Les dents de Chastel est un roman écrit en 2015 dans le cadre d’un concours pour lequel il n’a pas été retenu, évidemment.
Egmont est un adolescent perturbé par la disparition de sa sœur. Ses parents l’envoient consulter un psychologue, Gildwin, qui l’emmène à Chastel où il a vu sa sœur pour la dernière fois, huit ans auparavant. Dans les bois, ils se font attaquer par un homme doté d’une force incommensurable. C’est alors qu’Alwine, une fillette blanche comme la craie et aussi agile qu’un singe, intervient pour leur venir en aide. Elle est assistée par Halvard, un vieillard robuste.
Environ 4 heures de lecture.
- 1 : Les souvenirs refoulés
- 2 : Un voyage s’impose
- 3 : Chastel
- 4 : Une nouvelle
- 5 : Halvard Wido et Alwine
- 6 : Le partage des âmes
- 7 : La foi et le fromage
- 8 : Le défilé
- 9 : Un entraînement difficile
- 10 : Du sang sur les doigts
- 11 : Des alliés et un plan
- 12 : Messire de Chadelœuf
- 13 : L’infiltration du château
- 14 : Sunniva
- 15 : La naissance d’un monstre
- 16 : Bible, eau bénite et crucifix
- 17 : Une toute autre histoire
Les dents de Chastel
1 : Les souvenirs refoulés
Egmont n’avait jamais rien vécu d’extraordinaire. Il y avait bien un événement spécifique qui avait marqué son existence, mais il l’avait tout bonnement oublié. C’était pour cette raison qu’il était vautré sur un divan en cuir avec un casque audio sur la tête et un calepin sur les genoux. Il dessinait les branchages d’un arbre quand Gildwin Ditfrid lui tendit une tasse de thé. L’adolescent le remercia vaguement en dégageant une oreille. Le son qui s’échappa du casque évoquait une musique un peu trop braillarde pour le docteur qui fit tout de même semblant de s’y intéresser, un sourire bienveillant sur le visage. Egmont soupira et répondit :
— Vous voulez tout le temps savoir ce que j’écoute, mais vous ne connaissez jamais rien.
— J’ai fait des recherches sur le groupe de la dernière fois !
— C’est ça…
Il avala une gorgée puis remit son casque en place et traça quelques traits supplémentaires avant de relever la tête. Le docteur Ditfrid n’avait pas bougé. Il regardait le dessin avec intérêt et Egmont ne put s’empêcher de lever les yeux au ciel, même si ses parents lui avaient toujours dit que c’était impoli. C’était plus fort que lui, il ne supportait pas de voir les iris bleus de cet homme pétiller de curiosité derrière ses lunettes.
Le docteur remarqua qu’il le dévisageait, mais il décida de ne pas tenir compte de son air désespéré, préférant considérer l’attention soudaine que l’adolescent lui portait comme une invitation à la discussion.
— Tu as une excellente technique, commenta-t-il avec entrain tandis qu’Egmont, résigné, glissait le casque autour de son cou pour mieux l’entendre. Quel crayon utilises-tu ?
Il soupira de nouveau en lui donnant son 2B taillé des deux côtés – juste au cas où. Ce qu’il détestait encore plus que les yeux du docteur, c’était ses bouclettes brunes qui rebondissaient sur son front à chacun de ses mouvements. Il était pourtant forcé de les endurer, bien trop souvent à son goût, car même le simple fait de tendre le bras pour s’emparer du crayon les faisait danser ridiculement sur sa tête.
— Que signifie ce dessin pour toi ? interrogea distraitement le docteur en buvant un peu de thé.
Egmont fronça les sourcils. Il savait qu’il essayait de l’inciter à parler en empruntant des chemins détournés. Il fallait bien que cela arrive, il était resté assis sur ce canapé sans lui dire un mot pendant la moitié de cette séance et quasiment l’intégralité des précédentes.
Ses parents l’avaient envoyé consulter un psychologue parce que ses résultats scolaires étaient devenus catastrophiques. Lui qui avait toujours été premier de la classe, il ne ramenait plus que des notes inférieures à la moyenne. Leur ambition la plus chère était de le faire entrer dans un lycée privé afin qu’il puisse y rester en internat et qu’eux soient tranquilles pour travailler tout leur soûl. La meilleure solution qu’ils avaient trouvée était de quémander l’aide d’un spécialiste. Lors du premier entretien, ils avaient brillamment exposé leur désespoir et le docteur Ditfrid les avait écoutés à grand renfort de regards curieux et de bouclettes sur ressorts – Egmont avait commencé à haïr ces dernières dès cet instant.
— C’est rien qu’un dessin, répondit-il finalement au docteur.
Il récupéra le crayon et s’apprêtait à se replonger dans sa musique quand le docteur lui demanda avec une perspicacité déconcertante :
— Représente-t-il une scène de ton rêve ? Ces deux enfants pourraient être Sunniva et toi, même s’ils ressemblent davantage à des personnages de BD.
Le sujet avait été abordé une seule fois, lors de leur deuxième séance, un mois et demi plus tôt. Le docteur Ditfrid avait débuté par des questions anodines sur l’école, ses amis et ses rapports avec sa famille, et Egmont s’était contenté de lui répondre vaguement tout en se demandant combien de temps il pourrait encore jouer à l’autruche avant que ses parents ne soient mis au courant. À la question « Est-ce que tu dors bien la nuit ? », il avait pourtant commencé à se sentir mal. Ses mains étaient devenues si moites qu’il ne pouvait plus prétendre s’intéresser au boulier posé sur le bureau, car il laissait de grosses empreintes humides sur les billes métallisées. Gildwin Ditfrid avait remarqué sa gêne, bien sûr, et il lui avait expliqué que bien dormir permettait de reposer le corps, mais aussi – et surtout – l’esprit, ce qui était indispensable pour travailler convenablement à l’école. À ce moment-là, le psychologue faisait encore comme s’il s’agissait du cœur du problème, même s’il avait compris qu’il y avait autre chose. Il avait appris à Egmont que pendant les différentes phases de sommeil, la conscience, confrontée à la réalité de tous les jours, se débranchait pour évacuer tout son stress. Le subconscient en profitait pour s’immiscer au premier plan et induire des rêves qui, la plupart du temps, étaient de nouveau enfouis au plus profond de l’esprit au réveil. Il avait fini par demander à Egmont si lui-même se rappelait ce dont il rêvait et l’adolescent, moins bête qu’il n’en avait l’air, avait compris que ses parents lui avaient mentionné son cauchemar. Ils n’en connaissaient pas les détails, car la seule fois où Egmont s’était réveillé en criant, ils avaient été trop préoccupés par ses draps souillés pour l’interroger sur ce qui l’avait bouleversé à ce point. Il avait treize ans et il n’avait plus eu de crises d’énurésie depuis bien longtemps, mais cette fois-ci, il n’avait rien pu contrôler. Incompris, il s’était fait gronder plus que nécessaire et avait dû finir sa nuit dans le salon pendant que le ramdam de la machine à laver étouffait le silence de la maison.
Lors de cette deuxième séance avec le docteur Ditfrid, Egmont avait senti toute son angoisse se décharger et exploser autour de lui parce qu’un adulte se souciait enfin de ce qui l’avait mis dans cet état. Il avait donc mentionné son cauchemar, sans toutefois le raconter précisément.
— Oui, c’est ça, c’est une scène de mon rêve.
Le docteur s’installa sur le fauteuil en face de lui et attendit qu’il poursuive. Egmont avait appris à se protéger des intrusions de ce genre depuis plusieurs semaines parce qu’il ne souhaitait parler de sa sœur à personne. La seule fois où il la lui avait mentionnée, il s’en était voulu sans pouvoir s’expliquer ce sentiment de culpabilité. Il agissait de cette manière avec tout le monde. Il était devenu irritable, voire insupportable et s’était efforcé de repousser ses amis qui tentaient eux aussi de comprendre ce qu’il lui arrivait – parce qu’à cet âge-là, les amis s’en soucient encore, pendant un certain temps –, puis il avait arrêté de faire ses devoirs et de réviser ses leçons pour se consacrer au dessin. Il passait des heures à tracer les croquis des scènes de son rêve dans l’espoir d’y accoler une signification quelconque, sans grand succès.
— Je me rappelle que nous sommes dans les bois, murmura-t-il en serrant son 2B entre son pouce et son index. Nous sommes petits, comme… à l’époque. Sunni me tient la main parce que j’ai peur. Il y a un homme qui apparaît et qui nous dit de le suivre et elle finit par me lâcher pour partir avec lui.
Le docteur garda le silence un moment, au cas où Egmont aurait quelque chose à ajouter, puis il hocha la tête d’un air conciliant et dit :
— Sais-tu ce qu’est le refoulement, Egmont ?
— Non.
— Quand quelqu’un vit un événement traumatisant, il se peut qu’il refoule ses souvenirs, qu’il les oublie involontairement pour se préserver. Il s’agit d’un mécanisme de défense de l’esprit. Il est possible que ton rêve soit lié aux souvenirs que tu as refoulés après la mort de Sunniva.
Egmont n’était pas certain de comprendre ce que cela signifiait. Il lui vint tout à coup en tête qu’il savait peut-être ce qui était réellement arrivé à sa sœur, qu’il avait tout vu et qu’il était tout bonnement resté là à regarder, sans rien faire pour l’empêcher. Il ravala difficilement la bile qui lui était remontée dans la gorge.
Cela s’était produit huit ans auparavant. Les parents d’Egmont étaient architectes et ils ne prenaient pas beaucoup de vacances. Cette fois-là, pourtant, ils avaient décidé de partir à Chastel, un charmant village de montagne réputé pour son magnifique château et les diverses ruines moyenâgeuses qui l’entouraient. Trop préoccupés par ces perles architecturales, monsieur et madame Almut avaient laissé Egmont et sa sœur aînée se balader seuls dans les bois. La fillette, âgée de dix ans, n’était jamais revenue alors que son frère avait été retrouvé en état de choc devant la porte du village. La police avait conclu à une noyade après qu’une des sandales de la petite ait été récupérée au bord de la rivière.
— Co… comment savoir si c’est réellement arrivé ? interrogea Egmont, de plus en plus nerveux.
— Nous ne pouvons être certains que ce que tu vois en rêve s’est réellement produit, précisa le docteur. Tu dois comprendre qu’il est possible que tu mélanges des souvenirs ou que tu les transformes pour pouvoir les supporter. Quoi qu’il en soit, il y a quelque part dans ton subconscient des éléments qui cherchent à remonter à la surface lorsque tu baisses ta garde.
— Mon subconscient ?
— Je t’en ai déjà parlé, tu te rappelles ? Il s’agit d’une partie de ton esprit que tu ne peux contrôler et à laquelle tu n’as pas accès. Elle se manifeste souvent la nuit, pendant que ta conscience se repose. C’est le subconscient qui induit les rêves. Des éléments s’y glissent tous les jours et y occupent une place plus ou moins grande selon leur importance. Les souvenirs du jour où Sunniva est partie se trouvent très certainement dedans. Tu les y as envoyés pour ne pas avoir à les surmonter.
Egmont imagina un vieux donjon dans lequel ses souvenirs de sa sœur étaient prisonniers derrière des barreaux. Il se demandait s’il existait une clé capable d’ouvrir la grille qui les maintenait scellés.
— Comment faire pour qu’ils reviennent ?
Il était de plus en plus inquiet et excité. Il savait que Sunniva était encore en vie. Il ne l’avait jamais dit à personne, mais il le sentait depuis qu’il avait commencé à faire ce rêve.
Le docteur Ditfrid fut ravi de constater que le fonctionnement de l’inconscient intéressait Egmont. Il le voyait depuis près de deux mois, à raison d’une séance par semaine, mais il ne réussissait pas à le soulager de ses souffrances. Il était temps d’aborder les choses sous un nouvel angle.
— Il existe une méthode de libération du subconscient qui s’appelle l’hypnose, lui dit-il sans plus hésiter. En as-tu déjà entendu parler ?
— Je crois que j’ai vu ça dans un film, hasarda Egmont – qui adorait le cinéma – en se remémorant une scène. Une psychiatre plongeait ses patients dans une espèce de transe pour leur faire revivre les pires moments de leur vie. Quand ils quittaient la pièce, ils lui donnaient cent dollars en souriant comme des enfants de chœur. C’était un peu comme… un lavage de cerveau en fait…
Cela le troubla quelque peu et il ne réussit pas à masquer son incrédulité. Son visage rond était si expressif avec son nez un peu tordu trônant en plein milieu que, dans n’importe quelle situation, il était facile de deviner ce qu’il pensait. D’autant plus que ses yeux, d’une couleur ardoise assez inhabituelle, étaient légèrement plus grands que la moyenne. Il tentait d’ailleurs désespérément de les cacher derrière les mèches de ses cheveux châtains, qui par bonheur, ne frisaient pas comme ceux du docteur. Sa mère disait que ses grands yeux étaient des fenêtres proportionnelles à la taille de son âme. Mais sa mère, elle ne comprenait rien à rien.
— Ce que l’on voit dans les films est parfois différent de la réalité, le rassura le docteur en souriant. L’hypnose permet en fait d’entrer dans un moment de rêverie. C’est un peu comme être dans la lune et cela fait tomber les barrières qui bloquent l’accès au subconscient.
Il semblait qu’il s’agissait de la clé dont Egmont avait besoin pour déverrouiller son donjon.
— Est-ce que mes parents vont accepter ? Ils sont vraiment à côté de la plaque alors…
— En fait, j’en ai déjà parlé avec eux et ils ne sont pas contre. C’est à toi de décider. Si tu le souhaites, je peux demander à un hypnothérapeute que je connais bien de te prendre en entretien pour en discuter.
— Quoi ? s’étonna Egmont, de nouveau tendu. C’est pas vous qui allez le faire ?
— Non, je ne suis pas spécialisé dans cette pratique.
— Mais je veux pas voir un autre psy.
Egmont se rendit compte de la puérilité de ses paroles et il se sentit rougir. Il était vite irrité par le docteur Ditfrid et ses particularités physiques désopilantes – notamment ses boucles –, mais finalement, il le trouvait rassurant. Il commençait tout juste à avoir confiance en lui et il n’avait pas envie de tout réitérer avec un inconnu.
— Nous avons fait des progrès, mais je ne peux pas t’aider à comprendre ton rêve, lui expliqua le docteur. J’aimerais beaucoup te permettre d’aller mieux, mais…
— J’ai eu de meilleures notes, bredouilla Egmont.
Il se mit à gribouiller dans un coin de son dessin d’un air mal à l’aise.
— Je le sais, admit le docteur en essayant de ne pas montrer qu’il était flatté par l’insistance de l’adolescent. Je suis surpris que ce soit cet argument que tu emploies pour me convaincre que je te suis utile, tu étais le premier à dire que tu te fichais de tes notes et du collège.
Egmont se rappela effectivement avoir dit, mot pour mot : « C’est pas moi qui ai eu l’idée de voir un psy et franchement, le collège, je m’en fous ». Il grimaça et finit par avouer qu’il se sentait plus en sécurité et que son rêve lui paraissait moins sombre depuis qu’il lui en avait parlé, la toute première fois. Tout était peut-être dans les lunettes, songea-t-il. Elles donnaient indéniablement un côté rassurant au docteur.
— Vraiment ? s’étonna celui-ci. Il m’a pourtant semblé que je ne servais pas à grand-chose. Tu passes la plupart des séances à écouter de la musique en dessinant.
— Je suis désolé.
— Je plaisante, avoua le docteur en souriant d’un air ému. C’est une très bonne chose en fait. Ce comportement m’a permis d’en apprendre énormément sur toi. Je sais que tu représentes les scènes de ton rêve depuis le début, j’attendais simplement le meilleur moment pour t’aider à en parler. J’ai remarqué que tout est plus clair pour toi désormais. C’est pourquoi je pense qu’il est temps que tu voies l’hypnothérapeute dont je t’ai parlé.
— J’en ai pas envie.
— Réfléchis-y, Egmont, s’il te plaît. De mon côté, je vais penser à d’autres solutions au cas où celle-ci ne te conviendrait vraiment pas.
2 : Un voyage s’impose
Une semaine était passée depuis la proposition du docteur Ditfrid de voir un hypnothérapeute et les parents d’Egmont avaient essayé de convaincre leur fils qu’il se sentirait mieux s’il acceptait. Étant donné que chaque fois qu’ils pensaient que quelque chose était bon pour lui – comme les leçons de judo ou la classe de montagne –, il arrivait une catastrophe – un nez cassé (celui d’Egmont) ou une langue collée sur un bâton de ski (celle qu’Egmont avait appliquée avec soin, mais qui n’était pas la sienne) –, il hésitait grandement à sauter le pas.
Il venait de quitter le cours de SVT qui traitait de la théorie de l’évolution de Charles Darwin, mais il songeait surtout à l’hypnose, assis sur le muret à l’entrée du collège, quand une jeune fille s’avança vers lui d’un air indécis. Il ne la remarqua pas tout de suite, trop plongé dans sa musique et perdu dans son esprit, mais lorsqu’elle agita ses doigts devant ses yeux, il sursauta. Elle recula d’un pas et lui sourit, gênée, en enfouissant ses mains dans les poches de sa salopette. Les joues d’Egmont avaient pris la couleur de la pomme qu’il avait mangée au déjeuner – pas rouge, mais verte. La compagnie des autres le rendait malade. Il se ressaisit rapidement en réalisant de qui il s’agissait, une chaleur plutôt agréable remontant tout à coup des profondeurs de son abdomen.
— Tiens Ottilia, bredouilla-t-il en ôtant son casque. Quoi de neuf ?
— Je me demandais si tu voulais aller voir un film avec nous cet aprèm.
Elle désigna son groupe d’amis, attroupés un peu plus loin. Ils les observaient en piaillant, mais Egmont ne leur accorda pas un regard. Il était trop occupé à remarquer le rose qui rehaussait les pommettes d’Ottilia et l’odeur de mûres sauvages qui se dégageait de ses cheveux.
Ottilia était jolie. Et elle était gentille. Il le savait parce qu’ils étaient proches depuis l’école primaire. Elle n’avait jamais cessé de venir chez lui le mercredi après-midi, d’abord pour échanger des cartes Pokémon – du CP au CE2 –, puis pour jouer à la console ou lire des mangas – jusqu’à l’année passée –, et enfin pour lui rabâcher les oreilles avec cet idiot de Leif Bjarni – le garçon sur lequel elle avait craqué – tout en étalant du vernis sur les ongles d’Egmont.
Depuis qu’il consultait le docteur Ditfrid et n’avait de ce fait plus un seul mercredi après-midi de libre, Ottilia sortait avec sa petite bande composée de trois filles dont Egmont ignorait l’existence jusqu’à ce qu’elles le traitent de fou au détour d’un couloir, d’un garçon un peu maladroit qui s’apparentait assez au bouffon de service et de ce cher Leif qui ne perdait pas une occasion de se moquer des autres. Egmont n’avait jamais compris ce que son amie lui trouvait, mais c’était peut-être parce que sa jalousie l’empêchait, par principe, de voir les meilleurs aspects du personnage, s’il en avait.
Egmont avait parlé de son mal-être à Ottilia et elle avait essayé de le consoler. C’était elle qui lui avait dit que ce n’était pas si mal de consulter un psychologue quand, outré, il était venu chez elle après le couvre-feu, en larmes – parce que devant elle, il ne cachait jamais ce qu’il ressentait, à peu de chose près –, pour se plaindre de l’idée insensée de ses parents. Ottilia l’avait finalement convaincu. Elle lui avait aussi promis que rien ne changerait jamais entre eux. Elle avait menti. Même si elle s’efforçait de considérer Egmont comme son ami, elle préférait indéniablement traîner avec sa bande plutôt que d’être vue en sa compagnie. Pourtant elle essayait encore de donner l’impression du contraire. Tout le monde au collège avait appris qu’Egmont allait voir un psychologue – sans doute de la bouche même d’Ottilia qui était la seule au courant –, et sa réputation de garçon cool était descendue en flèche en moins d’une journée. Il avait toujours eu les meilleures notes, mais comme il était aussi incollable en jeux vidéos, en cinéma et en musique, les autres élèves lui avaient pardonné depuis longtemps d’être intelligent. Seulement, depuis qu’il consultait le docteur Ditfrid, il était passé de « Salut mon pote, quoi de neuf ? » à « Yo le fêlé du crâne ! J’espère que tu vas péter ta crise aujourd’hui ». Ce genre de choses arrivait souvent. Egmont avait appris à ne plus y faire attention. De toute façon, il était trop préoccupé par son rêve et par le fait que sa meilleure amie dont il était secrètement amoureux le relègue au second plan derrière Leif Bjarni.
— Pourquoi tu me le proposes si tu n’as pas envie que je vienne ? demanda-t-il à Ottilia avant d’avoir réfléchi.
Il se répéta mentalement sa question et se flagella de la même manière pendant qu’elle répondait en fronçant les sourcils :
— Je pensais que ça te ferait peut-être plaisir.
Elle ne niait pas trouver sa compagnie indésirable. Quelque part, Egmont espérait qu’elle l’aurait contredit.
— Sortir avec Leif Bjarni et ses groupies ? Euh, non, ça ne me ferait pas plaisir. Merci quand-même.
Tant pis pour les liens d’amitié, sa fierté en avait pris un trop gros coup.
— Ce que tu peux être lourd parfois !
La jeune fille tourna les talons, ses longs cheveux roux flottant autour de ses épaules et venant gifler le visage d’Egmont pour le torturer un peu plus. Il hésita une seconde à en saisir une poignée pour la retenir, mais il se contenta de la regarder partir. Il réalisa alors qu’il ne l’avait jamais vue aussi en colère et hautaine.
Oui, Egmont avait du mal à supporter la compagnie des autres, mais Ottilia était toujours son amie, ou du moins, il essayait de s’en convaincre.
Pour se donner l’impression qu’il ne s’agissait pas de sa dernière séance avec le docteur Ditfrid, Egmont gagna sa place habituelle dans le divan et sortit son calepin. Lorsque sa mère pénétra à son tour dans le cabinet, il ôta rapidement ses longues jambes du coussin et glissa le cahier sous ses fesses. Il était surpris, il n’y avait aucun doute là-dessus. Il ne s’attendait pas à partager cet entretien avec elle. Il était venu jusqu’ici en bus, comme d’habitude, et il n’imaginait pas que ses parents l’auraient laissé emprunter ce moyen transport insupportable s’ils avaient pu passer le prendre au collège pour l’emmener. Or, sa mère était là. Cela n’annonçait rien de bon.
Quand son père entra à son tour, Egmont se leva pour de bon, abandonnant calepin et casque audio sur le divan.
— Qu’est-ce que vous faites là tous les deux ? leur dit-il pour tout salut.
— Ils ont insisté pour être présents aujourd’hui, intervint le docteur Ditfrid d’un air mal à l’aise. Mais cela tombe bien puisque nous avons une décision importante à prendre.
L’adolescent ouvrit de gros yeux, du moins, plus gros que d’habitude. Il se sentait trahi. Il avait eu l’impression qu’il avait le choix, qu’il pouvait refuser l’hypnothérapie et continuer de travailler sur ses dessins avec le docteur – ou plutôt dans son cabinet, pendant qu’il était assis à côté et le laissait tranquille. Le fait que ses parents aient leur mot à dire signifiait qu’en réalité, Egmont n’était pas libre de décider lui-même.
— Je ne veux pas qu’un autre psy me mette sous hypnose, lâcha-t-il alors. C’est pas négociable. Ou c’est vous, ou j’arrête la thérapie.
— Egmont… commença sa mère.
— Cela ne fait rien, l’interrompit le docteur. Si Egmont pense qu’il peut arrêter, c’est qu’il n’a plus de problèmes. Je n’imaginais pas avoir réussi à le soulager à ce point. C’est un soulagement également pour moi.
Il hocha la tête et ses bouclettes se contorsionnèrent sur son front. Egmont grimaça.
— Bien, dans ce cas… marmonna monsieur Almut.
Il paraissait aussi désemparé que son fils. En s’y intéressant de plus près, on discernait d’ailleurs une légère ressemblance au niveau de leur regard. Le docteur Ditfrid hocha de nouveau la tête en appuyant davantage son sourire rassurant et madame Almut ouvrit la bouche comme si elle venait de comprendre quelque chose. Son mari restait dans le flou.
— Alors c’est tout ? lança Egmont, inconscient qu’un échange silencieux commençait à s’opérer devant lui.
— C’est tout, confirma le docteur. Bien sûr, tu es libre de changer d’avis à n’importe quel moment si tu te rends compte que tu en as besoin. C’est comme tu veux.
— Je… hésita l’adolescent. J’aimerais rester… C’est possible ou pas de continuer avec vous ?
— Est-ce que tu penses que tu en as encore besoin, mon grand ? interrogea monsieur Almut, toujours aussi perdu.
Il n’avait pas compris que le docteur Ditfrid essayait de faire réaliser à Egmont qu’il avait effectivement toujours besoin d’aide. Lui donner l’impression que son choix prouvait qu’il allait mieux devait l’amener à se demander si c’était bien le cas ou s’il ne se sentirait pas plus léger après l’hypnose. Egmont commençait à ressentir un certain malaise, mais il n’était pas près de changer d’avis. Il avait eu suffisamment de mal à accepter le docteur Ditfrid et ses regards au rayon X. Il ne pouvait pas renouveler un tel exploit avec un autre psychologue. C’était au-dessus de ses forces.
— Je ne sais plus, balbutia-t-il. J’ai encore fait ce rêve la nuit dernière…
Ses parents échangèrent un regard affolé et se tournèrent en même temps vers le docteur en quête d’une intervention qui, d’après leur air désemparé, aurait tout d’un miracle divin, quels que soient les mots qui pouvaient sortir de sa bouche.
— Écoutez tous les trois, lança-t-il. Je n’ai plus qu’une seule solution à vous proposer pour contenter tout le monde et essayer de délivrer Egmont de son mal.
— À quoi pensez-vous ? lâcha l’adolescent, presque soulagé qu’il existe encore une porte de sortie.
— Tu as besoin d’un soutien que tes parents ne sont pas en mesure de te fournir.
Monsieur et madame Almut commencèrent à se dandiner d’un air mal à l’aise sur leur chaise et Egmont fixa le bout de ses baskets en toile comme s’ils présentaient tout à coup un intérêt quelconque.
— Il est clair que je ne peux pas t’amener dans un état d’hypnose. J’en suis incapable. Je pourrais apprendre, mais il me faudrait des années et tu as besoin de comprendre ce qui te tracasse le plus tôt possible. Si tu ne souhaites voir aucun autre psychologue, je dois te proposer une thérapie différente que je suis en mesure de te prodiguer moi-même. Maintenant. Qu’en pensez-vous ? demanda-t-il aux parents, toujours figés dans leur honte.
Il n’avait pas eu l’intention de les insulter, c’est seulement que la réalité peut parfois blesser les gens. Ils avaient bien conscience, au fond d’eux, de ne pas assurer en tant que parents.
— Euh, oui, marmonna le père. Que proposez-vous ?
Le docteur leur apprit alors que, contrairement à ce qu’il leur avait préalablement expliqué, le but de l’hypnothérapie était de faire revenir les souvenirs d’Egmont à la surface. Plutôt que de continuer à prétendre que lui et l’adolescent cherchaient encore ce qui le perturbait à ce point, il leur révéla de but en blanc que les souvenirs recherchés concernaient le jour où sa sœur avait disparu.
— Il est également possible de raviver la mémoire d’Egmont en retournant à Chastel, là où ses souvenirs ont été créés, afin qu’il puisse les affronter pleinement et les assumer.
S’ensuivit une conversation gênante et quelque peu traumatisante pour les trois membres de la famille Almut concernant le cauchemar d’Egmont. Il n’en avait jamais touché un mot à ses parents et ceux-ci furent choqués d’apprendre qu’il avait un rapport avec leur défunte fille. Pendant qu’Egmont retournait s’affaler dans le divan en oubliant de remettre son casque sur ses oreilles, monsieur et madame Almut interrogèrent le docteur sur leurs séances précédentes et sur ses raisons de leur avoir dissimulé tout cela.
— Je suis tenu de garder pour moi ce que me révèlent mes patients, rappela-t-il sur un ton calme.
— Mais notre fils n’a que treize ans, s’indigna madame Almut. Nous l’avons conduit jusqu’à vous pour que vous l’aidiez à régler son problème de résultats scolaires et nous en arrivons à la conclusion que ses mauvaises notes sont dues à la mort de sa sœur !
Elle avait baissé la voix et s’était penchée au-dessus du bureau qui la séparait du docteur en espérant ainsi éviter à son fils d’entendre cette dispute, mais évidemment, il entendait tout.
— Vous vous rendez compte ? poursuivit-elle. Sunniva est morte depuis huit ans. Egmont avait fini par s’en remettre. Je ne sais pas comment vous pouvez dire qu’il est perturbé à cause de cela, il était si jeune. Il a oublié.
— Eh bien non, madame, il a cru oublier, mais en réalité ce qui est arrivé ce jour-là plane encore dans son esprit. N’importe quel petit élément de la vie de tous les jours a pu raviver son besoin de compréhension.
— Nous avons perdu notre fille, docteur, nous savons bien qu’Egmont n’a pas pu oublier, intervint monsieur Almut en lançant un regard ténébreux à sa femme qui se laissa retomber sur sa chaise, choquée. Nous ne comprenons pas en quoi nous rendre à Chastel pourrait l’aider à aller mieux.
— C’est là-bas que tout a commencé pour lui. Il pourrait y trouver des éléments que seul son esprit serait capable d’appréhender. Il est très difficile d’expliquer ces choses, car elles concernent le subconscient.
— Bon, écoutez, nous n’allons pas nous amuser à retourner dans ce village pour de telles sornettes, trancha la mère, décidément sur la mauvaise route. Vous n’êtes même pas certain que ça pourrait l’aider !
Elle se leva et se précipita vers le divan. Les poings sur les hanches, elle lança :
— Egmont, tu vas suivre l’hypnothérapie ! C’est la seule solution.
Sur ce, elle quitta le cabinet, laissant son mari, son fils et le docteur Ditfrid dans un état de tension extrême. Alors que son père commençait à s’excuser maladroitement du comportement de sa femme, Egmont rejoignit les deux hommes au bureau et dit :
— C’est d’accord, allons à Chastel.
Monsieur Almut eut tout le mal du monde à convaincre sa femme que laisser leur fils retourner à Chastel était une bonne chose, mais elle finit néanmoins par admettre, après de nombreuses disputes et crises de larmes, qu’elle ne comprenait pas ce que ressentait Egmont et qu’elle ne pouvait vraiment rien faire pour lui. Elle devait se contenter d’attribuer sa confiance au docteur Ditfrid.
Il fut donc convenu que durant les vacances de Pâques, une semaine plus tard, Egmont se rendrait dans le village où sa sœur avait disparu. Son psychologue devait justement, par une coïncidence incroyable, aller à une conférence dans la région et cela ne le dérangeait pas le moins du monde de prendre l’adolescent avec lui. Il l’accompagnerait à Chastel et l’aiderait à affronter les souvenirs qui remonteraient à la surface.
3 : Chastel
Egmont et le docteur Ditfrid arrivèrent à Chastel en milieu d’après-midi. Ils avancèrent sur la place ensoleillée jusqu’à une grande fontaine ornée de tourterelles en pierre. Juste devant eux, un homme tirait deux chevaux qui semblaient prendre exemple sur le Petit Poucet pour marquer leur chemin en remplaçant les miettes de pain par du crottin. Chastel, en plus d’être apprécié pour ses monuments et son cadre, était aussi caractérisé par l’interdiction de circulation des véhicules à moteur. Les visiteurs s’émerveillaient toujours d’avoir l’impression de pénétrer dans un village médiéval authentique, ce que le port de costumes traditionnels renforçait lors de certaines manifestations.
Les deux nouveaux venus s’extasièrent devant la beauté de la place de laquelle partaient de nombreuses rues comme si elle était le centre d’un labyrinthe. Gildwin passa un moment à étudier le plan de la ville pendant qu’Egmont observait les devantures des boutiques. Elles étaient en bois et égayaient l’endroit de leurs couleurs diverses. Celle de la pharmacie était d’un vert eucalyptus détonnant avec le reste. En comparaison, les ruelles paraissaient assez sinistres. Le docteur indiqua finalement à l’adolescent le chemin qu’ils devaient emprunter pour se rendre à la maison d’hôte où ils avaient réservé une chambre. Egmont eut la confirmation qu’à l’exception de la place principale, le village faisait plutôt froid dans le dos. Les habitations étaient construites tout en hauteur et les passages étroits étaient obscurcis par leurs ombres grandissantes alors même que le soleil était encore perché loin dans le ciel.
Lorsqu’ils sonnèrent à une porte repeinte récemment et ornementée d’hortensias en manque de lumière, monsieur et madame Ugla les accueillirent avec chaleur. La mamie, petite et assez frêle, leur sourit en les scrutant intensément de ses yeux grisonnants. Avec ses lunettes rondes, elle ressemblait à une chouette. Elle prit aussitôt Gildwin et Egmont pour un père et son fils, ce qui déconcerta considérablement le premier sans faire sourciller le second. Il fit semblant de ne pas entendre cette remarque tandis qu’il se présentait au vieillard. Celui-ci, grand et large d’épaules, avait le menton rasé de près, une pipe ancienne coincée entre les dents, des petits yeux plissés et quelques mèches de cheveux repoussées en arrière pour dissimuler sa calvitie. Il donnait tout de suite l’impression d’être quelqu’un de sage et réfléchi.
La première soirée au gîte se passa dans une ambiance chaleureuse et les deux visiteurs apprirent qu’un défilé devait avoir lieu le lendemain. Le propriétaire du château médiéval qui se trouvait dans les bois faisait l’honneur à ses concitoyens de venir se promener dans Chastel avec ses serviteurs, vêtus de tenues originales de l’époque de la construction de sa demeure. Selon madame Ugla, messire de Chadelœuf était un très charmant jeune homme, apprécié de tous. Monsieur Ugla eut une toux désapprobatrice lorsque sa femme s’exclama avec vigueur, après son quatrième verre de vin :
— J’aimerais beaucoup avoir la chance de lui parler, ne serait-ce que pour lui demander quelle est sa crème de soin ! Il ne semble pas prendre une ride !
Le lendemain, Gildwin et Egmont décidèrent d’aller se balader dans les bois autour du village, là où l’adolescent pensait avoir vu sa sœur pour la dernière fois. Des ruines de masures anciennes couvertes de mousse et de champignons étaient disséminées un peu partout et une forte odeur de résine planait dans l’air, transportée par une brise légère. Il faisait bien plus frais qu’en ville et un brouillard épais s’éternisait de part et d’autre des troncs dégarnis. Gildwin frissonna pour la seconde fois en se demandant comment monsieur et madame Almut avaient pu emmener leurs enfants en vacances dans un endroit pareil. De plus en plus nerveux, il essayait de se rappeler pourquoi il avait entrepris cette visite quand Egmont lui dit :
— En fait, vous n’avez même pas de conférence. Pas vrai ?
Gildwin tourna la tête et remarqua que l’adolescent essayait de cacher son embarras. Le docteur savait qu’Egmont serait terriblement gêné s’il admettait avoir menti pour se trouver une excuse afin de l’accompagner à Chastel. D’un autre côté, il serait peut-être déçu s’il lui disait qu’il avait effectivement d’autres obligations. Il réfléchit un bref instant et décida de mentir une nouvelle fois.
— Eh bien si, je dois m’y rendre demain, en fin d’après-midi. Pendant ce temps, tu pourras rester au gîte et continuer tes dessins.
Egmont hocha la tête, ses grands yeux gris plissés de manière sévère.
— D’un autre côté, ajouta précipitamment Gildwin, s’il y a du nouveau avec tes souvenirs ou ton rêve, je préfère rester avec toi.
Il esquissa un sourire en direction de l’adolescent qui gardait résolument les yeux fixés sur ses pieds. Gildwin aurait peut-être mieux fait de l’imiter, car il coinça son mocassin dans une racine avant de s’étaler de tout son long par terre. Au moins, songea-t-il, cette chute devrait redonner sa bonne humeur à Egmont.
Il ne pouvait pas se tromper davantage. Egmont poussa un cri étouffé et Gildwin se releva brusquement lorsqu’il constata qu’un homme aux cheveux rouges, grand et musclé, avait empoigné l’adolescent par le col de sa veste pour le soulever du sol. Il se contentait de le fixer de ses yeux sombres comme s’il appréciait de le voir suffoquer. Le docteur eut la vision de sa propre main ramassant une branche pour l’abattre sur la nuque de l’agresseur et s’exécuta aussitôt. L’homme ne sembla même pas ressentir le coup. Il tressaillit à peine. Cette fois, Gildwin n’attendit pas de visualiser ce qu’il devait faire, il sauta au cou de cette armoire à glace et appuya ses deux bras contre sa gorge avant de tirer en arrière de tout son poids dans l’espoir de le faire lâcher prise. Egmont était passé au bleu et ses yeux, injectés de sang, pleuraient sans être capables de ciller.
L’homme fit un moulinet de l’épaule d’un air désinvolte et chassa le docteur comme s’il s’était agi d’une mouche. Gildwin fut projeté dans les airs et s’écrasa contre le tronc d’un arbre. Les côtes fêlées et le souffle coupé, il essaya aussitôt de se redresser en réprimant la vague grandissante de panique qui l’enveloppait désormais tout entier. Il parvint finalement à se remettre debout, mais une fillette surgissant de nulle part lui barra le passage en écartant les bras devant lui. Le docteur songea d’abord qu’elle devait être arrivée avec l’homme aux cheveux rouges. Elle paraissait plutôt menue dans sa robe en soie noire ornementée de rubans et de froufrous, mais son visage était joufflu. D’ailleurs, ses pommettes rondouillardes et son nez aplati – et apparemment tout mou – indiquèrent à Gildwin qu’elle ne devait pas avoir plus de douze ans. La puberté n’avait pas encore commencé à travailler ses traits ni son corps, raide et plat comme une planche à repasser. Que faisait-elle donc dans les bois avec cette brute, se demanda le docteur en faisant un pas vers elle. Les bras de la fillette, parfaitement parallèles au sol, se tendirent. Ils lui donnaient l’aspect d’une croix ou d’un épouvantail, en mieux habillé et sans le chapeau de paille. Elle avait la peau très pâle et ses yeux, d’un marron rougeoyant des plus étranges, ne lâchaient pas Gildwin. Elle s’accroupit devant lui en fronçant les sourcils et ses lourdes boucles noires descendirent jusqu’en bas de son dos, légèrement penché en avant comme si elle s’apprêtait à bondir. Ses lèvres nacrées se retroussèrent sur ce que le docteur prit d’abord pour un sourire. Lorsqu’il vit ses deux canines pointues dépasser de sa bouche, il imagina plutôt qu’il s’agissait d’une grimace ou d’un grognement silencieux.
Avant qu’il ne se rappelle à l’ordre en se forçant à assimiler le fait qu’il y avait devant lui une petite fille en robe de poupée qui sentait vaguement le fromage fondu – il venait de s’en apercevoir – et qui lui montrait les crocs, elle s’était redressée et lui tournait le dos. Bien sûr, tout cela ne dura pas plus de quelques secondes, et pendant ce temps, un autre homme avait fait irruption dans ce bois maudit. Il portait une cagoule dont les deux orifices ne laissaient apparaître que ses yeux noirs.
Le temps que Gildwin comprenne ce qui se passait, la fillette avait sauté sur les épaules de l’agresseur d’Egmont et le nouvel arrivant lui octroyait un croche-pied rotatif à ras du sol de manière très athlétique. Surpris, la brute roula par terre. Egmont s’effondra sur place en toussant et crachant, son visage se vidant instantanément de tout son sang. L’homme cagoulé le saisit par le bras et l’adolescent emprunta pratiquement le même parcours aérien que son compagnon quelques minutes auparavant. Au lieu d’atterrir contre le tronc de l’arbre, il s’écrasa contre la poitrine de Gildwin qui tomba en arrière sous le choc. À peine perturbé par toute cette brusquerie, le combattant plongea dans la mêlée de poussières et de grognements dont on ne distinguait plus que les cheveux bruns éclatants de la fillette et ceux, rouge sang, de l’agresseur.
En état de choc, Egmont ne dit pas un mot et Gildwin s’aperçut qu’il en était lui-même incapable. En fait, il avait perdu l’usage de la parole depuis l’arrivée de l’homme aux cheveux rouges. Lui et l’adolescent se baladaient tranquillement dans le bois qui entourait un charmant village médiéval réputé et très apprécié des touristes, comment diable en étaient-ils arrivés à se faire agresser ? Gildwin réalisa tout à coup qu’il avait égaré ses lunettes, mais il ne s’en soucia pas vraiment. Il s’interrogeait surtout sur l’identité de ces trois individus, imaginant déjà un laboratoire secret où ils auraient été gavés aux stéroïdes, quand Egmont murmura :
— Regardez, il se passe quelque chose.
Sa voix était enraillée, presque inaudible. Il avait encore du mal à faire circuler l’air jusqu’à ses poumons. Assis entre les jambes du docteur et écrasé contre son torse, il ne pouvait pas non plus profiter de sa liberté pour se redresser et inspirer un bon coup. Gildwin le relâcha légèrement pour se pencher et observer les combattants. Celui aux cheveux rouges était finalement maîtrisé. Emprisonné entre les bras de l’homme cagoulé, il avait les pieds attachés par une ceinture et les mains serrées derrière le dos, ce qui ne l’empêchait pas d’essayer de bouger d’un air revêche. L’homme à la cagoule était agenouillé pour le maintenir de force au sol et la fillette, debout à leurs côtés, le dévisageait avec ses lèvres retroussées. Elle avait retrouvé sa grimace aux longues canines. Gildwin ne voyait pas grand-chose, il avait toujours été myope et sans ses lunettes, il ne pouvait pas espérer discerner exactement l’expression de son visage. Il tira Egmont un peu plus contre lui et lui dit à l’oreille :
— Est-ce que tu peux courir ?
L’adolescent hocha la tête. Il s’accroupit tout doucement, imité par le docteur, mais au moment où ils firent un pas, la fillette recommença à bouger. Plus par terreur que par curiosité, les deux fuyards se figèrent en même temps pour regarder. Elle courut vers un arbre et en escalada le tronc jusqu’aux plus hautes branches sans utiliser ses mains. Alors que Gildwin ouvrait la bouche de stupéfaction et qu’Egmont avait déjà poussé une exclamation d’ahurissement, elle plongea vers l’homme aux cheveux rouges comme s’il s’était agi d’une piscine. Elle aurait, en toute logique, dû s’aplatir dessus et ne pas se relever. Il était d’ailleurs assez fou de faire un tel saut. Pourtant, elle sembla flotter au-dessus de lui pendant plusieurs secondes, les bras tendus en avant et les mains agrippées sur le long poignard qu’elle avait enfoncé dans son cœur. Gildwin attrapa vivement Egmont par le poignet pour l’inciter à le suivre, mais il se dégagea pour continuer de regarder.
La fillette sauta en arrière pour s’écarter du corps devenu inerte et l’homme cagoulé se releva. Alors que les deux témoins pensaient que la scène de barbarie était enfin terminée, il leva un bras derrière sa tête et tira une longue épée attachée dans son dos. Egmont et Gildwin ne l’avaient même pas remarquée. Craignant que l’usage de cette arme leur soit destiné, l’adolescent se souvint que lui et le docteur devaient fuir et il se laissa entraîner par son compagnon sans protester.
Gildwin souffrait le martyre à cause de ses côtes, mais il tint bon. Slalomant entre les pierres et les arbres, il priait – même s’il n’avait jamais été croyant – pour que les deux personnes supposées être à leurs trousses abandonnent devant autant de détermination. C’était sans compter que la fillette était bien plus rapide qu’eux. D’un bond, elle les doubla et leur barra le passage en étendant ses bras de la même manière que lors de son arrivée. Ses deux dents toujours visibles regagnèrent progressivement leur place derrière ses lèvres qui s’étirèrent en un léger sourire.
— Attendez un instant, je vous prie.
Sa voix douce et quelque peu aiguë fit dresser les boucles sur la tête du docteur. Au regard de la grimace de la fillette, de sa vitesse et de sa force, il ne put s’empêcher de la comparer aux vampires qu’il avait vus dans des films d’horreur. La ressemblance était frappante. Il imagina alors qu’une suceuse de sang se tenait devant eux, même s’il savait que c’était absurde. Il en était arrivé à se dire que lui et Egmont avaient atterri sur un tournage, ou quelque chose comme cela, quand l’adolescent demanda :
— Qui es-tu ?
Elle entrouvrit la bouche pour répondre, mais fut interrompue par le bruit d’une lame tranchant une citrouille particulièrement juteuse. C’était du moins ce que Gildwin s’efforçait de penser, ignorant volontairement le fait qu’il n’y avait pas la moindre courge dans cette forêt. Comme pour confirmer ses craintes, la fillette dit finalement :
— Il préfère séparer leur tête de leur corps, juste au cas où.
Au cas où quoi ? Le docteur fut pris de nausées en entendant ces mots et il se laissa tomber sur les fesses. Tout était devenu blanc derrière ses paupières et il avait de plus en plus chaud. Egmont ne semblait pas comprendre les paroles de cette étrange fille. Il était impossible qu’il en ait saisi le sens, sinon, il ne s’avancerait pas vers elle avec un regard aussi curieux. Gildwin s’en aperçut vaguement, mais il ne parvint même pas à lever le bras pour attraper le bas du pantalon de l’adolescent afin de le retenir.
— Qui es-tu ? répéta Egmont, fasciné.
Les dents de son interlocutrice ne semblaient pas le gêner. Il ne voyait que ses yeux. Tout autour de ses pupilles, des traînées rougeâtres fendaient le marron de ses iris comme des filets de vinaigre balsamique dans de l’huile.
— Je te connais, poursuivit Egmont.
4 : Une nouvelle
— Si tu connais Alwine, intervint l’homme à la cagoule en réponse à la remarque d’Egmont, c’est qu’on t’a déjà sauvé la vie.
Sa voix était grave et froide, complètement différente de celle de sa compagne, mais elle eut le même effet sur Gildwin qui sentit ses bouclettes se hérisser. L’inconnu se pencha et lui tendit ses lunettes. Le docteur les reposa sur son nez sans un mot, se contentant de l’observer. Il fut surpris lorsqu’il ôta sa cagoule, découvrant le visage d’un vieillard à l’air fatigué. Sa moustache, ses favoris et ses sourcils broussailleux de couleur argentée ne suffisaient pas à masquer à quel point il avait la peau tirée et cireuse. Son regard intense se posa un instant sur Gildwin qui le dévisageait.
— J’imagine que c’est dur à digérer, lança-t-il, mais reprends-toi un peu, mon vieux. Même ton fils encaisse mieux la nouvelle.
— Ce n’est pas son fils, fit remarquer la prénommée Alwine. Leur sang est différent.
Elle renifla comme pour percevoir une odeur, accentuant les frissons du docteur qui se décida enfin à se relever pour se forcer à ne pas perdre connaissance pour de bon.
— Bref, lâcha le vieillard. On doit se débarrasser de lui avant que d’autres rappliquent.
Durant un instant, Gildwin imagina qu’il parlait de lui, mais l’homme désigna le corps inanimé qui gisait toujours à plusieurs mètres de là.
— D’autres quoi ? bafouilla-t-il en rassemblant tout son courage. Qui êtes-vous ?
— Si tu m’aides à creuser, je t’expliquerai, lâcha le vieillard.
Egmont demanda pourquoi il fallait creuser, faisant sursauter Gildwin qui avait presque oublié que l’adolescent n’était pas au bord de l’évanouissement, comme lui. Il remarqua alors l’ecchymose rappelant des doigts sur sa gorge. L’homme leur fit signe de le suivre et Egmont obéit sans objection ni crainte. Le docteur commençait à se demander s’il était juste insouciant ou si c’était lui qui faisait toute une histoire de pas grand-chose. Il leur emboîta le pas avec la fillette et lorsqu’il vit le corps décapité par terre, il obtint la réponse à ses interrogations. Egmont ne réalisait pas l’énormité de la chose. Pire, il y contribuait !
Lorsqu’il vit le vieillard sortir deux petites pelles de l’intérieur de son long manteau, Gildwin se précipita vers l’adolescent pour le prier de ne pas se rendre complice d’un meurtre en aidant à enterrer la dépouille.
— Cet homme a essayé de me tuer, répondit Egmont en désignant le corps décapité, et celui-ci m’a sauvé la vie.
Il pointa un doigt vers le vieillard qui ne faisait décidément pas son âge. D’abord, il était venu à bout d’un jeune homme vigoureux et particulièrement fort à l’aide de prises de kung-fu, et ensuite, il portait un manteau en cuir dont l’intérieur était rempli d’objets et d’armes en tout genre. Sur son dos, accrochées à des bretelles, il y avait son épée et une arbalète, formant une croix contre ses omoplates. Il semblait tout droit sorti d’un film d’action à la Matrix.
— Il faut creuser deux trous pour enterrer sa tête et son corps afin qu’il ne revienne pas, insista le vieillard, impatient.
Gildwin perdit alors tout contrôle et éclata de rire.
— Vous êtes complètement dérangés, conclut-il. Je suis psychologue et je n’ai jamais vu cela ! Il vous faut une place à l’asile. Non ! En prison ! Bon Dieu, vous venez de poignarder et de décapiter un homme et vous vous apprêtez à l’enterrer dans les bois !
La fillette s’accroupit en grognant, découvrant de nouveau ses crocs.
— Je te saurais gré de ne pas parler de Dieu devant Alwine, lâcha le vieillard.
Gildwin baissa les bras d’un air vaincu.
— Mais enfin, expliquez-vous, finit-il par supplier.
Malgré toute la folie qui semblait émaner de ces deux personnages, il espérait qu’une bonne raison justifie leurs actes, si une raison pouvait être suffisamment bonne pour assassiner quelqu’un, ce dont il doutait fortement.
— Ce n’était pas un homme, reprit le vieillard en poussant le bras du cadavre du bout de sa botte, mais un vampire.
L’information plana un instant dans l’air de manière presque palpable.
— Non, murmura le docteur Ditfrid comme pour se convaincre.
Egmont se baissa à côté de la tête du mort et sans montrer le moindre signe de peur, il lui écarta les lèvres pour découvrir deux canines aiguisées.
— Tu es une vampire aussi ? demanda-t-il à Alwine sans détourner le regard des yeux vitreux du macchabée.
— En effet, approuva-t-elle.
Elle avança jusqu’à lui, le tira par l’épaule pour qu’il se relève et jeta un briquet sur le cadavre qui s’embrasa instantanément. Abasourdi, Gildwin se précipita vers l’adolescent et l’attira vers le sol où il s’assit avec lui. Il ne pouvait pas tenir debout une seconde de plus.
— Qu’espères-tu apprendre ? lui demanda-t-il d’un drôle d’air en surveillant le vieillard et la fillette qui regardaient danser les flammes. Tu ne crois tout de même pas à leurs histoires ?
— Vous n’avez pas vu leurs dents ?
— Il arrive que des gens aient des canines de cette taille, argumenta le docteur, plus pour lui-même que pour Egmont.
En effet, il n’avait jamais rencontré personne ayant des canines de près de deux centimètres, mais il ne voyait pas pourquoi ce serait impossible.
— Et leur force ? insista l’adolescent.
— L’usage de médicaments, je suppose.
— Non, trancha Egmont. Je m’en souviens maintenant. J’ai déjà vu cette fille. Alwine. Elle était là quand Sunni est partie avec cet homme. En fait, je… J’y serais allé aussi, mais Alwine m’en a empêché.
Le docteur resta interdit. Il avait espéré raviver les souvenirs d’Egmont en venant ici, mais il n’aurait jamais pensé qu’ils tomberaient sur des personnes susceptibles de les transformer davantage.
— Egmont, tu es bouleversé par ce que nous venons de voir. C’est tout à fait normal d’ailleurs, ajouta-t-il précipitamment. Je le suis aussi, tu sais.
— Oui, c’est évident.
Gildwin essaya de ne pas penser au sarcasme et poursuivit, le plus dignement possible :
— Écoute-moi. Ces gens sont perturbés mentalement. Tu ne dois pas les croire. Nous ne pouvons pas juste attendre ici que cet homme se consume. Nous devons nous enfuir et prévenir la police.
— S’ils voulaient nous tuer, nous serions déjà morts, répondit sagement l’adolescent. Ils sont suffisamment rapides pour nous rattraper de toute façon. Et ils sont armés.
— Egmont…
— Les cendres sont ensevelies, intervint le vieillard en désignant deux petits monticules de terre fraîchement retournée. Allons-y.
Egmont se leva aussitôt pour suivre la fillette qui marchait déjà en direction des profondeurs de la forêt. Gildwin songea vaguement qu’un feu allumé au briquet ne pouvait pas avoir consumé l’intégralité d’un corps humain – les os ne brûlaient pas comme cela, voyons –, mais il avait peur, alors cette information fut reléguée au second plan tandis qu’il se rappelait avoir promis de ramener Egmont en un seul morceau. Il se leva en soupirant et suivit l’adolescent.
Ils parcoururent plusieurs kilomètres sans dire un mot et sans rencontrer la moindre trace d’êtres vivants – ou morts. Le silence n’était troublé que par le grincement des arbres longs et souples. Cette partie du bois semblait vide. La lumière du jour parvenait encore moins à percer la canopée que dans la zone d’où ils venaient. Gildwin avait l’impression de ressentir davantage la gravité terrestre à chaque pas supplémentaire. Si son corps avait pu s’enfoncer dans le sol pendant qu’il marchait, il aurait sans doute atteint le noyau de la planète en un rien de temps. C’était comme si l’ambiance, lourde et oppressante, l’appesantissait comme un fardeau. Il aurait voulu dire quelque chose pour rompre le silence – et surtout, pour faire comprendre au vieillard et à la fillette qu’il ne croyait pas à leur histoire, mais l’atmosphère suffocante l’empêchait de parler. L’air avait du mal à arriver jusqu’à ses poumons et encore plus jusqu’à son cerveau. La moindre distraction aurait été la bienvenue, mais il n’y avait même pas un oiseau pour faire sursauter les promeneurs.
Ils atteignirent enfin un rempart de plusieurs mètres de haut et Gildwin soupira de soulagement en imaginant qu’ils retournaient au village. Ses ruelles avaient beau être glauques, elles étaient bien plus rassurantes que les allées sinueuses tracées entre les arbres. Alwine escalada rapidement le mur et pénétra de l’autre côté en un clin d’œil. Un clin d’œil durant lequel d’innombrables flèches fendirent les airs en se croisant de tous côtés pour venir se ficher dans les bouleaux alentour ou se perdre dans les branches chargées qui dissimulaient le ciel. Les genoux s’entrechoquant, les deux visiteurs réalisèrent tout à coup que si le vieillard ne les avait pas retenus, ils auraient été transpercés comme des passoires.
— Mais enfin, qu’est-ce que c’est que cela ? s’égosilla le docteur Ditfrid, au bord de la crise de nerfs.
— C’est pour accueillir les intrus, expliqua fièrement le vieil homme.
— Mais Alwine est passée, remarqua Egmont, plus prompt à se remettre de ses émotions.
Le guide annonça que la fillette connaissait chacun des pièges et qu’elle s’apprêtait à désactiver les lances flammes pour qu’ils puissent entrer. Gildwin s’offusqua de toutes ces dispositions et lorsque le vieillard mentionna une porte secrète que lui et sa compagne n’empruntaient qu’avec des personnes de confiance, son humeur tourna à l’orage. Egmont affirma qu’il comprenait qu’ils restent vigilants, mais le docteur refusait d’accepter qu’ils leur aient fait courir un si grand danger en les amenant devant ces remparts piégés.
— C’est la guerre, lui fit remarquer le vieillard tandis qu’une porte s’ouvrait dans les murailles et qu’Alwine leur faisait signe d’entrer, une arbalète en joue.
L’homme les invita à avancer et poursuivit :
— Les vampires savent qu’on les traque. Tous les moyens pour nous atteindre sont bons. Certains ont déjà tenté de s’infiltrer ici. Ils sont morts.
Il désigna des petites mottes de terre de l’autre côté du mur, un air lugubre animant son visage émacié. Gildwin eut le cœur retourné en comprenant que des cendres étaient aussi enterrées ici.
La forêt se poursuivait derrière le rempart et bientôt, Egmont et Gildwin aperçurent une cabane en bois presque intégralement recouverte de tiges de lierre pas encore fleuri. Alwine se précipita à l’intérieur et quand le vieillard les invita à entrer, ils la trouvèrent assise à une table, une énorme tranche de fromage jaune posé devant elle. La bouche pleine, elle octroya un sourire serein aux invités.
— Asseyez-vous, proposa le vieux en tirant une chaise pour s’y laisser tomber d’un air las.
Il attrapa le fromage et en cassa un morceau qu’il avala rapidement, les yeux fermés. Ce petit en-cas avait tout l’air de faire partie de leurs habitudes.
— N’as-tu pas dit que tu étais une vampire ? demanda Gildwin à la fillette. Pourquoi manges-tu du fromage ?
Il paraissait plus irrité qu’effrayé désormais. Le vieillard rouvrit les yeux pour les trouver, lui et Egmont, debout près de la porte.
— Effectivement, répondit-il à la place d’Alwine, qui avait la bouche pleine de gouda, mais elle est pas comme les autres. Ne pas boire de sang humain a quelques effets secondaires.
Il leur fit signe de s’asseoir et tandis qu’il s’exécutait, le docteur songea que la fillette devait sentir le fromage à cause de sa gourmandise. Il chassa ensuite cette pensée en se rappelant que ce n’était pas le plus important. Egmont réfléchissait bien plus rapidement que lui, car il demanda à Alwine :
— Pourquoi ne bois-tu pas de sang humain ?
Gildwin lui fit les gros yeux et secoua les mains devant lui pour le prier de ne pas entrer sur ce terrain, mais l’adolescent était trop curieux et pas assez impressionnable. Apparemment, il avait déjà admis que les vampires existaient.
Alwine sortit le morceau de gouda qu’elle venait de croquer de sa bouche avant de répondre d’une voix tranchante :
— Je ne suis pas un monstre.
Elle reposa le fromage sur la table d’un air dégoûté et Gildwin remarqua que seulement deux petits trous y étaient visi