pour qu’un humain trouve l’endroit.
— Et donc quand vous sortez, vous êtes forcés de vous déguiser pour ressembler aux créatures non magiques ? Pourquoi êtes-vous venus jusqu’à chez moi avec ce short ? demanda Megumi en pointant un doigt accusateur sur le vêtement de Tiny.

Toute la tablée éclata de rire, mais Tiny ignora la remarque.

— Depuis que nous sommes tous dwi réunis, nous pouvons réaliser des enchantements qui nous cachent aussi à l’extérieur, répliqua-t-il sur un ton victorieux.

Il aurait terminé sa phrase par « Et tac ! » en lui tirant la langue que le message n’aurait pas semblé différent. Ils s’entendaient bien tous les deux, leurs chamailleries commençaient à tisser un lien entre eux.

— Tu as été capable de voir Tiny uniquement parce qu’il a désactivé les enchantements dans ta maison, précisa le prince Nathaniel.

Megumi hocha la tête. Grâce au prince Zacharys, qui était aussi perdu et solitaire qu’eux, tous les animilis s’étaient réunis et avaient acquis suffisamment de pouvoirs pour créer leur propre monde. Ils pouvaient toujours se rendre chez les humains, mais ils étaient désormais protégés d’eux. Zacharys semblait avoir eu une grande influence sur le peuple magique. Megumi s’étonna de ne pas l’avoir encore rencontré.

— Il est dwi mort, lâcha Tiny lorsqu’elle demanda où il se trouvait. Il a été assassiné par la sorcière maléfique.

Le prince Nathaniel révéla à Megumi qu’en plus d’avoir réuni leur communauté, le prince Zacharys avait décidé de former les jeunes animilis afin qu’ils contrôlent leurs dons.

Yvahou, Tiny et bien d’autres étaient devenus les apprentis de Zacharys. L’un d’eux, Galaël, cherchait toujours à dépasser ses limites et à être le plus fort de tous. Il avait fini par assassiner leur maître. Il se faisait appeler « sorcière maléfique » pour mettre en avant l’étendue de ses facultés et de sa noirceur d’âme.

— Les « sorcières » étaient des femelles animilis qui ressemblaient à des humaines, précisa le prince. Elles étaient extrêmement puissantes. Durant une longue période, de pauvres femmes de ton monde furent exécutées sur des bûchers parce qu’elles étaient accusées de sorcellerie. En vérité, les actes dénoncés étaient uniquement le fait des animilis. L’équilibre a fini par se rétablir quand les sorcières ont disparu. La crainte qu’elles inspiraient ne s’est jamais éteinte et Galaël en a profité. Malheureusement, certains animilis l’ont suivi, probablement par peur, et presque tous ceux qui se sont enfuis ont été traqués et tués. J’ai eu bien du mal à rassembler des alliés pour nous opposer à lui.
— Je dwi possède une sorte de radar mental, révéla Tiny en se tapotant le crâne d’un doigt rebondi. Je pouvais sentir la magie des animilis qui se cachaient et j’allais leur demander de se joindre à nous. Ils avaient pratiquement tous fui chez les humains.

Megumi hocha avidement la tête. Elle ne cessait de remuer les jambes et de se tortiller les mains sous la table, impatiente de découvrir ce qui était finalement arrivé.

— J’ai fini par dwi trouver une gamine en train de dessiner les Monts Enchantés alors qu’elle n’y avait jamais mis les pieds !
— Qui était-elle ?

Megumi avait les joues rouges et les yeux brillants. Elle avait l’impression que la fillette dont il était question, c’était elle, mais certains aspects de l’histoire ne collaient pas.

— Elle s’appelait Nagisa, intervint enfin le prince. Tu es sa petite-petite-fille et tu as hérité de son don.

Megumi posa le coude sur la table, enfonça son menton dans la paume de sa main et commença à se pincer les lèvres du bout des doigts. Cette révélation ne la surprenait pas vraiment. Son arrière-grand-mère avait toujours été spéciale, elle disait la bonne aventure ; et la mauvaise aussi. La seule fois où elle avait lu l’avenir de Megumi, cette dernière s’était rendue à l’école avec un plâtre dès le lendemain. Elle avait raté une marche en sortant, comme Nagisa le lui avait annoncé.

Megumi plongea son regard dans celui du prince Nathaniel. Il paraissait attendre une réaction de sa part pour poursuivre ses explications. Elle sourit largement.

— Trop cool ! murmura-t-elle en fixant ses doigts, espérant presque en voir jaillir quelque chose. Alors les dessins que j’ai retrouvés dans ma chambre ont quelque chose de magique.

Tiny attrapa un tas de papiers pliés dans sa poche et les tendit à Megumi.

— C’est toi qui as dwi prédit le retour de Galaël.

Megumi leva la main, mais il les garda volontairement trop loin. Elle ne pouvait pas s’en emparer.

— Vous saviez donc que Galaël allait revenir et vous avez pu vous préparer à le vaincre, non ? demanda innocemment Megumi, le bras toujours tendu. Pourquoi m’avez-vous fait venir ici dans ce cas ? Ce n’est pas que je ne veux pas vous aider, au contraire, s’empressa-t-elle d’ajouter devant les mines déconfites de ses compagnons. Dites-moi juste ce que je peux faire.

À demi penché vers elle, le prince paraissait indécis quant à la formulation de sa réponse. Il ouvrit la bouche, la referma, l’ouvrit de nouveau, puis finit par souffler avant de lancer, d’une traite :

— Tu apparais toi aussi sur les dessins. Nous ne savons pas si nous allons gagner cette bataille, mais ce qui est certain, c’est que tu as un rôle à y jouer. Et il semblerait que tu doives utiliser la bague magique que Nagisa possédait déjà à l’époque.

Megumi haussa les sourcils, puis tendit un peu plus le bras vers Tiny. Celui-ci déposa enfin les croquis dans sa main. Elle hocha la tête pour le remercier, puis les lissa sur la table. L’un d’eux représentait une fillette, elle-même, pensa-t-elle, enfermée sous un dôme avec des dizaines d’animilis ; un autre, une haute silhouette encapuchonnée au centre d’un groupe recroquevillé à ses pieds ; et le dernier, une armée composée de soldats forts et bien équipés. Maintenant qu’elle connaissait un peu mieux le monde magique, Megumi devina que ces combattants étaient des animilis qui ressemblaient aux humains, comme le prince Nathaniel. Elle n’avait aucun doute non plus sur le fait qu’ils étaient au service de Galaël. Ils piétinaient un amas de corps inertes.

Tiny se pencha en avant, le postérieur pointé vers le plafond de la tente, et posa un doigt ferme et gluant sur le dôme qui emprisonnait Megumi sur le dessin.

— Ceci est la clé qui nous dwi permettra de gagner.

7 : Nagisa et la pierre de jade

— Qu’est-ce que c’est ? interrogea Megumi en repoussant la main de Tiny.

Son doigt laissa une empreinte dégoulinante sur le papier. Megumi essaya de l’essuyer avec un pan de sa cape, mais elle ne fit qu’étaler le crayon. Lorsque le prince Nathaniel se leva et leur proposa d’aller prendre l’air,

Akemi no Sekai
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